La soudaineté de la panique qui parcourut la France en tous sens après la
prise de la Bastille a été présentée par les écrivains conservateurs comme
le résultat d'un complot. Les francs-maçons et les jacobins auraient
imaginé ce moyen pour armer le peuple et le dresser contre la royauté.
Aucune preuve n'a été donnée à l'appui de cette hypothèse, et c'est un
fait bien significatif que les gens des villes, où se recrutaient les
membres des sociétés secrètes, se soient partout alarmés des troubles des
campagnes et aient participé avec les nobles, comme dans le Lyonnais et le
Dauphiné, à leur répression. Ce qui s'est passé à Bourgoin s'est répété
des milliers de fois sur tout le territoire.
Du lundi 27 juillet 1789 à six heures et demie du soir, nous Jacques
Antoine Roy, négociant et maire de la communauté de Bourgoin, accompagné
de plusieurs officiers municipaux et officiers de la garde bourgeoise,
nous étant transportés en l'hôtel de ville pour veiller autant qu'il était
en nous à la sûreté publique et au bon ordre, avons dressé le présent
procès-verbal.
A cinq heures et demie, est arrivé le sieur Arnoux, notaire à la Tour du
Pin, monté sur un cheval qui allait très vite; il a donné de l'inquiétude
aux habitants qui l'ont vu passer en parlant confusément de troupes, de
précautions, etc.; on a cru qu'il continuait sa route du côté de Lyon, et
le peuple s'est armé de tout ce qui s'est présenté en accourant sur la
route du Pont-de-Beauvoisin avec des démonstrations de la plus grande
inquiétude; nous étant informé du sujet de cet alarme, on nous a fait le
récit ci-dessus concernant le sieur Arnoux; nous avons requis un cavalier
de maréchaussée présent de courir à la poursuite dudit Arnoux; M. Lavorel
notable est monté à cheval pour aller s'éclaircir de la vérité sur la
route de La Tour-du-Pin; un moment après, Dufillon commis de la poste, en
a fait autant. Le cavalier a trouvé le sieur Arnoux chez les Augustins, où
il était allé mettre pied à terre: nous l'avons rencontré, accompagné
d'une foule de peuple, au devant de la maison de M. Seignoret, colonel de
la milice bourgeoise; nous l'y avons fait entrer pour l'interroger. Il
nous a appris que, l'alarme ayant été répandue à La Tour-du-Pin par
quelqu'un venu des Abrets, où l'on croyait qu'il y avait dix mille hommes
de troupes piémontaises, d'autres avaient dit que c'était une troupe de
brigands qui ravageaient les campagnes, pillaient et brûlaient les
habitations; ce récit offrait bien des incertitudes. Le sieur Arnoux avait
été porté par son zèle pour le bien public à prévenir tous les villages,
sur la route de La Tour-du-Pin jusqu'à Bourgoin, de se tenir sur leurs
gardes et même de faire avancer des secours contre l'ennemi pour s'opposer
à leurs ravages, et se proposait de retourner aussitôt se joindre à ses
concitoyens pour défendre sa patrie; mais, le peuple ayant témoigné de la
défiance sur son compte parce qu'il était attaché à une maison noble, nous
fûmes obligé, pour le soustraire aux insultes, de le faire conduire en cet
hôtel et de lui donner une garde de six hommes. A six heures, M. de la
Bâtie est arrivé avec Madame son épouse, venant de Cessieu, où il assure
que plusieurs personnes lui ont fait le même récit. Cependant, quelle que
fût la cause du danger, il ne paraissait pas moins réel; nous avons requis
aussitôt les officiers de la milice bourgeoise d'entrer en fonctions,
quoique, suivant la délibération des notables, ils dussent attendre
l'agrément des officiers municipaux, d'établir des gardes et des
patrouilles; nous avons fait donner ordre à tous les boulangers de faire
du pain sans discontinuer jusqu'à nouvel ordre, nous avons fait délivrer
par des marchands des farines à ceux qui n'en avaient pas; nous avons été
obligé, pour apaiser les clameurs, de faire délivrer de la poudre et du
plomb à ceux qui avaient des armes à feu.
