LE MARIAGE

Le père de Ki-Kéou appela un jour sa fille auprès de lui et il lui parla

avec solennité.

--Le temps est venu où tu dois cesser d’être pareille à l’oiseau

chanteur Tong-Hou-Fang et où tu dois te marier. Sans doute as-tu entendu

parler de Confucius, ce jeune homme de Tséou qui a déjà acquis une

grande réputation par sa vertu et sa connaissance de l’histoire et des

livres canoniques. Certes, il est sans fortune, mais il appartient à une

famille noble et ancienne et on prétend même, sans que cela soit

vérifié, qu’il y a eu un empereur parmi ses aïeux. Il vient d’obtenir du

roi de Lou l’emploi de contrôleur des greniers publics, ce qui n’est pas

un poste très élevé, mais ce qui indique qu’il a la connaissance des

dépenses et des recettes, de la production de la terre et de son

rendement en argent, connaissance qui a toujours manqué à ton père

puisqu’il est ruiné et qu’il a fait de sa fille un être pareil à un

oiseau. Confucius est venu te demander en mariage et j’ai répondu que tu

accepterais vraisemblablement. Il a déjà envoyé le billet des huit

caractères désignant l’année, le mois, le jour et l’heure de sa

naissance et je vais lui renvoyer le billet des huit caractères

désignant l’année, le mois, le jour et l’heure de ta naissance pour

qu’ils soient confrontés par le devin suivant l’usage. Car Confucius

tient essentiellement au respect des usages. Il recommande l’obéissance

ponctuelle aux trois cents prescriptions du cérémonial et aux trois

mille règles du décorum. J’ai toujours trouvé personnellement que ces

règles étaient excessives et trop nombreuses, mais c’est lui qui doit

avoir raison puisqu’il est contrôleur des greniers publics et que nous

vivons pauvrement dans cette maison solitaire. D’ailleurs tu finiras par

t’accoutumer à ces règles avec le temps. As-tu une objection à faire à

cette proposition d’union convenable?

Ki-Kéou demeura longtemps silencieuse.

--Pourrai-je jouer du luth avant l’aurore? dit-elle enfin.

--Sans doute, répondit son père en haussant les épaules.

Et le mariage fut décidé.

* * * * *

On apporta à Ki-Kéou des nénufars et des tournesols, des pastèques et

des grenades qui sont les fleurs et les fruits qu’il est convenable à un

fiancé d’offrir à sa fiancée. Et elle courut de droite et de gauche avec

ses ailes de jeune fille; elle lissa son plumage; elle forma mille

projets puérils et les jours passèrent et l’on arriva à la septième lune

de l’année du Lièvre pendant laquelle le mariage devait être célébré.

Ki-Kéou apprit de la bouche de son fiancé le nombre des livres

canoniques et les principales vérités qu’ils contiennent. Dans le

Chou-King il y a cinquante chapitres relatifs aux époques de Yao, de

Chun et de Yu. Dans le Chi-King il y a des hymnes par centaines, il y a

des odes par milliers. Dans le Y-King il y a tous les modes de

divination employés par les thaumaturges anciens. Dans le Li-Ki sont les

précieux rites, les inestimables règles de cérémonie. Mais à ces règles

il fallait en ajouter d’autres; il fallait multiplier les rites,

codifier et recodifier les cérémonies. Il fallait faire une compilation

de tous les livres, couper soigneusement ce qui n’était pas conforme à

la convenance et à l’équité, ajouter les traditions aux traditions,

bâtir un monument de préceptes, édifier un code fabuleux de toutes les

prescriptions et de toutes les lois, dresser une gigantesque montagne de

textes historiques et moraux.

Ki-Kéou fut bien effrayée d’apprendre que cette tâche appartenait à

Confucius. Elle souriait et approuvait tout ce que disait son fiancé et

elle était remplie d’admiration. Mais après, elle avait bien mal à la

tête. Il lui semblait que les Livres sacrés étaient placés sur sa

poitrine et l’étouffaient et, quand elle jouait du luth, ses doigts

étaient moins légers et sa musique était moins belle comme si un génie

caché qui aurait été son compagnon se fût envolé de son atmosphère.

* * * * *

Quel est donc ce bruit dans la rue? demanda Confucius, au milieu du

repas de mariage.

Et Tchang, le gardien de la maison, s’avança en riant et dit:

--C’est le boiteux Mong-Pi qui est tellement heureux de votre mariage

qu’il fait mille plaisanteries étonnantes dont se réjouissent les

enfants.

--Fais-le entrer dans la cour, répondit Confucius, et donne-lui à manger

et à boire.

On parlait tellement de bonheur autour de Ki-Kéou que celle-ci

s’accusait de ne pas en éprouver davantage. Et elle s’accusait aussi

d’une sorte d’appréhension, d’un désir de s’en aller loin analogue à ce

que doivent éprouver les oiseaux quand ils se sentent pris dans la glu.

Et elle se reprocha d’éprouver encore cela lorsque, seul avec elle, sous

la glycine du jardin, Confucius lui dit avec une tendre solennité:

--Il y a trois bonheurs que procure le mariage et que nous allons

connaître à loisir. La douceur de l’amour mutuel--et il lui serra

tendrement la main,--la noblesse des vertus familiales--et il leva un

doigt vers le ciel,--la beauté du devoir conjugal--et il baissa

modestement les yeux.

Que de nobles qualités reflétait son visage: Bonté naturelle, amour des

parents, respect de la famille, désir de perpétuer sa race, désir

d’enseigner le bien aux hommes. Ki-Kéou sentait tout cela et elle

pensait que son cœur devait être foncièrement, irrémédiablement mauvais

pour éprouver cette envie de fuir. Ah! la solitude avant l’aurore, dans

le vieux jardin plein de mauvaises herbes, où les gouttes de rosée

recouvraient d’étoiles les arbres! Plus jamais elle ne retrouverait

cela! Une vie inéluctablement vertueuse l’attendait. Mais la première

heure nocturne lui en paraissait bien difficile à vivre!

Un secours lui vint pourtant.

Elle s’était étendue sur le lit, elle avait entr’ouvert sa robe et placé

sur son visage le plus docile sourire possible. Dehors on entendait des

cris et des rires et la clarté des lanternes illuminait tristement la

pièce.

Alors Confucius s’étant dévêtu, comme il convenait, fit une génuflexion,

selon le rite, devant le lit où il allait se rapprocher de son épouse et

accomplir l’acte familial essentiel.

Ki-Kéou, les yeux fermés, entendit quelque part résonner un luth qu’elle

connaissait, un luth fraternel qui lui apportait une petite aide,

presque rien, tout ce que peut faire contre ces dieux vainqueurs appelés

ordre social, vertu, famille, la fantaisie peu raisonnable, la rêverie

inutile, la camaraderie des poètes qui ne se connaissent pas.

Le roman de Confucius · 第 23 / 62 题