LES ÉTAPES DE LA ROUTE DE FEZ

(Photographies de notre envoyé spécial, M. Du Taillis)

L'ambassade présidée par M. Saint-René-Taillandier et envoyée par le

gouvernement de la République auprès du sultan du Maroc vient de faire

son entrée à Fez, où elle est arrivée le 26 janvier: elle était partie

de Larache le 17.

Ce voyage à travers un pays vierge de tout chemin de fer, privé même de

routes: cette longue chevauchée d'une caravane nombreuse le long de

pistes en plein désert, sous la pluie presque toujours, tantôt au milieu

de prairies fleuries de blancs asphodèles, tantôt de plaines de glaise,

détrempées, sordides, devait être forcément très pittoresque, sinon

toujours confortable.

Le gouvernement chérifien en avait assuré de son mieux tous les

préparatifs. Il y a déployé une sollicitude dont les envoyés de la

France ont été profondément touchés.

[Illustration: Le transport des cadeaux du gouvernement français à S. M.

Abd-el-Aziz.]

[Illustration: AU MAROC.--Le voyage de l'ambassade française de Larache

à Fez: le passage du Sebou.]

[Illustration: Une diffa offerte à l'ambassade par le caïd d'El-Abassi.]

A Larache, à la côte, où le débarquement de la mission, nous l'avons

déjà dit, s'était effectué à bord d'une des barcasses du sultan, il

envoyait pour chercher le _bachadour_--vous reconnaissez ici la

déformation du mot ambassadeur--une escorte qu'on fit aussi imposante

que possible, commandée par un personnage important du Maghzen, le caïd

Rha, un homme d'une admirable prestance, d'une imposante noblesse

d'attitudes sous son burnous flottant. Et le rouge pavillon impérial

allait protéger tout le long du chemin les hôtes du sultan, flottant en

avant de cette petite troupe de cavaliers et de fantassins aux costumes

voyants. Tout un petit monde de muletiers, de chameliers, de serviteurs,

suivait la caravane, s'occupant des bagages, plantant, repliant,

emportant les soixante tentes indispensables pour le logement des

voyageurs, véritable village de toile qui s'érigeait chaque soir en un

site nouveau, sous l'ondée, ou, plus rarement, sous le ciel étoilé, et

s'occupant, avec le plus grand soin, surtout, des cadeaux que la

République française, suivant l'usage immémorial, a chargé son

ambassadeur de remettre au souverain ami et aux personnages importants

de sa cour: on ne saurait se concilier trop de bonnes grâces.

[Illustration: Le caïd Rha, chargé par le sultan de veiller sur

l'ambassade française.]

Ces cadeaux constituent un bagage inévitable, sans doute, mais

terriblement encombrant. Ils sont enfermés dans une caisse énorme, un

véritable monument, qu'on a suspendue à deux robustes poutres. Deux

dromadaires sont affectés à son transport, un à chaque extrémité de ce

brancard improvisé.

L'un des principaux, des plus redoutables obstacles qui aient entravé la

marche de la mission et de son long convoi a été le fleuve Sebou. Les

pluies l'avaient grossi, changé en un torrent fangeux. Un moment on put

craindre que M. Saint-René-Taillandier, sa suite, son escorte, ne

fussent retenus, pendant plusieurs jours peut-être, sur ses berges

argileuses. Là encore, les bons soins du Maghzen, les précautions prises

à l'avance pour assurer le voyage de la mission s'accusèrent

heureusement: des bacs attendaient l'arrivée des envoyés français et,

sans trop de vicissitudes, les transportèrent d'une rive à l'autre.

Un peu plus loin, en approchant de Fez, la mission devait traverser une

autre rivière, l'oued Mekkez. Celle-là est célèbre par son pont, un des

trois ponts qu'on connaisse au Maroc et qui fut construit, paraît-il,

par un chrétien converti à l'islamisme. Le problème de la traversée à

gué ou en bateau encore ne se posait donc pas. Pourtant, comme la pluie

tombait, il y avait presque autant d'eau entre les parapets du pont que

sous ses arches. La caravane y pataugea effroyablement, toujours

précédée de l'étendard écarlate du sultan.

