Nous nous connaissons à peine et nous sommes devenus deux amis. A Paris,
ces rencontres ne sont pas rares. Je le vois, et je m'arrête auprès de
lui deux ou trois fois par semaine en gagnant, à travers les Tuileries,
les boulevards, à l'heure du déjeuner. Je le retrouve toujours à la même
place, exactement; sur la lisière du jardin, tout près du pavillon de
Flore. Derrière nous, la grosse horloge de la gare d'Orsay, de l'autre
côté de l'eau, marque onze heures. Devant nous, dans l'échancrure que
dessine à cet endroit la rue de Rivoli, l'image dorée de Jeanne d'Arc à
cheval étincelle sous le soleil. De grands carrés de gazon ras, sans
couleur, au centre desquels s'érigent deux vases volumineux en marbre
blanc, bordent l'allée où il s'est arrêté et où, tout de suite, une
trentaine de moineaux l'ont rejoint. Il a posé à terre une grosse
serviette en toile cirée et, ayant dit bonjour à ses petits amis, il
cherche au fond de ses poches de la mie de pain, qu'il leur distribue.
C'est son travail du matin et c'est peut-être tout son métier.
Il l'exerce avec une application qui est touchante.
Sa mise n'est pas celle d'un pauvre homme. Il est chaussé de gros
souliers bien cirés, vêtu d'un pardessus qu'ornent des manchettes et un
collet de faux astrakan, coiffé d'un chapeau noir, en feutre mou; la
cravate est bien nouée, sur un faux col d'immaculée blancheur. Face
énergique et malicieuse, proprement rasée, un peu rougie par l'air frais
du matin; moustache épaisse et grisonnante de vieux soldat; binocle de
bureaucrate, qu'un gros cordon retient autour du cou. Des badauds
l'entourent; il est une «figure parisienne», et il le sait; aussi
s'est-il fait photographier dans les postures diverses où nous le
retrouvons chaque matin, occupé à nourrir ses moineaux en les
haranguant; et cela forme un petit jeu de cartes postales illustrées,
qu'il tire de temps en temps de sa serviette et vend à ceux que ses
discours font rire. Un jour, je lui en ai acheté quelques-unes; notre
amitié date de ce matin-là. A présent il me reconnaît dès que je
m'arrête au milieu du groupe qui l'écoute, et bonimente en me souriant.
Il a de la fantaisie et cette verve familière qu'on ne voit qu'aux
camelots de ce pays-ci. Sur chacun de ces petits oiseaux il sait une
histoire, qu'il raconte tout en pulvérisant la mie de pain au fond de
ses poches et en projetant d'un geste mécanique les boulettes minuscules
qu'un petit bec, chaque fois, cueille au vol. Son geste, cependant,
n'est pas toujours le même et varie suivant le caractère et les moyens
physiques de chacun. Il nous les présente: il y a les timides, les
débiles, les éclopés qui guettent d'en bas, en sautillant, le pain qu'on
leur jette; il y a les familiers, les effrontés qui volettent autour de
sa poche et viennent happer la pâture au bout de ses doigts; il y a les
paresseux qui attendent, pour se déranger, qu'on les appelle; il y a les
«sportifs» qui préfèrent à la boulette tombée à terre, celle que la main
lance en plein ciel et qu'il faut poursuivre et rattraper. Il leur donne
des prénoms ou des sobriquets. «Ces deux-ci, dit-il, sont tellement
pareils qu'il m'arrive de les confondre.»
J'aime ce philosophe qui a voué sa vie à l'unique joie de donner à
manger aux petits oiseaux. Le reste lui est bien égal. Il ignore, j'en
suis sûre, la conférence de Hall, qui se tient à cent mètres de lui; et
que, sous le drapeau du pavillon de Flore, qu'il montrait tout à l'heure
à ses moineaux, un ministre qui s'appelait Doumergue est, depuis quinze
jours, remplacé par un autre ministre qui s'appelle Clémentel; il n'ira
point voir à l'«Oeuvre» les pièces de M. d'Annunzio; il n'a pas assisté,
cette semaine, au vernissage de l'Épatant; c'est à peine s'il a entendu
dire qu'il est question d'élire M. Coquelin cadet sénateur.
Indifférence coupable--ou sagesse?...
L'année 1905 a bien commencé pour les femmes. Elles viennent d'ouvrir
leur troisième salon d'art (trois salons en cinq semaines); une
exposition d'industries et de travail féminins s'est organisée aux
Champs-Élysées sous leurs auspices; un journal a groupé vingt et une
d'entre elles en académie et libéralement mis à la disposition de cette
académie un prix qu'une femme a remporté. M. Léon Frapié, lauréat de
l'académie Goncourt, rencontre en Mme Myriam Harry une émule qu'en un
jour le vote des «vingt et une» a rendue célèbre. Et, comme je
félicitais tout à l'heure l'une d'elles, romancière presque illustre, de
ce succès féminin, elle eut un haussement d'épaules mélancolique:
«Gagnées par l'un ou l'autre sexe, me dit-elle, ces sortes de victoires
sont tristes, parce qu'elles montrent bien en quel état de délaissement
la littérature est tombée. Il est glorieux, sans doute, de gagner au
concours une somme d'argent, que ce soit l'Académie française qui la
décerne, ou la Société des Gens de lettres, ou les «Goncouristes», ou
nous-mêmes; mais il est navrant de penser que ces récompenses-là sont
devenues nécessaires...
