IV

Pendant les deux premières séances, Nelly accompagna son amie à

l'atelier du square des Batignolles. A la troisième, Faustine arriva

seule. Il en fut ainsi désormais. Et, dès lors, commencèrent pour le

jeune homme des journées pleines d'enchantement. Faustine se sentait

vivement attirée par cette nature expansive et jeune. Elle retrouvait

tout entière l'impression qu'elle avait subie à Rome, deux ans

auparavant. Mme de Guessaint, trop fière pour craindre le danger et

d'ailleurs trop pure pour le connaître, se laissait aller doucement à

la sympathie que lui inspirait l'artiste. Pendant que Jacques

travaillait avec sa fougue et sa passion habituelles, dévorant des

yeux le beau visage qui posait devant lui, elle parlait avec le même

abandon que si elle eût été en face de Nelly. Lui, trouvait toujours

le même charme à cette voix délicieuse. Mille séductions s'étaient

réunies dans cette jeune femme, pour un homme tel que Jacques. Mme de

Guessaint paraissait tout connaître: elle gardait de ses voyages une

fraîcheur de souvenirs, une variété d'expressions, une poésie de

langage qui emportaient l'artiste dans un monde nouveau. Elle disait

les paysages sans fin de la Syrie, les plaines où jaillissent les

cactus énormes, et les arbustes gris, secouant la poussière de leurs

feuilles fanées; et Jérusalem, debout sur son plateau légèrement

incliné, éveillant à la fois la religiosité du chrétien et la

sensation subtile de l'artiste; et les terrasses du temple de Salomon,

que flanquent des tours crénelées sous le bleu profond du ciel; et

l'émotion subite quand, du sommet de la citadelle de Sion, l'œil

descend sur la sombre vallée de Josaphat. Brusquement, elle quittait

la Syrie pour l'Europe; elle racontait Madrid et ses élégances

raffinées; la verte Andalousie qui rit le long du jaune Guadalquivir,

couchée au milieu de ses palmiers et de ses aloès. Puis la mosquée de

Cordoue, avec ses mille colonnes de porphyre; et la cathédrale de

Séville, où l'âme s'endort dans la molle plénitude du rêve, cet

immense vaisseau de pierre où Notre-Dame de Paris danserait à l'aise;

et la Giralda, le jour du samedi saint, quand toutes les cloches

partent à la fois, lançant leur carillon de bronze vers le ciel

éternellement pur.

Jacques l'écoutait avec ravissement. Les artistes seuls savent parler

aux artistes. Le jeune homme comprenait toutes les descriptions de

Faustine, heureuse elle-même de se sentir comprise. Une irrésistible

sympathie les avait d'abord attirés l'un vers l'autre. Maintenant, cet

homme de génie et cette femme rare, connaissaient l'union de leurs

intelligences, avant l'union de leurs cœurs. Jacques savait peu de

chose en dehors de son art. Il ignorait le monde, où il ne mettait

jamais les pieds; il ignorait la vie, avec ses exigences; il ne savait

pas qu'on ne pardonne jamais aux hommes, même supérieurs, de se passer

des autres. Faustine lui ouvrait des horizons jusque-là fermés.

--Vous me dites que vous n'aimez pas le monde, Monsieur. N'importe: il

faut y aller. Si puissant que soit votre esprit, il ne possède, en

somme, comme celui de toute créature humaine, qu'un nombre limité

d'idées. Nous avons besoin, les uns et les autres, d'échanger nos

pensées, de nous renouveler nous-mêmes en renouvelant ceux qui nous

entourent. Vous me pardonnez de vous faire un peu de morale?

--Je vous ai une reconnaissance infinie, Madame. J'ai toujours vécu

comme un sauvage, replié sur moi-même, absorbé dans mon travail. Vous

m'initiez à des vérités que je ne soupçonnais pas. Je croyais qu'un

artiste doit fuir le monde. Ce sont les idées de ma mère. Elle se

trompait, n'en sachant guère plus que moi. Vous, dont l'esprit est

ouvert à tout, vous me montrez mon erreur. Est-il possible, mon Dieu,

qu'en un temps où les femmes sont si futiles, il s'en rencontre une

telle que vous!

--Prenez garde! votre phrase ressemble à un compliment. N'oubliez

jamais en me parlant que je hais la banalité. Alors, je vous ai

réconcilié avec le monde? Eh! bien, vous ferez vos débuts chez moi, et

j'en serai charmée.

Faustine posait depuis cinq ou six jours, quand, un après-midi, la

causerie effleura la politique. Jacques lui parlait d'un bas-relief

dont l'idée le passionnait. Il voulait synthétiser la Révolution,

faire crier au marbre l'enthousiasme des volontaires de 92, et les

belles fureurs de ces années sanglantes et guerrières.

--Vous avez tort, Monsieur. L'art est trop haut pour qu'on l'abaisse

au niveau de la politique.

--Ce n'est pas de la politique, Madame, c'est de l'histoire.

--Vous oubliez les échafauds... A ce compte, la Commune aussi serait

de l'histoire. Cependant, il ne vous viendrait pas à l'idée de couler

en bronze les massacreurs et les bandits de cette époque-là.

Jacques dit d'une voix brusque:

--Ni massacreurs ni bandits, Madame. Serviteurs malheureux d'une idée

fausse, voilà tout.

Faustine se leva toute droite, impérieuse et frissonnante.

--Je vous excuse, Monsieur. Vous ne savez rien de ma vie. Mon père a

été tué par une balle des fédérés, et les fédérés ont fusillé mon

frère!

--Sang pour sang, Madame! Les soldats de Versailles ont fusillé mon

père!

Les haines forcenées de la guerre civile se réveillaient en ces deux

êtres. Leurs idées contraires se choquaient violemment. Le choc

pouvait faire jaillir deux colères: il n'éveilla que deux pitiés.