Mais, ces menus ennuis d'une pareille expédition, on a fait tout ce

qu'on pouvait pour les atténuer. Aux étapes, les caïds se sont efforcés,

par la cordialité de leur accueil, de les faire oublier aux voyageurs

fourbus et trempés. On s'est remis de tant d'émotions, dans des banquets

copieux, des _diffas_ abondantes, où les convives mangeaient, accroupis

sur des tapis bariolés, dans des plats de bois, le mouton rôti sur un

lit de couscoussou. L'une de nos photographies représente un de ces

banquets, la _diffa_ offerte au ministre de France par le caïd

d'El-Abassi. On y remarquera la présence de Mme Saint-René-Taillandier,

femme du ministre de France, qui, pour accompagner la mission, a adopté

un costume arabe.

Enfin, on arriva au terme du voyage. La nouveauté, l'imprévu du

spectacle qu'allait offrir aux Français l'entrée dans Fez devaient les

consoler et les dédommager amplement des fatigues et des incommodités

subies. Rarement la plupart d'entre eux eurent une vision pareille.

Aux portes de la capitale, enclose de vénérables remparts crénelés,

cuits, dorés au soleil par une radieuse matinée, le ministre de la

guerre du sultan, Si Guebbas, et l'introducteur des ambassadeurs (caïd

mechouar) attendaient l'ambassadeur et sa suite pour leur souhaiter, au

nom de leur souverain, une affectueuse bienvenue. Des troupes, jusqu'à

plus d'une heure de chemin, faisaient la haie sur le passage de nos

envoyés, maintenant, aux approches de la ville, une foule pressée. Des

étendards de soie frissonnaient sur un ciel d'un bleu resplendissant.

La prochaine série de photographies de notre envoyé spécial donnera à

nos lecteurs un tableau fidèle de ce spectacle impressionnant.

[Illustration: Le pont sur l'oued Mekkez.]

[Illustration: AU MAROC.--Les murs de Fez.]

[Illustration: ERNEST BARRIAS]

Le sculpteur Louis-Ernest Barrias, membre de l'Académie des beaux-arts,

vient de succomber à une attaque d'influenza, le 4 février, à Paris, où

il était né. Il avait seulement soixante-trois ans. Mais une vie de

labeur sans trêve l'avait épuisé. Depuis longtemps très fatigué et

continuant pourtant à travailler, à produire, il était une proie toute

marquée pour la redoutable maladie. Il a été emporté en peu de jours.

Fils d'un peintre sur porcelaine, frère du peintre Félix Barrias, de

près de vingt ans son aîné, il semblait qu'il ne put échapper au destin

d'être lui-même peintre. De fait, le grand frère lui mit de bonne heure

le crayon, puis le pinceau en main, lui apprit les premiers éléments du

métier et, l'ayant ainsi préparé, le fit entrer chez Léon Cogniet, qui

avait été son propre maître. L'enfant n'avait guère qu'une quinzaine

d'années.

Ce fut un élève appliqué et docile. Pourtant il semblait que la peinture

ne satisfit pas complètement son rêve et bientôt on le vit, entre deux

séances devant la toile, s'amuser, en manière de récréation, à pétrir la

glaise, à modeler des figurines. Une vocation de sculpteur, enfin, se

révélait en lui, que l'on n'essaya pas de contrarier. Il franchit la

cloison et passa de l'atelier de Léon Cogniet dans celui de Cavelier.

Jouffroy devait parfaire son éducation sculpturale. Qui sait si ce ne

fut pas à l'école de l'élégant statuaire de la _Jeune Fille confiant son

secret à Vénus_ que l'élève puisa le secret de cette grâce qu'il devait

imprimer, plus tard, à certaines de ses productions: la _Jeune Fille de

Mégare_, le _Mozart enfant_, pour ne citer que deux de ses oeuvres les

plus connues?

En 1863, Barrias, grand prix de sculpture, partit pour Rome. Mais déjà

il avait figuré au Salon avec des bustes que des critiques, des artistes

avaient remarqués: celui de son père, celui du peintre Jazet, celui de

Jules Favre, de son maître Cavelier. Il devait y réapparaître avec la

_Jeune Fille de Mégare_ qui fut son premier franc succès et lui valut la

première de ses médailles. Cette figure de marbre, sans parler des

mérites de son exécution, possède un charme juvénile, une joliesse

naturelle qui justifient, certes, l'accueil très chaleureux qu'elle

reçut. Deux ans après, en 1872, avec le _Serment de Spartacus_, qui

décore l'un des socles des Tuileries, Barrias devait donner une note

toute différente et montrer une vigueur mâle que bien peu de ses oeuvres

ont accusée, par la suite, à un degré égal et avec autant de bonheur.

