L’important contrôleur des greniers publics était installé dans la
capitale du royaume de Lou et c’est là que Ki-Kéou mit au monde un
enfant. Cet enfant naquit d’une taille étrangement exiguë, la nature
voulant marquer par là l’insignifiance que garde toute sa vie le fils
d’un grand homme.
Et Confucius s’en réjouit, car il est dans l’ordre commun de mettre au
monde des enfants par le moyen pieux du mariage. Ainsi les races se
perpétuent et il n’est pas d’action plus recommandable que celle qui
consiste à augmenter le nombre des créatures vivantes sous le soleil.
Et il arriva à l’occasion de cette naissance un événement d’une
importance extrême qui jeta dans le cœur de Confucius une joie presque
aussi grande que la joie de la naissance elle-même.
Le roi de Lou, afin de marquer la sympathie qu’il éprouvait pour
l’excellent fonctionnaire des greniers publics devenu père, lui envoya
comme présent, le jour du repas rituel, une carpe, une belle carpe de
rivière.
Confucius s’entretenait avec Tseu-Lou et avec Tseu-Kong dans la cour de
sa maison, quand le messager porteur de la carpe arriva. Confucius fit
d’abord une génuflexion devant le poisson et puis son visage s’illumina
et il laissa éclater une joie mesurée mais qui semblait venir de la
source des véritables allégresses.
Tseu-Lou et Tseu-Kong crurent d’abord qu’il y avait là une ironie à
cause de la modestie dérisoire de ce présent. Ils le considéraient
eux-mêmes comme une offense et ils allaient montrer leur indignation
pour l’ingratitude du souverain. Mais ils s’arrêtèrent à temps. La joie
de leur maître était sincère. Car plus les hommes sont puissants et plus
leurs dons peuvent être légers. Ceux qui vénèrent la puissance se
contentent du peu qu’elle accorde, car ce peu vient de la puissance.
Confucius envoya Tchang faire de nouvelles invitations pour le repas
rituel. Ne fallait-il pas faire profiter le plus d’amis possible d’une
nourriture donnée par le roi? Et, pour commémorer la faveur qu’il avait
reçue, il appela son fils Pe-Yu, c’est-à-dire le premier poisson, la
carpe étant le premier des poissons, puisque le roi vous en fait cadeau.
Et, dans ce jour de satisfaction, il arriva à l’occasion de ce repas et
de cette carpe un événement d’une importance extrême qui jeta dans le
cœur de Confucius une tristesse presque aussi grande que la joie de la
réception de la carpe.
Soit qu’elle ne se rendît pas compte de l’honneur reçu, soit qu’elle
n’aimât pas la chair de ce poisson, malgré l’ordre de son époux, Ki-Kéou
refusa de manger de la carpe. Ainsi les femmes révèlent parfois des
instincts sauvages de révolte et de désordre et n’honorent pas ce qui
doit être honoré.
Confucius connut que son épouse Ki-Kéou n’avait pas au plus humble degré
le sentiment des hiérarchies; il eut la révélation de son infériorité.
A ce repas, le disciple Mong-Pi n’avait pas été invité, parce qu’il
mangeait mal.