--Votre père et votre frère ont été tués, reprit Jacques d'une voix

très douce. Comme vous avez dû être malheureuse!

--Votre père a été fusillé, répliqua-t-elle extrêmement émue, comme

vous avez dû être malheureux!

Et d'instinct, ils se tendirent la main, comme pour abjurer les

haines d'autrefois. Ce jour-là, Jacques ne travailla pas davantage.

L'un et l'autre parlèrent de ceux qu'ils avaient aimés. Faustine

disait la belle vie du général, son dévouement chevaleresque au pays,

son patriotisme, sa fin sublime de héros; elle évoquait le souvenir

d'Étienne, le soldat aventureux, au caractère généreux et fier. Lui,

de son côté, racontait les années dures de l'ouvrier, les souffrances

de Pierre Rosny, sa mort tragique au coin d'un fossé; si bien que son

fils et sa veuve, ignorant où il dormait son dernier sommeil, ne

goûtaient même pas la triste joie de prier sur sa tombe. De nouveau,

les deux jeunes gens se sentaient unis par cette communauté de

douleurs semblables, nées de destins contraires. Ce qui aurait séparé

deux âmes vulgaires rapprochait ces deux âmes supérieures. Oubliant

que leurs pères étaient morts dans des rangs opposés, ils abjuraient

les fureurs infécondes, pour pleurer le même malheur qui faisait de

pareils orphelins.

Le lendemain, quand Faustine revint, ils ne parlèrent plus du passé

douloureux. La jeune femme, cette fois, interrogea l'artiste sur son

enfance. Elle lui fit raconter sa courte vie de soldat, pendant la

guerre; comment il tombait à Montretout, la poitrine trouée par une

balle; l'histoire de cette médaille militaire obtenue par M.

Grandier, puis, les années de Rome, à la Villa Médicis. Jacques ne

voulut rien cacher. Il dit toute son histoire, avec un abandon plein

de gaieté, riant de la misère d'autrefois, lorsque l'argent manquait

et que le travail acharné de sa mère suffisait seul à les faire vivre.

Mme de Guessaint questionna curieusement Jacques Rosny sur Françoise.

Mais celui-ci s'enferma dans une sorte de craintive discrétion. Il

sentait si bien l'abîme creusé entre ces deux femmes! Faustine

cependant insista pour que l'artiste donnât suite à son projet de

sortir, d'aller dans le monde. Elle devinait qu'une volonté pesait sur

lui, pour qu'il persistât dans cette claustration. A présent, il

cherchait des défaites, il s'efforçait de réfuter ses arguments; mais

elle sentait bien qu'elle prenait lentement une influence considérable

sur cet esprit.

A la fin de la première semaine, une phrase de Jacques la fit

réfléchir. Ils discutaient une question assez importante de l'art

contemporain: le modernisme. Mme de Guessaint lui conseillait de

suivre le courant de son siècle, qu'un âpre besoin de vérité emporte

loin de la fantaisie capricieuse. Lui, au contraire, entraîné par sa

nature ardente, voulait allier beaucoup de vérité avec un peu de

romantisme. Elle combattait cette opinion qu'elle estimait fausse.

--Croyez-moi, Monsieur. Un grand artiste comme vous doit trouver la

formule nouvelle. Cette formule est la même pour le sculpteur que pour

le peintre et le poète. On ne la découvrira ni dans le romantisme

échevelé des uns, ni dans le réalisme exagéré des autres. C'est la

modernité qui triomphera. Il faut être l'homme de son temps.

On eût bien fait rire Jacques quinze jours auparavant, en lui disant

qu'une femme du monde lui donnerait des conseils d'esthétique; bien

plus, qu'il les suivrait et en tiendrait compte. Quand Faustine

partait, il ne rentrait pas rue Lambert, comme il faisait d'habitude.

Il se couchait sur son canapé, et, bercé par un souvenir, il rêvait

profondément. L'image de cette femme le hantait. Elle ne parlait plus,

qu'il l'écoutait encore. La douceur de sa voix musicale chantait à son

oreille des paroles cadencées. De temps en temps, il levait les yeux

sur le _Vercingétorix_ et baissait la tête, confus, surpris, presque

mécontent. Lui aussi portait des chaînes, comme le guerrier vaincu. Il

aimait Faustine. C'est donc cela, l'amour, une possession violente,

une conquête de toutes les pensées? Comme c'était venu vite! Alors, il

se débattait, cherchant à se prouver qu'il se trompait. L'amour?

Allons donc! Un caprice comme les autres, d'une nature différente

peut-être, parce que Faustine était une femme d'un ordre supérieur.

Pour la première fois, il cherchait à lire dans son cœur, à bien

analyser ses propres sentiments. Pourquoi l'aurait-il aimée? Et il se

répondait tout bas qu'il l'aimait parce qu'elle ne ressemblait à

aucune autre créature. Cette intelligence si haute l'exaltait, cette

voix, cette démarche, ce sourire le ravissaient, son œil exercé de

sculpteur devinait les splendeurs de ce corps harmonieux et souple; et

toutes ces pensées le grisaient, l'affolaient. Chaque soir, à présent,

Françoise venait le chercher à l'atelier. Elle le trouvait seul, dans

l'ombre, enfoncé en de cruelles songeries. Elle l'emmenait avec elle;

et le jeune homme gardait sa mélancolie. Elle l'interrogeait, et il ne

répondait que par des mots vagues. Il invoquait son travail,

l'inquiétude du prochain Salon. Mme Rosny ne le croyait pas. Son

travail? Il était fini. L'inquiétude du prochain Salon? Un triomphe

paraissait assuré. Jacques mentait. Il ne lui disait plus la vérité.

Alors, que se passait-il? Elle voulait savoir et elle ne trouvait pas.

Ce fut Aurélie qui lui fit tout comprendre. La comédienne venait peu

chez Mme Rosny. Batignolles est loin de la rue des Pyramides; et une

femme austère comme Françoise effarouchait la comédienne coquette.

