Le sang de la Bastille cria dans toute la France; l'inquiétude auparavant
irrésolue se déchargea sur les détentions et le ministère. [Note: On remit
en liberté tous les emprisonnés en vertu de lettres de cachet.]
Ce fut l'instant public comme celui où Tarquin fut chassé de Rome. On ne
songea point au plus solide des avantages, à la fuite des troupes qui
bloquaient Paris; on se réjouit de la conquête d'une prison d'État. Ce qui
portait l'empreinte de l'esclavage dont on était accablé, frappait plus
l'imagination que ce qui menaçait la liberté qu'on n'avait pas; ce fut le
triomphe de la servitude. On mettait en pièces les portes des cachots, on
pressait les captifs dans leurs chaînes, on les baignait de pleurs, on fit
de superbes obsèques aux ossements qu'on découvrit en fouillant la
forteresse; on promena des trophées de chaînes, de verrous et d'autres
harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumière depuis quarante
années, leur délire était intéressant, tirait des larmes, perçait de
compassion; il semblait qu'on eût pris les armes pour les lettres de
cachet. On parcourait avec pitié les tristes murailles du fort couvertes
d'hiéroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci: _je ne reverrai donc plus
ma pauvre femme, et mes enfans, 1702._
L'imagination et la pitié firent des miracles; on se représentait combien
le despotisme avait persécuté nos pères, on plaignait les victimes; on ne
redoutait plus rien des bourreaux. [Note: Saint-Just, _Esprit de la
Révolution,_ 1ière partie, ch. II.]