AUX HOMMES D’OCCIDENT

Hommes d’Occident, écoutez-moi! J’ai traversé des millénaires; j’ai vu

des planètes qui ont disparu et j’ai fait la première moisson quand la

terre était limoneuse et sortait à peine des eaux primitives.

Hommes d’Occident, j’ai appris l’écriture et l’art de composer des

livres avec des tablettes de bambou quand vous marchiez à quatre pattes

et mangiez la chair de vos morts.

Hommes d’Occident, j’ai cherché la vérité et je l’ai aimée avec mille

fois plus d’ardeur que vous, et s’il y a des joueurs de harpe, des

hommes qui comptent les étoiles et d’autres qui tracent des figures dans

la pierre, c’est à cause de la sueur que j’ai répandue.

Hommes d’Occident, vous vous enorgueillissez de vos navires et de vos

machines, de vos inventions et de votre Dieu. Il y a bien longtemps que

je transforme la matière de mille façons, et quand j’ai connu Dieu, je

suis demeuré immobile.

Hommes d’Occident, vous ignorez tout de moi, parce que ma science est

secrète et que ma sagesse se tait. Prenez garde au malheur que cause

celui qui révèle trop vite ce qui doit demeurer caché.

Hommes d’Occident, ne vous hâtez pas. Sur la montagne de Tai-Chang, je

me suis assis et j’attends. Je vous vois venir de très loin. Le sable

s’élève et retombe. Tous les peuples sont dispersés. La parole des sages

demeure.

Hommes d’Occident, écoutez les sages, les grands sages de l’antique

Chine. De leur vivant ils furent petits et nul ne sut qu’ils étaient les

sages. Car telle est la loi. La vérité est invisible et nous l’aspirons

sans la connaître.

Hommes d’Occident, la vérité est invisible mais elle est née sur la

terre jaune, elle a mangé le grain de riz, sommeillé sous le mûrier bleu

et nous la transmettons modestement. Hommes d’Occident, écoutez les

sages, les grands sages de l’antique Chine.

Le roman de Confucius · 第 8 / 62 题