Cependant, une semaine environ après son aventure avec Jacques, elle

arriva rue Lambert. Depuis cette nuit délicieuse où, très sincèrement,

dans un élan de passion, elle s'était donnée au jeune homme, Aurélie

n'avait plus revu son amant de quelques heures. Le lendemain, le

surlendemain, elle l'avait attendu vainement, un peu surprise d'abord,

très dépitée ensuite. Comment! il ne revenait pas? il ne lui écrivait

pas?

Les femmes ont une vanité excessive, mais autant de finesse que de

vanité. Dans les choses de l'amour qui lui sont personnelles, la plus

sotte sait toujours bien y voir clair. Aurélie n'hésita pas une

minute. Une rivale s'emparait brusquement de Jacques, l'arrachait à la

séduction tendrement et savamment préparée. Le silence de l'artiste ne

s'expliquait pas autrement. Mais quelle rivale? Évidemment, Jacques ne

la connaissait pas avant cette soirée où il était tombé dans ses bras.

Sans doute une de ces aventures imprévues et soudaines qui

bouleversent la vie d'un homme.

--Bonjour, Madame. Comme il y a longtemps que je ne vous ai vue!

s'écria-t-elle en entrant chez Mme Rosny. Comment va Jacques?

--Jacques va bien, je vous remercie.

Non, Jacques n'allait pas bien. Il suffisait à Aurélie de regarder la

mine soucieuse de Françoise. Alors elle bavarda, parla de son théâtre,

de ses rôles, de ses petites ambitions. Puis, elle revint au sculpteur

par un détour habile. Que faisait-il? A quoi travaillait-il?

Distraitement, Mme Rosny raconta l'histoire des dix mille francs, la

visite de cette femme élégante et jolie qui commandait le buste d'une

de ses amies. Aurélie était fixée. Jacques aimait l'une ou l'autre; ou

la dame au buste, ou celle qui le faisait faire. Elle savait d'avance

qu'elle aurait en Mme Rosny une alliée inconsciente.

--Jacques va devenir amoureux d'une de ces élégantes mondaines,

dit-elle en riant. Prenez garde, elles vous l'arracheront! Vous ne les

connaissez pas. Elles vont bien quand elles s'y mettent! On accuse les

comédiennes de coquetterie! Quelle erreur! Les femmes du monde

s'entendent bien mieux que nous à enjôler un homme. D'autant plus que,

malgré ses vingt-six ans, il est presque aussi naïf en amour qu'un

garçonnet de dix-huit. Il a toujours travaillé; il ne connaît pas les

roueries et les séductions de ces belles dames, qui gâchent le temps

d'un artiste, et le plantent là quand elles ne l'aiment plus.

La comédienne savait exactement la portée de ses paroles. Il n'en

fallait pas davantage pour exciter la jalousie de Mme Rosny, pour que

celle-ci surveillât son fils. Aurélie prit congé et s'en alla frapper

à la porte de l'atelier, très curieuse de savoir quelle réception lui

réservait le bel infidèle. Elle le trouva, comme le trouvait toujours

sa mère après le départ de Faustine, seul, inactif, sombre.

--C'est moi, dit-elle en entrant. Puisque vous ne veniez pas, je suis

venue. Je vous demande à dîner comme l'autre soir: voulez-vous?

Jacques eut un geste violent en l'apercevant.

--Ma foi, je suis absurde! s'écria-t-il, et vous êtes vraiment bien

gentille de vous souvenir encore d'un imbécile tel que moi! Vous me

demandez à dîner? Bravo! asseyez-vous là; je veux me mettre à vos

genoux, implorer mon pardon, vous dire que vous êtes adorable. Nous

dînons ensemble; ensuite vous m'emmenez chez vous, et nous passons une

bonne soirée... comme l'autre soir; et... et tu m'offriras une tasse

de thé, veux-tu?

Toute la soirée, il se montra fort gai, fort tendre; mais sa gaieté et

sa tendresse trahissaient une intense nervosité. Ses yeux brillaient

d'un feu sombre. Il parlait avec une amertume et une violence

qu'Aurélie ne lui connaissait pas, ou bien, tout à coup, il devenait

triste et taciturne. Elle l'étudiait avec son intuition du cœur

humain, avec son flair de femme un peu jalouse et très coquette. Elle

éveillait les sens de son amant: rien de plus. Le cœur et la pensée

n'étaient pas avec elle. Il lui témoignait la passion physique

qu'éprouve toujours un jeune homme pour une jolie femme; mais le rêve,

l'infini, l'au-delà de l'amour appartenaient à une autre. Quelle était

cette autre?

V

Faustine se sentait violemment aimée. Une femme ne se trompe jamais

aux sentiments qu'elle inspire. Elle perçoit nettement les troubles

qu'elle fait naître, les émotions qu'elle éveille. Coquette, Mme de

Guessaint aurait joué le jeu des coquettes. Sincère et loyale, elle

s'interrogeait avec angoisse, se demandant si elle n'était pas bien

près d'aimer, elle aussi; si elle n'aimait pas déjà. Jacques la

séduisait par sa nature primesautière et jeune, par son ardeur, par sa

gaieté: surtout par cette flamme de génie qui l'illuminait. Devant

Faustine se posait la redoutable question qui a épouvanté tant

d'honnêtes femmes! «Je suis aimée. Que ferai-je, si j'aime?» On espère

toujours ruser avec son cœur. Pour une créature telle que Faustine,

pure comme la neige inviolée, d'une loyauté inflexible, l'adultère

est un mot vide de sens. La pensée du mensonge n'entrait pas dans

cette âme. Bien plus, l'hypothèse d'une chute ne se présentait même

pas à son esprit. Avec la naïveté poétique de son esprit d'artiste,

elle croyait que Jacques l'aimait d'un amour passionné, mais

platonique. Très fine, elle sentait bien qu'elle en imposait au jeune

homme. Oserait-il même risquer un aveu? Ce qu'elle ne pouvait pas se

cacher à elle-même, c'est la jouissance profonde que lui causaient ces

rendez-vous quotidiens. Elle partait de l'atelier avec du bonheur

plein son âme. Elle devenait gaie, elle riait, et, presque expansive,

elle étonnait Nelly qui ne la reconnaissait plus. Le soir, qu'elle

restât chez elle ou qu'elle allât dans le monde, elle revivait par le

souvenir toute la délicieuse journée.

