--Say is it dawn, is it dusk in thy Bower,
Thou whom I long for, who longest for me?
Oh! be it night--be it-- --[41].
[41] _La Chanson du Berceau_ (ROSSETTI).
Ici, il tomba sur un petit poulain de chameau, qui dormait dans le
sérail où habitent les maquignons et les pires voyous en provenance de
l’Asie Centrale, et, comme il était fort ivre, en vérité, et que la nuit
était noire, il ne put se relever que je ne l’y aidasse. Ce fut le début
de notre connaissance, à Mac Intosh Jellaludin et à moi. Lorsqu’un
déclassé, et un déclassé ivre, chante _la Chanson du Berceau_, il doit
valoir la peine qu’on le cultive. Il se tira du dos du chameau, et dit
sur un ton quelque peu empâté:
--Je... je... je... suis un brin éméché, mais un plongeon dans le
Loggerhead me remettra d’aplomb; et, dites-moi, avez-vous parlé à
Symonds au sujet des genoux de la jument?
Or, Loggerhead[42] se trouvait à six mille longs milles de nous, du côté
de la Mésopotamie[43], où l’on n’a pas le droit de pêcher à la ligne et
où le braconnage est impossible; et l’écurie de Charley Symonds[44], à
un demi-mille plus loin, en passant par les enclos. C’était étrange,
d’entendre tous les vieux noms, dans une nuit de mai, parmi les chevaux
et les chameaux du Caravansérail du Sultan. Puis l’homme parut avoir
ressouvenance de lui-même, et, ce faisant, retrouver son aplomb. Il
s’accota au chameau en indiquant un coin du sérail où brûlait une lampe:
[42] Endroit bien connu des étudiants d’Oxford, où l’on se baigne, et
qui se trouve situé dans les environs des collèges.
[43] Nom que les étudiants d’Oxford donnent à une promenade des Parcs,
située entre deux bras de la rivière Cherwel.
[44] Charley Symonds, loueur de chevaux, familier aux mêmes étudiants.
--C’est là que j’habite, dit-il, et je vous serais infiniment obligé si
vous étiez assez bon pour aider mes pieds rebelles à s’y diriger, car je
suis plus que jamais ivre... on ne peut... on ne peut plus...
phénoménalement gris. Mais non pas pour ce qui est de ma tête «My brain
cries out against»... qu’est-ce qui vient après? Mais ma tête plane...
roule sur le fumier, aurais-je dû dire, et maîtrise le haut de cœur.
Je lui fis traverser les troupes de chevaux à l’attache, et il
s’affaissa sur le bord de la verandah, vis-à-vis de la ligne de limite
des quartiers indigènes.
--Merci... mille fois merci! O lune et petites, petites Étoiles! Penser
qu’un homme puisse si impudemment... Infâme liqueur, aussi. Ovide en
exil n’en but pas de pire. Meilleure. Elle était gelée. Hélas! je
n’avais pas de glace. Bonne nuit. Je vous présenterais à ma femme si
j’étais à jeun--ou elle civilisée.
Une femme indigène sortit de l’ombre de la chambre, et se répandit en
injures à l’adresse de l’homme; aussi m’en allai-je. C’était le déclassé
le plus intéressant dont j’eusse eu, depuis longtemps, le plaisir de
faire la connaissance, et il devint plus tard de mes amis. Grand, bien
bâti, blond, mais la santé sérieusement ébranlée par la boisson, il
paraissait plus près de cinquante ans que les trente-cinq qui,
disait-il, étaient son âge réel. Lorsqu’un homme, dans l’Inde, commence
à perdre pied, si ses amis ne l’envoient au pays aussitôt que possible,
à un respectable point de vue il tombe très bas. Une fois qu’il a changé
de profession de foi, comme fit Mac Intosh, le voilà passé rachat.
Dans la plupart des grandes villes, les indigènes vous parleront de deux
ou trois _sahibs_, généralement de basse caste, devenus hindous ou
musulmans, et qui vivent plus ou moins comme tels. Mais ce n’est pas
souvent qu’on arrive à mettre la main dessus. Comme Mac Intosh lui-même
avait coutume de le dire:
--Si je change de religion pour le bien de mon ventre, je ne cherche pas
à devenir un martyr à missionnaires, pas plus que je ne suis avide de
notoriété.
Au début de nos relations, Mac Intosh m’avertit.
--Rappelez-vous ceci. Je ne suis pas fait pour servir d’objet à la
charité. Je ne réclame ni votre argent, ni votre nourriture, ni votre
vieille défroque. Je suis ce rare animal, un ivrogne qui se suffit à ses
besoins. Si vous voulez, je fumerai votre tabac, car celui des bazars ne
convient guère, je l’accorde, à mon palais, et je vous emprunterai tous
les livres auxquels vous pouvez ne pas tenir spécialement. Il est plus
que probable que je les vendrai pour des bouteilles de liqueurs du pays
extrêmement dégoûtantes. En retour, vous partagerez telle hospitalité
que peut fournir ma maison. Voici un charpoy[45] sur lequel on peut
s’asseoir à deux, et il est possible qu’il se trouve, de temps à autre,
à manger dans ce plat. A boire, malheureusement, trouverez-vous sur les
lieux à toute heure. Et c’est ainsi que je vous souhaite la bienvenue en
tout mon pauvre établissement.