Il est arrivé successivement différentes personnes du côté de La
Tour-du-Pin qui toutes ont fait des récits alarmants, mais pleins
d'incertitude; enfin, à sept heures et demie est arrivé M. Lavorel, qui a
dit qu'ayant rencontré en route un courrier de MM. les officiers
municipaux de La Tour-du-Pin, il s'était chargé de la lettre dont il était
porteur, laquelle il nous remettait; cette lettre, signée par M. le
chevalier de Murinais, M. Lhoste consul, et M. Guedy, curé, confirmait
l'existence des troupes piémontaises et donnait la présomption que le
village d'Aoste avait été saccagé; à cette nouvelle, nous nous crûmes
obligé de prévenir les villes de Lyon, Grenoble et Vienne; nous avons
député le sieur Toit à Lyon, Lambert à Grenoble et M. Genin à Vienne; et,
sur les avis de la milice bourgeoise, on a fait ordonner aux officiers qui
commandaient les compagnies assemblées sur le pont de Ruy d'avancer
jusqu'à ce qu'on rencontrât la milice bourgeoise de La Tour-du-Pin, ce qui
a été fait; à huit heures, les habitants des paroisses voisines, armés,
ont commencé d'arriver; on les a distribués dans les tavernes pour leur
donner à boire et à manger: et, à fur et à mesure qu'il en arrivait
d'autres, on plaçait les premiers dans les rues et places; ils étaient
surveillés par les gardes qu'on avait placées dans tous les quartiers. A
neuf heures on a compté qu'il était arrivé environ deux mille hommes de
douze paroisses voisines, dont la moitié était armée de faux ou de
tridents, l'autre moitié avait des armes à feu et demandait à grands cris
des munitions; la crainte de voir arriver l'ennemi demain à la pointe du
jour détermina à se procurer de la poudre et du plomb dont on était
totalement dépourvu; nous avons envoyé le sieur Germain à Lyon, chargé
d'une lettre pour MM. les officiers municipaux, par laquelle nous
confirmions la nouvelle que nous leurs avions donnée et nous les priions
de nous envoyer des munitions; il est dix heures, il arrive par
intervalles des hommes des paroisses voisines; les patrouilles sont faites
exactement dans la ville et les environs, les officiers de la milice
visitent exactement et sans cesse les corps de garde; les femmes et les
enfants, effrayés des nouvelles désastreuses qui se sont répandues dès
cinq heures et demie, ont fui et errent dans les bois, sur les coteaux
voisins, par une pluie continuelle; les hommes que la tendresse filiale a
obligés d'accompagner leur famille dans les lieux écartés, reviennent se
joindre à leurs concitoyens pour défendre leur patrie; les habitations
sont désertes, il ne leur reste d'apparence de vie que celle que leur
procurent les illuminations placées sur les fenêtres. Les rues et les
places sont pleines de gens armés, spectacle nouveau dans ce canton et
pour cette génération; tous les esprits sont inquiets, mais l'on jugerait
que la plus grande inquiétude est occasionnée par la crainte de ne pas
voir arriver l'ennemi; quelle gloire de le voir expirer à nos portes, d'en
purger la patrie, et d'effrayer tout ennemi public! Le courage augmente
surtout depuis que l'alarme cédant au raisonnement, on se persuade
que malgré les différentes assertions, ce ne pouvait être des troupes
réglées qui nous menacent, mais seulement des brigands.... [Note: Ext. des
pièces justificatives de Pierre Conard, _La peur en Dauphiné_, Paris,
1904, pp. 218-220.]
LA NUIT DU 4 AOÛT RACONTÉE PAR BOUCHETTE
[Note: François-Joseph Bouchette, avocat à Bergues et député aux États
généraux.]
Chers Concitoyens,
Réjouissez-vous, partagez avec nous la joye et la satisfaction que nous
venons d'éprouver dans la séance d'hier qui a duré jusqu'à passé une heure
de ce matin mercredi. C'est la plus grande et la plus belle Révolution que
présentera l'histoire. La Noblesse vient de faire des sacrifices qu'elle
appelle justes et le Clergé imite son exemple. Tous les droits
seigneuriaux seront rachetés ou rachetables; il n'y aura plus de justices
seigneuriales dans les autres tribunaux. L'administration de la justice
sera gratuite, la vénalité des charges sera supprimée; la chasse libre à
tout propriétaire; plus de privilège de l'une à l'autre province et un
pacte d'association de toutes les provinces entre elles; les villes
principales, Paris, Lyon, Marseille, etc., etc., renoncent à leurs
franchises, les curés de campagne renoncent à leur casuel, leur pension
sera augmentée.
La pluralité des bénéfices supprimés; plus d'annates payées en Cour de
Rome; liberté de religion aux non catholiques. Le Parlement de Paris
consent à un démembrement de son ressort; il s'appliquera à étudier les
loix nouvelles que l'Assemblée nationale va porter; tout cela doit être
rédigé et consenti dans l'Assemblée d'aujourd'huy qui commencera à midy,
après quoy députation généralevers le roy et un _Te Deum_ solennel dans la
chapelle royale; proclamation de Louis XVI restaurateur de la liberté
française et une médaille frappée en mémoire de la journée du 4 d'aoust
1789. J'omets un autre article très important qui fera encore beaucoup de
plaisir aux plus utiles des citoiens, on le devinera assez. [Note:
Allusion à la suppression des dîmes ecclésiastiques.] Demain tout sera
publié et ordonné un _Te Deum_ général dans tout le royaume; ainsi pour
avertissement provisionnel à tous nos chers concitoiens et il n'y en aura
plus d'autres; tous seront frères, tous français et glorieux d'être de la
première nation du monde.... [Note: _Lettres_ de Bouchette, 5 août 1789.]
En votant les fameux décrets, l'Assemblée avait surtout voulu arrêter les
désordres par des sacrifices opportuns. Elle n'y réussit qu'assez mal. La
plupart des droits féodaux n'étaient supprimés qu'à condition de rachat et
les conditions mises au rachat étaient telles qu'il était pratiquement
impossible. Les nobles dans beaucoup d'endroits protestèrent contre
l'atteinte portée à leur propriété. Les paysans, d'autre part, refusèrent
souvent d'acquitter les droits théoriquement supprimés mais toujours
exigibles en droit. Ils exterminèrent le gibier, ravagèrent les forêts,
brûlèrent les bancs seigneuriaux dans les églises, etc.