Ce dimanche-là, elle avait déjeuné seule. Depuis quelques jours, elle

voyait peu M. de Guessaint, absorbé par les préparatifs de son voyage

dans le Sud-Oranais. Assise au coin du feu, dans son boudoir, elle

rêvait à la semaine qui venait de s'écouler. Comment avait-il pu

suffire de quelques jours pour la changer si profondément? Elle

aimerait, elle? Impossible. Par instants, elle se débattait contre la

séduction irrésistible qu'elle subissait. Non pas qu'elle eût honte

en se disant qu'elle pouvait faillir. Mais elle se révoltait contre

cette prise de possession d'elle-même. Comment, elle, si libre, si

fière, cédait-elle ainsi à une inclination coupable? Ce qui l'étonnait

le plus, c'est qu'elle ne luttait pas, qu'elle ne désirait même pas

lutter. Elle en revenait toujours à la même conclusion. Elle aimait

Jacques, ou elle l'aimerait. Mais son amour ne connaîtrait ni les

lâches abandons ni les honteuses défaites. Faustine disait quelquefois

que l'honneur était la propreté de l'âme. Il lui paraissait impossible

que son âme ne fût pas nette comme son corps. Les souillures humaines

ne l'atteindraient jamais. Elle ne se rendait pas compte que des idées

pareilles sont d'autant plus périlleuses qu'elles empêchent d'avoir

peur du danger. Le danger? elle ne le redoutait pas. Elle se laissait

glisser à son amour avec une témérité hautaine. Telle, la Fée des

Glaciers, dans la légende suédoise: Odin l'a faite reine des hautes

montagnes, et son empire durera aussi longtemps que sa virginité;

insouciante et légère, elle court sur les hautes cimes, riant des

abîmes entr'ouverts. Un jour elle aime et elle est aimée; elle se

croit aussi vaillante que jadis; mais sa force la trahit, le vertige

la prend, et elle roule dans les précipices sans fond.

La femme de chambre qui entrait dans le boudoir, tira Faustine de sa

rêverie.

--M. Percier demande si Madame peut le recevoir? dit-elle.

Mme de Guessaint restait un peu étonnée. Que lui voulait-il? Tout à

coup, elle sourit, se rappelant sa conversation avec le mari de Nelly.

--Faites entrer, répliqua-t-elle.

Une lueur de malice flambait dans les yeux de Faustine. Le pauvre

homme! Il venait se confesser avec une docilité de collégien! Elle

s'amusait à l'avance des terreurs de sa timidité effarouchée. Très

effarouché, en effet, M. Percier. Rouge, ne sachant comment aborder

l'entretien, il parla maladroitement de choses inutiles. Mais Faustine

le rappela vite à la question.

--Il est bien convenu, n'est-ce pas, que vous me considérez comme une

amie, comme une amie vraie? J'aime très tendrement votre femme. Je

veux qu'elle soit heureuse. Je crois qu'il y a entre vous plus qu'un

malentendu. Mais en tout cas, ce n'est pas bien grave. Donc,

répondez-moi franchement. Vous aimez Nelly?

--Oui, murmura Félix.

--Beaucoup?

--Passionnément.

Il dit ce mot avec une ardeur que Faustine ne lui connaissait pas.

Elle le regarda fort étonnée.

--Alors, reprit-elle, je ne comprends pas du tout. Comment, vous aimez

passionnément votre femme, et vous la trompez! C'est absolument

inexplicable!

--Ce n'est pas inexplicable... mais c'est bien difficile à expliquer.

--Si difficile!

--Oh! Madame... Vous allez voir! Est-ce que vous me permettez de

marcher? Si je marche, je ne vous verrai pas; et il me semble que...

Oui! si je ne vous vois pas, j'aurai plus de courage.

Alors, tout en se promenant de long en large, même en tournant un peu

le dos à Faustine, ce qui produisait un effet assez comique, Félix

raconta l'histoire délicate de ses relations conjugales. Très

délicate, en effet! Il avait un grand malheur, le pauvre homme. Il

était... fort sensuel. Il adorait Nelly, et il s'efforçait de lui

prouver le plus souvent possible qu'il la considérait comme la plus

séduisante des créatures. Cruellement, la jeune femme semblait prendre

plaisir à refuser ses témoignages répétés d'une tendresse naturelle.

Elle coquetait avec son seigneur et maître; puis, elle s'enfermait

obstinément dans sa chambre fermée au verrou, et ne consentait que

bien rarement à s'humaniser un peu. Cette sévérité barbare surprenait

un peu Félix. Était-ce coquetterie, ou désir de dominer

souverainement, ou simple caprice transformé en entêtement par

l'orgueil? Mais, depuis quelques mois, changeant tout à coup, elle

déclarait son intention d'être désormais seulement la sœur de son

époux. Félix essayait de la ramener, de la convaincre que le mariage a

des fins à la fois plus agréables et plus hautes; rien n'y faisait.

Nelly s'obstinait dans sa résolution glaciale. Le malheureux agent de

change se disait alors que le mieux serait peut-être d'éveiller la

jalousie de sa capricieuse compagne. C'est pourquoi il adressait à

Mlle Aurélie des vœux coupables, mais exaucés. Au lieu de cacher

cette liaison, il s'efforçait de la faire connaître, voulant que Nelly

n'ignorât pas ces amours illicites.