»Remarquez, en effet, que la littérature est la seule branche d'art où
abondent ainsi les prix d'_argent_... On laisse se tirer d'affaire les
peintres, les graveurs, les sculpteurs, les architectes; à peine, de
temps en temps, l'Institut distribue-t-il aux plus jeunes d'entre eux
quelque encouragement monnayé; ce qu'ils recherchent, dans les
expositions et les concours, ce sont des médailles,--et du ruban.
L'argent, c'est à l'_acheteur_ qu'ils le demandent, car il y a une
clientèle pour les oeuvres d'art. Il n'y en a plus pour les livres.
Jamais il ne s'en est autant publié qu'à présent; et jamais l'on n'en a
moins lu. Vous donnez aux journaux le peu de loisirs que la vie vous
laisse; et le métier d'homme ou de femme de lettres est devenu le
dernier de tous. C'est bien ce qu'indique la libéralité des académies
qui nous couronnent et des sociétés qui nous «priment». Nous sommes des
marchands malheureux à qui l'on paye de temps en temps, par charité, le
prix d'une marchandise--reconnue de bonne qualité--qu'ils ne vendent
point... Sentez-vous ce qu'il y a d'un peu amer dans ces succès-là?»
Il paraît que mon compatriote Tolstoï est menacé d'avoir sa statue dans
une rue de Paris. Cela m'inquiète...
Je me souviens de l'impression d'effarement que je reçus, il y a deux
ans, de la vue de plusieurs statues de grands hommes dont Paris a orné
ses jardins et ses carrefours. J'en avais rencontré d'innombrables, à
l'étranger, au cours de mes voyages, et presque toujours je les avais
trouvées un peu bouffonnes; à Christiania, c'étaient Ibsen et Bjornson,
en redingote, juchés sur d'étroits socles cylindriques, coupés de
cannelures horizontales, qui font penser à des fromages de Gruyère
empilés; à Gênes, c'est Rubatlino méditant au seuil du port, la main
gauche appuyée sur une petite table de boudoir dont le tapis s'orne de
franges consciencieusement sculptées; c'est, à Glasgow, sur la place
Saint-George, toute une foule de parlementaires, de poètes et de
savants, figés en des poses de pantomime et qui encombrent de leurs
gestes muets la voie publique... Il n'y a presque pas de ville à
laquelle ne se rattache, dans mon souvenir, la vision de quelque grand
homme un peu drôlement statufié. Et je me figurais que Paris, qui donne
au monde de si jolies leçons d'élégance et de goût, n'avait pas dû subir
la contagion de cette mode-là. Je m'étais trompée. Cette ville
délicieuse est peuplée de statues qui font rire. Les plus grands de ses
sculpteurs--aussi bien que les Génois, les Norvégiens, les Écossais et
tous les autres--ont l'air de ne pas comprendre que, dans le tapage de
la rue, parmi l'agitation de piétons qui se bousculent et de voitures
qui s'accrochent, sous la rafale qui souffle ou la pluie qui tombe, un
monsieur en redingote ou en robe de chambre, tête nue, et qui tient à la
main les papiers ou le porte-plume emblématique où les oiseaux viennent
se poser, a bien de la peine à n'être pas comique.
Il est juste qu'il le soit. Si le philosophe Fourier, de son vivant,
s'était avisé d'aller s'asseoir, à cinquante centimètres au-dessus du
niveau du sol, entre deux lignes de tramway, pour observer, de son
fauteuil, les gens qui passent sur le boulevard de Clichy, la police lui
eût fait respectueusement observer que ce n'était là la place ni d'un
fauteuil, ni d'un philosophe en méditation, et la foule aurait pensé:
«Cet homme est fou.» Et sans doute la même réflexion lui fût-elle venue
à la vue de Balzac, accroupi, tout seul, en pantoufles, sur un banc,
dans le courant d'air de l'avenue Friedland;--et de combien d'autres!
Alors, pourquoi infliger à nos yeux la vision de ces choses improbables?
Et n'est-il pas curieux que, dans le dessein de _faire vrai_, tant de
sculpteurs s'obstinent à fixer le souvenir des grands morts en des
images ainsi composées et _situées_ qu'elles semblent un défi à la
vérité même?
Il serait si facile d'immortaliser les gens plus simplement et d'une
façon qui honorait plus dignement leur mémoire! Je me souviens que, la
dernière fois que j'allai visiter Rouen (une des villes de France que je
voudrais habiter, si Paris n'existait pas), un joli spectacle me frappa.
C'était au coin d'une rue paisible, à l'endroit où s'élève la
bibliothèque de la ville. Dans l'épaisseur du mur, une niche a été
creusée au-dessus d'une vasque de marbre où chante le clapotis d'un
petit jet d'eau et, dans cette niche, il y a le buste d'un poète: Louis
Bouilhet. C'est tout le monument. Les Rouennais n'ont pas pensé qu'il
fût nécessaire, pour glorifier Bouilhet, de fournir à la postérité
l'image--en marbre--de la redingote de l'écrivain, de ses bottines, de
son fauteuil et de sa chaîne de montre. Et je pensais, en regardant
cette oeuvre toute simple, que, fussé-je le plus grand des écrivains de
mon temps, je ne souhaiterais point d'autre «commémoration» que
celle-ci: un buste, au seuil d'une bibliothèque; un nom gravé; une date;
et sous cette date, un petit bassin plein d'eau fraîche, où viennent
boire, en passant, les oiseaux et les gamins.
Sonia.
_LES FAITS DE LA SEMAINE_