LE PRINCE TIN

La ville de Lou était bâtie autour d’un lac qu’elle enserrait de ses

maisons coloriées, de telle sorte que le lac avait l’air d’un large

miroir dans un cadre de laque et de porcelaine.

Sur le lac, il y avait une île qui faisait un losange et qui renfermait

un lac plus petit. Et c’était là que le prince Tin avait fait bâtir les

cinq palais où il vivait avec ses musiciens, dans une solitude

nostalgique.

Le prince Tin voyait à peine ses ministres auxquels il s’en remettait

pour les affaires du royaume. Il ne voyait pas ses musiciens qui

jouaient derrière des rideaux ou, la nuit, sur des jonques errantes,

dans le petit lac, au cœur du losange. Il ne voyait que la forme de la

reine Wen-Kiang, qui avait été très belle et était morte un siècle

auparavant.

La reine Wen-Kiang avait été régente pendant la minorité de son fils;

elle avait aimé les arts comme le prince Tin les aimait; elle avait aimé

l’amour comme jamais aucun être humain ne l’avait aimé. Il ne restait

d’elle aucun portrait que le prince Tin pût contempler. Et pourtant il

vivait avec son image.

Il avait fait recouvrir entièrement de miroirs de cuivre les murs et les

plafonds de celui des cinq palais qu’il habitait, parce que c’est de

l’indéfini clair-obscur des miroirs que viennent vers les vivants les

apparitions des mortes, quand on brûle certains parfums secrets, quand

on fait retentir certaines musiques magiques. A chaque coucher de

soleil, il sortait avec l’invisible reine Wen-Kiang et il suivait, comme

elle avait coutume de le faire pendant sa vie, l’allée de canneliers qui

bordait le losange de l’île. Chemin faisant il coupait des narcisses,

semés à dessein, parce qu’il savait qu’elle avait chéri ces fleurs, et

il les levait à la hauteur de son visage, de son visage sans ovale

charnel et sans chevelure terrestre. Quelquefois il s’arrêtait pour la

regarder marcher, puis il courait pour la rattraper. Quand le soleil

avait disparu et qu’il revenait vers le palais aux miroirs, la reine

Wen-Kiang s’en allait par une porte qui ne menait nulle part et elle

n’emportait jamais les narcisses.

Alors le prince Tin commençait à souffrir. Il souffrait de jalousie à

cause de tous les amours passés de la reine Wen-Kiang. Les traditions

lui avaient rapporté le récit de ses liaisons. Il savait qu’elle avait

aimé des guerriers vigoureux, pour leur vigueur, des lettrés délicats

pour leur délicatesse, des fonctionnaires, des sculpteurs d’ivoire, des

polisseurs de jade, un esclave muet pour son silence, un Taï-Fou au

visage monstrueux parce qu’il ressemblait à un âne, et le bouffon d’une

troupe ambulante parce qu’il avait le corps déhanché. Toutes les figures

de ces amants morts venaient grimacer dans les miroirs; ils étalaient

des corps obscènes, ils poursuivaient dix mille reines Wen-Kiang, dix

mille reines nues et pâmées, aux bras ouverts, aux yeux noyés. Et

quelquefois, lorsque la lune était dans son plein et remplissait le

palais de son or blême, il n’y avait dans les miroirs qu’une seule reine

Wen-Kiang qui sortait de la région des féeries immatérielles, rose,

souriante et nue, s’avançait par un couloir de cristal vide jusqu’à

l’endroit où reposait le prince Tin, montrait l’ivoire de ses dents tout

près des siennes, le frôlait de sa peau ambrée et phosphorescente et

disparaissait quand il voulait la saisir, ne laissant sous ses doigts

que le froid du cuivre poli, la tentation du métal désert.

Quand il ne pensait pas à la reine Wen-Kiang, le prince Tin n’était

intéressé que par la nuance des laques ou la fabrication des porcelaines

colorées. Il aimait avec la plaquette d’ébène Sun-chi à mélanger

lui-même le fiel de porc et le grès rouge pulvérisé. Il polissait et il

délayait les résines avec l’huile de thé et le charbon d’os de cerf. Il

surveillait sur les fourneaux la cuisson des terres où il avait mêlé des

cendres de chaux et de fougère, répandu des poudres d’or. Il disait

qu’il voulait retrouver un certain violet qu’il n’avait vu qu’une fois

dans l’eau d’un certain étang éclairé par un ciel d’orage et que ce

violet était le même que le violet des yeux de la reine Wen-Kiang.

--Il vaut mieux que les singularités d’un roi s’exercent sur la matière

des porcelaines et les variétés de leur cuisson que sur les affaires du

royaume, disait son ministre Young-Lo.

Or, Young-Lo mourut et, à la surprise de tous, ce fut le sage Confucius

que le prince Tin appela pour le remplacer.

Le roman de Confucius · 第 37 / 62 题