Faustine riait aux éclats. Ce mari, infidèle par amour, et cette femme

amoureuse, glaciale par coquetterie, l'amusaient comme deux

personnages de comédie. Décidément, rien ne menaçait le bonheur de son

amie. Un simple malentendu séparait les jeunes époux. Elle riait

toujours, et ses rires intimidaient de plus en plus M. Percier; il

s'imaginait qu'elle se moquait de lui.

--Je ne me moque pas de vous du tout, cher monsieur. Mais avouez que

la situation est très comique.

--Je ne trouve pas, murmura-t-il.

Elle le vit si malheureux qu'elle s'empressa de le rassurer. Elle lui

promit que son bonheur conjugal renaîtrait bientôt. Elle ferait de la

morale à Nelly; et elle se chargeait de changer en une docilité de

brebis la capricieuse humeur de la jeune femme. Elle ne lui demandait

que huit jours. Et, avant huit jours, Nelly, repentante et corrigée,

ôterait de sa porte le verrou fâcheux, cause première de tous ces

désastres.

M. Percier, très consolé, s'éloignait à peine, lorsque M. de Guessaint

se présenta chez sa femme.

--Je ne vous dérange pas, ma chère amie? dit-il avec sa politesse

accoutumée.

--Vous avez besoin de me parler?

--Oui. Je voulais vous annoncer une nouvelle qui vient de me

surprendre. J'ai reçu tout à l'heure une lettre du ministère de la

marine. Nous partons pour Oran beaucoup plus tôt que je ne croyais,

dans quatre ou cinq jours.

--Je vous souhaite un heureux voyage, mon cher Henry.

--Merci. On attelle; vous ne voulez pas faire un tour au Bois?

--Merci. Le temps est beau. Je ne suis pas sortie de la journée. Je

vais aller jusqu'à la Muette, en marchant.

Elle éprouvait le besoin de se dépenser, de rafraîchir sa fièvre, et

aussi d'user la longue journée. Il lui tardait d'arriver au lendemain,

à cette heure charmante où, toute joyeuse, elle partirait pour

l'atelier. Les aveux de M. Percier, ces confidences qui lui

paraissaient si comiques, exerçaient sur elle une influence

physiologique. Elle en rougissait, elle si pure et si chaste; mais

elle enviait les délicates jouissances des amours permises. Ah! si

elle était libre, comme elle serait heureuse et fière de devenir la

femme de Jacques! L'amour chemine dans un cœur neuf avec une rapidité

surprenante. A présent, elle ne discutait plus avec elle-même. Elle

s'avouait son amour; mais, en se l'avouant, elle ne sentait naître

aucune crainte. Elle se croyait sûre d'elle; elle se croyait également

sûre de l'artiste. Il n'oserait jamais révéler sa passion. L'osât-il,

elle cacherait la sienne et il ne saurait rien. Elle continuait à se

bercer dans sa sécurité périlleuse. Elle aimait? Soit. L'amour pour

elle ne serait jamais qu'un sentiment sublime qui réchaufferait

doucement son cœur et ne le consumerait pas. Elle était heureuse, oh!

bien heureuse! La vie lui apparaissait sous des couleurs nouvelles.

Le soir, elle avait du monde à dîner, et elle étonna ses amis par sa

gaieté et sa verve joyeuse. Nelly, de plus en plus étonnée, la

regardait, ne comprenant rien à cette métamorphose subite. La fière

Faustine, s'humanisant tout à coup, semblait descendre des hauteurs où

elle avait coutume de planer. Elle causait avec entrain, laissant

briller son esprit supérieur, jetant des reparties vives, des mots

alertes qui contrastaient avec sa réserve accoutumée. Rentrée dans son

appartement, elle compta les heures qui la séparaient de sa visite

habituelle au square des Batignolles.

Dès huit heures du matin, Jacques arrivait à l'atelier, les sourcils

froncés, l'œil sombre. Tout lui pesait; il n'avait pu dormir; il

n'avait pas vu Faustine depuis l'avant-veille et une fièvre impatiente

le brûlait. L'ardeur de sa nature l'emportait; il ne se sentait plus

la force de résister. Il renvoya son élève, qu'il gardait d'habitude

jusqu'à l'apparition de Mme de Guessaint; il s'occupa lui-même des

mille détails de sa besogne accoutumée. Bientôt une lassitude immense

l'accabla, il s'étendit sur le canapé, enfonçant dans les coussins sa

tête brûlante, hâtant les heures, ne parvenant pas à oublier. Faustine

parut enfin, et Jacques, domptant la révolte de ses nerfs, s'efforça

de paraître calme.

--Êtes-vous libre demain soir, Monsieur? dit-elle en s'asseyant à sa

place accoutumée.

--Mais... mais oui, Madame.

--J'espère que vous me ferez le plaisir de venir dîner chez moi. M. de

Guessaint entreprend un long voyage, et je désire, avant son départ,

vous recevoir dans ma maison.

Elle aussi paraissait très calme, et rien, sur son visage paisible et

fier, ne trahissait son trouble profond. Mais ce nom de M. de

Guessaint suffit à exciter l'irritation de Jacques, qui ne connaissait

pas les rapports du mari et de la femme.

--Vous voudrez bien m'excuser, Madame, dit-il d'une voix un peu sèche.

Mais décidément, je ne me sens pas fait pour le monde. Mieux vaut que

je reste chez moi.

--Cependant, je croyais vous avoir convaincu que vous aviez tort,

reprit-elle avec un sourire.

--Pour tout autre artiste qu'un sculpteur, votre raisonnement serait

juste. Mais les pauvres diables tels que nous, sont soumis à de

terribles nécessités. Ce que vous me voyez faire souvent, me lever et

couvrir d'eau mon ébauche, c'est l'emblème de la vie que nous menons.