[45] Sorte de couchette en usage dans l’Inde.
Je fus admis au foyer de Mac Intosh--moi et mon bon tabac. Mais ce fut
tout. Par malheur, on ne peut guère, pendant le jour, faire visite à un
déclassé dans le sérail. Les amis en train d’acheter des chevaux ne le
comprendraient pas. En conséquence, je fus obligé d’attendre la nuit
pour voir Mac Intosh. Il en rit, et dit simplement:
--Vous avez parfaitement raison. Quand je jouissais d’une situation dans
la société, et je dirai plus élevée que la vôtre, j’eusse fait
exactement de même. Bonté divine! Je fus jadis--il parla comme si, après
avoir commandé un régiment, il fût tombé de son grade--je fus d’Oxford!
Cela expliquait l’allusion à l’écurie de Charley Symonds.
--Vous, ajouta Mac Intosh lentement, vous n’avez pas eu cet avantage,
mais, selon toute apparence extérieure, vous ne semblez pas possédé
d’une soif ardente pour les boissons fortes. En résumé, j’imagine que
vous êtes le plus heureux des deux. Cependant, je n’en suis pas certain.
Vous êtes, pardonnez-moi de vous le dire, surtout au moment où je fume
votre excellent tabac, vous êtes péniblement ignorant de maintes choses.
Nous étions assis ensemble sur le bord de sa couchette, car il ne
possédait pas de chaises, et regardions donner à boire aux chevaux pour
la nuit, pendant que la femme indigène préparait le dîner.
Il ne me plaisait guère de me voir en butte aux airs protecteurs d’un
déclassé, mais j’étais son hôte pour le présent, bien qu’il ne possédât
qu’un vêtement d’alpaga fort déchiré, et une paire de culottes taillée
dans de la toile de balle à café. Il retira sa pipe de sa bouche, et
poursuivit judicieusement:
--Tout bien considéré, je doute que vous soyez le plus heureux. Je ne
parle pas au point de vue de vos connaissances classiques extrêmement
limitées, ou de votre horrible accentuation, mais de votre grossière
ignorance en ce qui concerne des matières plus immédiatement soumises à
votre attention. Ceci, par exemple.
Il désigna une femme en train de nettoyer un samovar près du puits, au
centre du sérail.
Elle faisait sauter l’eau du bec par secousses cadencées d’une façon
régulière.
--Il y a manière et manière de nettoyer les samovars. Si vous saviez
pourquoi elle accomplit sa besogne de cette façon spéciale, vous sauriez
ce que le moine espagnol voulait dire lorsqu’il s’exprimait ainsi:
I the Trinity illustrate
Drinking watered orange-pulp--
In three sips the Aryan frustrate,
While he drains his at one gulp--[46]
[46]
Moi, j’illustre la Trinité
En buvant de l’orangeade--
En trois gorgées j’enfonce l’Aryen,
Tandis qu’il avale la sienne d’un seul coup.--
_Soliloquy of the Spanish Cloister_ (Robert BROWNING.)
et maintes autres choses qui maintenant sont cachées à vos regards.
Cependant, Mrs. Mac Intosh a préparé le dîner. Mettons-nous à manger à
la mode des gens du pays--dont, en passant, vous ne savez rien.
La femme indigène plongea la main dans le plat avec nous. C’était
irrégulier. L’épouse devrait toujours attendre que le mari eût mangé.
Mac Intosh Jellaludin s’en excuse, disant:
--C’est un préjugé anglais dont je n’ai pu triompher; et elle m’aime. Ce
que je n’ai jamais été en état de comprendre. Je me suis collé avec elle
à Jullundur, il y a trois ans, et elle est toujours restée avec moi
depuis ce temps. Je la crois honnête, et sais qu’elle a du talent en
matière de cuisine.
Il caressa la tête de la femme tout en parlant, et elle roucoula
doucement. Elle n’était pas jolie à regarder.
Mac Intosh jamais ne me dit quelle situation il avait occupée avant sa
chute. C’était, à jeun, un savant et un gentleman. Ivre, il tenait
quelque peu plus du premier que du second. Il avait coutume de s’enivrer
une fois par semaine environ deux jours durant. En ces occasions, la
femme indigène veillait sur lui pendant qu’il délirait en toutes langues
sauf la sienne. Un jour, à vrai dire, il se mit à réciter _Atalante in
Calydon_[47], et alla jusqu’à la fin, en rythmant la cadence du vers
avec un pied de lit. Mais il accomplissait la plupart de ses
extravagances en grec ou en allemand. L’esprit de l’individu était un
parfait «chiffonnier» de choses inutiles. Une fois, comme il commençait
à se dégriser, il me déclara que j’étais le seul être raisonnable de
l’Inferno dans lequel il était descendu--un Virgile chez les Ombres,
dit-il--et qu’en retour de mon tabac il me fournirait, avant de mourir,
les matériaux d’un nouvel Inferno qui me ferait plus grand que Dante.