Mais ce fut son envoi de 1878 qui l'amena tout à coup au premier plan et

lui conquit la gloire. C'était le plâtre des _Premières Funérailles_,

qu'il allait tailler dans le marbre un peu plus tard et qu'on revit sous

ce nouvel aspect au Salon de 1878, sans la moindre déception,--fortune

qui n'échoit qu'aux oeuvres fortes.

Les deux exemplaires des _Premières Funérailles_ appartiennent à la

Ville de Paris: le plâtre original a remplacé, maintenant, à l'Hôtel de

Ville, le marbre confié au Petit Palais des Champs-Élysées. C'est, bien

évidemment, un morceau qui gardera sa place dans l'histoire de la

sculpture contemporaine que ce groupe très noble, d'un arrangement

irréprochable, d'une émotion contenue, tempérée par ce qu'on pourrait

appeler la pudeur académique, par cette convention d'école qui interdit

les désespoirs trop véhéments et jusqu'aux larmes, et qui se manifeste

encore jusque dans le choix des types, toujours beaux, sans tares

corporelles.

[Illustration: La Nature se dévoilant. Statue polychrome en marbres de

couleur.--Phot. E. F.]

En 1881, avec le monument de la Défense de Paris, érigé au rond-point de

Courbevoie, Barrias se mesurait avec la sculpture monumentale. L'année

suivante, il donnait la _Défense de Saint-Quentin_. Plus récemment, avec

le _Monument de Victor Hugo_, inauguré en 1902, il revenait à ses

périlleuses amours, un moment oubliées et qui ne lui avaient pas donné

tous les sourires qu'il eût pu désirer.

Nous avons publié, lorsque l'actualité y était, ces divers monuments.

Barrias y demeure un artiste sûr de sa main, ingénieux dans ses

inventions; il y montre d'heureuses trouvailles. Il manque à ces grandes

machines quelque chose pour forcer l'admiration.

Le _Mozart enfant_, dont le plâtre figura au Salon de 1883, est sans

doute la plus populaire de ses figures. Elle semble résumer à merveille

et complètement les qualités de son talent, une incomparable souplesse

de facture, une imagination affinée, inclinée vers le gracieux, vers

l'aimable. Le mouvement de cette figure enfantine et déjà grave, déjà

inspirée, déjà géniale par la pensée que reflète la physionomie, est

d'une justesse, d'un naturel charmants. C'est d'un art séduisant comme

certaines statues du dix-huitième siècle, presque des bibelots par

l'élégance et le fini.

Cette heureuse veine, Barrias la retrouva avec la _Nature qui se

dévoile_, l'une de ses dernières créations que le Luxembourg a

recueillie. Ici encore, comme dans le _Mozart enfant_, le geste est

d'une spontanéité, d'une vérité, qui de prime abord séduisent. Ce n'est

point,--on en a du moins l'impression, comme dans toutes les oeuvres

d'art bien venues, où jamais n'est visible l'effort créateur,--ce n'est

point le résultat de longues recherches, de tâtonnements inquiets à

l'atelier, devant la planche à modèle, mais le fruit de quelque heureuse

rencontre, de quelque coudoiement providentiel, au milieu de la vie; un

de ces hasards favorables qui enfantent les chefs-d'oeuvre quand ils se

révèlent au génie.

Barrias aura occupé dans l'art contemporain une place considérable,

conquise dans l'effort continuel, sans brigue et sans machinations, car

nul plus que ce sincère artiste ne fut un excellent, un galant homme,

simple, modeste, affectueux. G. B.

[Illustration: Mozart enfant.--_Phot. Goupil._]

[Illustration: Les Premières Funérailles. (Salon de 1878.)]

[Illustration: LES OBUS MONSTRES EMPLOYÉS PAR LES JAPONAIS A PORT-ARTHUR

Après la reddition de Port-Arthur, l'état-major de la garnison a déclaré

que la situation était surtout devenue intenable depuis que les obusiers

de 28 centimètres des Japonais avaient pu être mis en batterie et

envoyer leurs énormes projectiles au coeur des défenses de la place. La

curieuse photographie que nous reproduisons donne une idée exacte des

dimensions de ces monstrueux engins de destruction, pesant chacun plus

de deux cents kilos. _Phot. J. Ricalton.--Copyright 1905 by Underwood

and Underwood._]

[Illustration: LE 20e CONGRÈS NATIONAL INDIEN A BOMBAY.--Arrivée des

congressistes au "pandal" édifié pour les réunions du congrès.]

_Documents et Informations._

L'Illustration, No. 3233, 11 Février 1905 · 第 16 / 27 题