Le sculpteur est avec son œuvre comme la mère avec son enfant. Tant

que l'enfant n'a pas grandi, la mère ne le perd pas des yeux; tant

que notre œuvre n'est pas finie, nous ne pouvons pas l'abandonner.

Faustine feignit de ne pas sentir la rudesse de son accent.

--Alors, Monsieur, vous refusez de venir chez moi? reprit-elle

souriante.

--Oui, Madame.

--Pourquoi?

Il eut un geste violent:

--Parce que je vous aime!

Faustine se leva toute pâle. Un léger frisson courait le long de son

corps.

--Comment vous êtes-vous despotiquement emparée de tout mon être? Je

ne sais pas. C'est un poison lent qui s'est glissé dans mes veines.

Est-ce que j'ai aimé, moi, avant de vous connaître! Aucune femme ne

m'a jamais fait ressentir ce que j'éprouve. Je regardais l'amour comme

un plaisir, comme un passe-temps. Vous êtes venue, et voilà que je ne

peux plus vivre sans vous! Qu'est-ce que vous voulez que je devienne?

Je suis tout seul; je n'ai que ma mère. Si vous ne m'aimez pas, je

suis perdu. Il ne me reste plus qu'à me jeter à l'eau. Ne riez pas! Je

ne suis pas un de vos jeunes gens élégants qui font la cour à une

femme par plaisir ou par désœuvrement. Je vous aime... Si vous ne

m'aimez pas aujourd'hui, vous m'aimerez un jour... Et puis... je ne

sais plus ce que je dis... Je vous en supplie, ayez pitié de moi...

Faustine s'était laissée retomber sur le fauteuil, violemment secouée

par ces paroles ardentes, qui l'épouvantaient et la ravissaient à la

fois. Les premiers mots de Jacques lui avaient fait peur; voilà

maintenant qu'il demandait grâce, qu'il s'humiliait, que des larmes

coulaient de ses yeux.

--Pardonnez-moi, je suis un enfant. Je vous dis des absurdités... Je

vous aime, je vous aime, je vous aime...

Elle le regardait très doucement, sans fierté ni colère, avec une

pitié et une tendresse infinies. Elle le voyait souffrir, et elle

l'aimait! Eh! bien, non, elle saurait cacher son redoutable secret; il

ne se douterait pas du trouble profond où il la jetait.

--Oui, vous êtes fou, répliqua-t-elle de sa voix harmonieuse comme une

musique. Vous me dites que vous m'aimez, je vous crois. Vous ne songez

pas que je ne suis point libre, que je suis mariée... mal mariée

peut-être, mais esclave de mon serment. Une femme telle que moi ne

descend pas jusqu'au mensonge. Elle a honte de la trahison, non pour

les autres, mais pour sa conscience.

Jacques cachait sa tête entre ses mains tremblantes, et, de plus en

plus troublée, Faustine s'efforçait de cacher son émotion. Elle ne

s'apercevait pas que les quelques paroles qu'elle venait de prononcer

contenaient un aveu indirect. Il lui disait: «Je vous aime...» et au

lieu de répondre: «Je ne vous aime pas», elle se contentait de cette

défaite banale: «Je ne suis pas libre.» Mais le jeune homme ne sentait

rien, ne voyait rien.

Il reprit d'une voix sourde:

--Je n'ai jamais aimé avant de vous connaître. L'amour? j'en avais

peur, sentant bien que le jour où je me donnerais à une femme, je me

livrerais tout entier. Mais il me semblait impossible qu'il en existât

une seule méritant cet abandon de tout mon être. La première fois que

je vous ai vue, vous m'avez intimidé. Intimidé, moi qui n'ai jamais

reculé devant rien! Je vous ai retrouvée, et j'ai retrouvé aussi mon

impression première. Puis, vous veniez ici tous les jours et je ne

sais quel charme m'enveloppait, que je subissais malgré moi, dont je

ne pouvais pas me défendre. Tout est adorable en vous. Vous êtes

belle; vous êtes la créature la plus intelligente que j'aie jamais

rencontrée; non seulement vos paroles me ravissent, mais encore la

voix divine qui les prononce. Je vous aime, oh! je vous aime

follement.

Il s'agenouillait devant elle maintenant; il entourait la taille de la

jeune femme de ses mains brûlantes. Elle le repoussa, se relevant dans

un mouvement rapide; elle se jeta en arrière, murmurant d'une voix

étouffée:

--Adieu, Monsieur.

La douceur subite du jeune homme l'effrayait. Faustine marchait déjà

vers la porte, quand Jacques se précipita devant elle.

--Non, vous ne partirez pas! Si vous partiez, vous ne reviendriez

plus. Mais répondez-moi donc! Vous restez là, immobile et glacée, et

vous ne me dites rien, à moi qui souffre et qui désespère! Je vous

aime! Rien ne me coûtera pour me faire aimer de vous! Si vous me

fuyez, je vous poursuivrai avec toute la rage de mon désespoir. Vous

me trouverez partout sur votre chemin. Mais pourquoi me fuiriez vous?

Il est impossible que vous ne m'aimiez pas un jour. Une passion telle

que la mienne saura bien faire fondre le manteau de glace dont vous

vous couvrez. Je vous aime, je vous adore!

Il la saisissait dans ses bras; il la serrait étroitement contre sa

poitrine; il couvrait de baisers son front, ses yeux, ses joues.

Toujours muette, les dents serrées, elle luttait nerveusement contre

la violence de cette passion qui la pénétrait. Les baisers de Jacques

lui produisaient l'effet d'une brûlure. Faustine défaillait

maintenant. Elle tomba sur le canapé.

--Je sens que vous m'aimez, continuait-il de sa voix ardente. Quelque

chose me crie que vous m'aviez deviné, que vous partagez ma folie...

