TAO

Ce fut un léger souffle, une haleine, qui palpita près du visage de

Lao-Tseu. Il se leva et il suivit un je ne sais quoi d’invisible qui le

précédait.

Le palais des Esprits de la terre était désert et le soir qui allait

venir alourdissait les arbres du jardin. Lao-Tseu se dirigea sans

hésiter vers le grand bloc de marbre noir qui soutenait le palais du

côté du soleil levant. Il y avait là une antique dalle de pierre et il

pensa tout de suite que c’était sous cette dalle qu’il fallait chercher.

Il prit une bêche de jardinier et il commença à creuser. Mais il

s’aperçut bientôt que la dalle basculait. Elle recouvrait un espace vide

où reposait un coffre de bronze rongé par le temps. Sur le coffre était

le nom de Fo-Hi.

Lao-Tseu, tremblant d’émotion, prit le coffre dans ses bras et,

pieusement, il le transporta dans le palais. Dans ce coffre, sans doute,

avaient été déposés par Fo-Hi les secrets sur la destinée de l’homme

avant sa naissance et après sa mort. Celui qui avait remplacé le langage

des nœuds noués à des cordes, par l’écriture, celui qui avait apprivoisé

les six sortes d’animaux domestiques allait lui transmettre la

connaissance suprême d’où toutes les connaissances découlent.

Lao-Tseu ouvrit le coffre et il regarda.

Immaculé comme la vérité, embué comme le mystère dont elle est

enveloppée, il y avait, dans le coffre de bronze souillé par la terre,

un bloc de jade azuréen. Dans sa douceur était la bienveillance de la

race et ses qualités excellentes. Dans son poli brillait l’intelligence

des premiers empereurs, dans son compact leur fermeté, dans son éclat

uniforme leur droiture. Et ce jade resplendissait, dans la certitude de

son bleu parmi les voiles des nuances exquises, pareil à l’esprit divin

de l’homme, sous la terrestre écorce de la forme.

Un mot, un mot unique était gravé sur le jade.

Vainement Lao-Tseu le retourna dans tous les sens, admirant la fluidité

spirituelle de la pierre essentielle que le règne minéral produit comme

les gouttes de son âme, dans l’espoir de trouver un autre texte

complémentaire.

Il n’y avait que l’unique mot qui se suffit à lui-même, le verbe du

commencement et de la fin, et ce mot était:

--Tao.

Lao-Tseu posa le bloc de jade sur le sol et s’agenouilla devant lui.

Le soleil tombait au loin et de tous côtés la lumière se leva.

--O innommable, dit-il, toi qui es sans forme, toi qui ne te mesures pas

avec le temps, toi que ne borne pas l’espace, que le verbe ne désigne

pas, je suis toi, je suis sorti de ton souffle, j’ai été mesuré par le

temps, borné par l’espace, je me suis exprimé avec le verbe et j’aspire

à disparaître dans ton inconnaissable aspiration.

J’étais déjà né avant la manifestation d’aucune forme corporelle.

J’apparus avant le suprême commencement. J’ai agi à l’origine de la

matière simple et organisée. J’étais présent au développement de la

masse première. Je me tenais debout sur le faîte du grand océan

primordial et je planais au milieu du vide et du ténébreux. Je suis

entré et je sortirai par les mêmes portes de l’immensité mystérieuse de

l’espace.

J’ai été projeté dans l’innumérabilité des vies. Des millions de fois,

je me suis modelé différemment. Réjoui et affligé de ma séparation j’ai

tourné dans le cercle. Mais maintenant la lumière conductrice m’a été

transmise. Je connais la parfaite perfection initiale où je dois tendre

et, né de l’essence unique, je dormirai enfin à l’état de veille dans

l’essence unique.

Le roman de Confucius · 第 25 / 62 题