Dans le même instant, debout sous un cyprès dont le jet avait l’air de
vouloir traverser le ciel nocturne, Lao-Tseu disait:
--O voie parfaite, que j’ai entrevue dans l’abîme intérieur de mon
esprit, emporte-moi dans ton courant invisible, roule-moi sur ta vague
sans humidité jusqu’au seuil sans porte par où l’on pénètre dans le
palais sans couleur qui renferme dix mille arcs-en-ciel.
Laisse-moi ne plus désirer dans cette vie que l’eau que je vais puiser
dans la cruche de terre, le riz que je fais bouillir dans la soupière de
fer, l’air que je respire, la lumière dont j’emplis mes yeux, la nuit
qui me recouvre de sa paix.
O voie parfaite, accorde-moi l’extase quotidienne par laquelle je rentre
dans l’Ineffable, je plonge dans la perfection du divin.
Garde-moi de l’instinct de la bête qui est en moi, de la curiosité de
l’homme, et permets que je regarde avec indifférence la succession des
morts et des vies, les mutations des êtres dans leur mouvement éternel.
Puisse mon âme inférieure tomber hors de moi comme une pierre dans un
lac.
Puisse mon âme supérieure s’élever dans la région qui n’est ni en haut,
ni en bas, ni à droite, ni à gauche, dans le séjour sans dimension où il
n’y a ni pureté ni impureté, ni sagesse ni folie, ni vérité ni mensonge,
et où la lumière du soleil se confond avec le cœur de l’homme.