Elle se taisait toujours, renversée en arrière; il la prenait dans ses

bras, et elle s'en arrachait violemment; il la ressaisissait, la

couvrant encore de caresses. Et de nouveau, elle se débattait,

honteuse de se sentir presque vaincue et de ne pas demeurer maîtresse

d'elle-même. Elle parvint à le repousser, à redevenir libre; elle

courut au fond de l'atelier.

--N'approchez plus, dit-elle, ou je crie, ou j'appelle. La force

contre une femme! Vous! Vous que je croyais supérieur aux autres! Vous

me reprochez de me taire: je vais vous répondre. Seulement, quand je

vous aurai répondu, vous resterez où vous êtes, sans faire un

mouvement, sans venir à moi.

Il la regardait toujours; et l'influence qu'elle exerçait sur lui

calmait lentement sa passion physique.

--Donnez-moi votre parole d'honneur de m'obéir, continua Faustine.

--Je vous obéirai.

--Je veux votre parole.

--Je vous la donne.

Elle hésitait, sentant bien toute la gravité des mots qu'elle allait

prononcer. Mais cette vaillante créature ne reculait jamais.

--Jacques, dit-elle, je vous aime.

Il jeta un grand cri.

--Rappelez-vous votre promesse! Je vous aime, et je ne peux pas être à

vous. Le mensonge me répugne et la trahison me révolte. Si je vous

appartenais, je ne pourrais plus vivre.

--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? murmura-t-il d'une voix

brisée par les sanglots.

A son tour, il tombait assis, épuisé, vaincu; Mme de Guessaint

s'approcha de lui, et doucement, avec une tendresse exquise:

--Voyez, dit-elle, c'est moi qui viens à vous maintenant. Vous

souffrez, vous pleurez, mon pauvre ami? Est-ce que vous croyez que je

ne souffre pas, moi aussi? Je m'étais juré que vous ne connaîtriez

jamais mon amour pour vous. Je me confie à votre honneur et j'en

appelle à votre loyauté. Je vous aime. Vous êtes le premier qui m'ait

donné l'émotion irrésistible que je ressens. Si nous ne pouvons pas

être l'un à l'autre, il nous reste au moins un bonheur suprême, celui

de nous aimer sans honte, puisque nous serons sans reproche. Est-ce

que je ne vous livre pas ce qu'il y a de meilleur en moi? Est-ce que

vous ne possédez pas ma tendresse, mon cœur, ma pensée? Adieu,

Jacques. Regardez-moi bien en face. Je veux savoir si vous m'avez

comprise.

--Vous partez...

--Oui. Je vous supplie de me laisser partir.

--Vous reviendrez?...

--Je vous le promets. Adieu.

Il voulut s'élancer, la retenir; elle lui échappa... et s'enfuit.

Jacques demeurait écrasé. Partie! Reviendrait-elle? Oui. Elle l'avait

promis; et puis, elle l'aimait. Elle l'aimait! Alors pourquoi se

refusait-elle? Mais il ne se sentait pas la force de discuter avec

lui-même. Cette violente scène le laissait brisé. Malgré l'aveu de

Faustine, il souffrait cruellement, devinant bien qu'un abîme le

séparait de cette femme. Il la connaissait maintenant; elle pouvait

l'aimer, mais elle ne lui appartiendrait jamais. Mille pensées

contradictoires se heurtaient en lui. Il ne gardait même pas

l'espérance vague de la fléchir, d'obtenir de sa pitié qu'elle cédât à

la passion folle qui l'envahissait. Cette créature fière et hautaine

ne s'abaisserait jamais à la chute banale, à l'adultère louche qui

ment et qui se cache. Quel que fût son amour, elle résisterait

vaillamment, dût-elle le fuir. Le fuir? Il eut un cri de colère. Il

essaya de se calmer, en se rappelant la promesse de Faustine: elle ne

pensait pas à fuir, puisqu'elle avait promis de revenir. Étendu sur le

canapé, son souvenir évoquait toutes les séductions divines de la

jeune femme. Il cherchait à voir clair dans ce qui venait de se

passer. Faustine lui avait avoué son amour; et pourtant, il restait

triste, découragé, abattu. Au lieu d'espérer, au lieu de se dire que,

fort de cet aveu, il triompherait de ses résistances, il subissait de

nouveau une lourde et cruelle lassitude. Les heures s'envolaient; et

il demeurait ainsi, angoissé, déchiré par ces incertitudes cruelles,

ne sachant que croire, ne sachant que faire, prêt à donner sa vie pour

finir sa torture. La nuit tombait quand sa mère arriva dans l'atelier.

Comme les jours précédents, elle le trouvait sombre, farouche.

--Tu ne viens pas, mon enfant?

--Pardonne-moi, dit-il, je n'ai pas faim ce soir. Je ne veux pas

dîner.

Elle insistait, anxieuse, sans pouvoir obtenir une autre réponse.

Jacques voulait rester là, où il venait de la voir, où son souvenir

flottait impalpable et parfumé; il voulait demeurer seul, seul avec

ses pensées dont il buvait, jusqu'à la lie, la douloureuse amertume.

Françoise le contemplait, muette, les bras croisés. Elle se rappelait

les paroles d'Aurélie. Est-ce que la comédienne avait raison? Jacques

était-il donc amoureux d'une coquette qui le faisait souffrir? Et elle

regardait les traits tirés de son fils, sa pâleur, sa tristesse

mortelle.

--Tu ne m'accompagnes pas, mon enfant? reprit-elle doucement.

--Non, mère, permets-moi de rester ici et, je t'en prie, pardonne-moi.

Je n'ai de goût à rien. Cela me fait du bien d'être seul.

Seul! voilà que Jacques ne voulait même plus d'elle maintenant!

Françoise alluma une lampe; puis, promenant les yeux autour d'elle,

elle chercha, regardant, épiant, comme le soldat flairant l'ennemi qui

guette une embuscade tendue. Elle voyait clair; Aurélie avait dessillé

ses yeux; Jacques aimait follement, éperdument, désespérément. Elle

aperçut le buste de Faustine, vaguement éclairé par la lueur rougeâtre

de la lampe, et soudain elle comprit. C'était cette femme que son

enfant aimait, cette femme qui venait tous les jours, qui causait avec

lui, qui s'enfermait avec lui. Mme Rosny eut un geste de colère

violente. Elle avait donc en vain surveillé depuis tant d'années

l'existence de son fils, en vain elle l'avait fortifié contre les

séductions de ce monde exécré. Il fallait qu'une créature sans cœur

détruisît d'un seul coup toute son œuvre, torturât son enfant, lui

arrachât la récompense de tant de sacrifices! Elle voulait la

connaître, cette étrangère maudite qui bouleversait sa vie, Jacques ne

l'accompagnerait pas? Eh bien, soit: pendant quelque temps, elle

serait patiente. Ensuite, après le Salon, elle l'emmènerait loin de

Paris. Et quand elle l'aurait à elle toute seule, elle reprendrait

l'empire qu'elle exerçait autrefois.

--Alors, je te laisse. Rentreras-tu de bonne heure?

--Oui, mère.

--Rentre tard, si tu veux. Tu ne me dérangeras point. Je m'endors tout

de suite, tu sais.

Non, elle ne s'endormait pas. Mais elle espérait vaguement que Jacques

chercherait à s'étourdir, à oublier, qu'il se jetterait dans le

plaisir, qu'il s'éprendrait d'une autre peut-être. Sans rien ajouter,

elle sortit de l'atelier, puisque la solitude lui plaisait à présent.

Le jeune homme égrenait une à une toutes les pensées anciennes; sa

fièvre les exagérait. Il se butait toujours à la même idée. Faustine

l'aimait: pourquoi se refusait-elle? L'homme ne se rend pas compte des

terribles combats qu'une femme se livre à elle-même. Ses pudeurs, ses

hésitations, ses craintes lui échappent, parce qu'il n'a pas la même

façon de sentir ni d'éprouver. Une femme telle que Faustine, en se

donnant à l'homme qu'elle aime, cède moins à l'entraînement de sa

tendresse qu'à l'appel de sa pitié. Elle se livre non pour elle, mais

pour _lui_. Celle qui n'a jamais failli ressent une révolte

instinctive de tout son être. Connaissant mieux la vie, Jacques aurait

compté sur le hasard, sur le temps, sur les circonstances. Il se

serait dit que Faustine, puisqu'elle l'aimait, accepterait un jour

toutes les conséquences de son amour. Pour une créature pareille, le

danger n'était pas en elle, mais en lui. Elle saurait bien résister à

la passion qu'elle éprouvait, non pas à celle qu'elle inspirait. Forte

contre sa souffrance, elle serait faible contre la souffrance qu'elle

faisait naître. Trop exalté pour réfléchir, trop naïf pour espérer, le

jeune homme se débattait éperdument contre son désespoir. Elle avait

promis de revenir? Son cœur lui criait qu'elle ne reviendrait pas.

Afin de calmer ses terreurs, il résolut de la voir, de se présenter

chez elle; Faustine le recevrait, il lui arracherait de nouveau cette

promesse dont il doutait. Dans le square, il s'arrêta une minute.

L'air vif du soir lui faisait du bien. Il marchait par les rues,

espérant que la fatigue d'une course rapide calmerait son exaltation.

Devant l'hôtel de l'avenue Kléber, il eut une minute d'hésitation. Si

elle refusait de le recevoir? Elle n'oserait pas. Il sonna. La porte

s'ouvrit.

--Est-ce que Mme de Guessaint est chez elle? demanda Jacques.

--Non, Monsieur; Madame vient de partir en voyage.

Il ne répliqua rien et sortit. Partie! ah! la misérable! Coquette et

menteuse comme toutes les autres! Elle lui jurait de revenir et elle

s'enfuyait, pour le faire souffrir, pour exalter jusqu'au délire la

passion qui le brûlait. Il tomba sur un banc de l'avenue, ne faisant

pas même attention aux passants qui regardaient avec stupeur ce jeune

homme élégant, nu-tête, échoué là comme un ivrogne. Tout à coup, il

eut un mouvement de rage et reprit le chemin de l'atelier. Il la

maudissait, il la méprisait, il l'exécrait. Partie? où allait-elle?

Elle avait donné des ordres, sans doute, on ne le lui dirait pas; elle

cachait peut-être à tout le monde l'endroit de sa retraite. Eh bien,

soit; il l'oublierait. Il voulait l'oublier! Quand il rentra dans son

atelier, des rayons de lune filtraient à travers les fenêtres ogivales

de la voûte. Le buste de Faustine se dégageait avec des arêtes

indécises vaguement baignées dans les pâleurs de la lumière blanche.

Jacques restait hébété devant ce souvenir matériel de son amour. Il

souffrait maintenant par sa faute à lui. Son génie d'artiste avait

modelé une œuvre incomparable. Et Faustine absente, Faustine dont il

bannissait le souvenir, réapparaissait vivante et palpable devant ses

yeux. Il chassait loin de lui cette idée ravissante et maudite: et

voilà que son œuvre se dressait implacable, souriante, pour

l'empêcher d'oublier, pour le forcer de se souvenir. Dans un accès de

colère folle, il se jeta sur le buste, enfonçant dans l'argile ses

mains frémissantes; avec rage il arrachait la glaise lambeaux par

lambeaux, espérant arracher ainsi de son cœur la pensée qui

l'obsédait. Il tuait l'image de Faustine afin de tuer son souvenir. Il

voulait déchiqueter son œuvre et la détruire, croyant amoindrir sa

souffrance s'il rendait au néant la figure divine qu'il en avait

tirée. Enfin, épuisé, n'en pouvant plus, il fondit en larmes et se mit

à sangloter comme un enfant.

Mademoiselle de Bressier · 第 23 / 32 题