Puis il tomba endormi sur une couverture de cheval, et se réveilla tout
à fait calme.
[47] A. C. Swinburne.
--Mon garçon, dit-il, quand vous avez atteint les derniers abîmes de la
dégradation, les petits incidents qui vexeraient une existence plus
haute sont pour vous sans conséquence. Hier soir, mon âme était au sein
des dieux; mais je ne fais aucun doute que mon corps bestial ne se
débattît là par terre dans la tripaille.
--Vous étiez abominablement ivre, si c’est là ce que vous voulez dire,
répliquai-je.
--Oui, j’étais ivre--salement ivre. Moi, qui suis le fils d’un homme qui
ne vous concerne pas--moi qui fus jadis membre d’un Collège dont vous
n’avez jamais vu seulement la cantine, j’étais dégoûtamment ivre. Mais
remarquez combien peu cela me touche. Cela ne me fait rien. Moins que
rien; attendu que je ne ressens même pas le mal de tête qui devrait être
mon lot. Or, au sein d’une existence plus relevée, combien ma punition
eût été affreuse, combien amer mon repentir! Croyez-moi, mon ami à
l’éducation négligée, le plus haut correspond au plus bas--en supposant
toujours le degré à l’extrême.
Il se retourna sur la couverture, mit sa tête entre ses poings, et
continua:
--Sur l’âme que j’ai perdue et sur la conscience que j’ai tuée, je vous
déclare que _je suis incapable_ de sentir! Je suis comme les dieux,
connaissant le bien et le mal, mais à l’abri de l’un et de l’autre.
Est-ce enviable ou ne l’est-ce pas?
Lorsqu’un homme a perdu l’avertissement du «mal au cheveux», il faut
qu’il soit en mauvaise posture. Je répondis, en regardant Mac Intosh sur
sa couverture, les cheveux sur les yeux et la lèvre d’un blanc bleuté,
que je ne pensais pas que ladite insensibilité en valût le coup.
--Par pitié, ne dites pas cela! Je vous le répète, c’_est_ bon et on ne
peut plus enviable. Pensez à mes consolations!
--En avez-vous donc autant que cela, Mac Intosh?
--Certainement; vos essais de sarcasme, de ce sarcasme qui est
essentiellement l’arme d’un homme cultivé, sont un peu jeunes.
Premièrement, mes connaissances, ma science classique et littéraire,
effacées peut-être par des libations immodérées--ce qui me rappelle que,
avant la visite de mon âme chez les dieux, hier au soir, j’ai vendu les
œuvres choisies d’Horace que vous m’aviez prêtées avec tant de
bienveillance. C’est Ditta Mull, le marchand d’habits, qui les a. Elles
m’ont rapporté dix annas, et on pourrait les racheter pour une
roupie--mais tout de même infiniment supérieures aux vôtres.
Secondement, l’affection fidèle de Mrs. Mac Intosh, la meilleure des
épouses. Troisièmement, le monument, plus durable que l’airain, que j’ai
élevé dans les sept années de ma dégradation.
Il s’arrêta ici, et se traîna à travers la chambre, en quête d’une
gorgée d’eau.--Il était fort peu solide et avait mal au cœur.
Il fit allusion plusieurs fois à son «trésor»--quelque grand bien qu’il
possédait--mais je pris cela pour le délire de la boisson. Il était
aussi pauvre et aussi orgueilleux que possible. Ses façons n’avaient
rien de plaisant, mais il en savait assez sur les indigènes, parmi
lesquels sept années de sa vie s’étaient écoulées, pour que sa
connaissance en valût la peine. Il avait l’habitude de se moquer de
Strickland[48] comme d’un homme ignorant--«ignorant l’est et
l’ouest»--disait-il. Son orgueil consistait tout d’abord à être
quelqu’un d’Oxford, pourvu de moyens rares et brillants, ce qui peut
être ou n’être pas vrai--je n’en savais assez pour contrôler ses
assertions--et, en second lieu, à «tenir le doigt sur le pouls de la vie
indigène»--ce qui était un fait. En tant que quelqu’un d’Oxford, il me
donna l’impression d’un pédant: il était toujours à vous jeter au nez
son érudition. En tant que _faquir_ mahométan--en tant que Mac Intosh
Jellaludin--il avait tout ce qu’il fallait pour ce que j’en voulais
tirer. Il fuma plusieurs livres de mon tabac, et m’apprit plusieurs
onces de choses qui en valaient la peine; mais il ne voulut jamais
accepter de cadeaux, pas même lorsqu’arriva la froide saison, qui s’en
prit à la pauvre et mince poitrine sous le pauvre et mince habit
d’alpaga. Il se mit très en colère, déclarant que je l’avais insulté, et
qu’il n’allait pas aller à l’hôpital. Il avait vécu comme une bête, et
il mourrait rationnellement, comme un homme.
[48] Strickland, agent de police indien, familier aux lecteurs de Mr.
Rudyard Kipling. Voir _Kim_.
En fait, il mourut d’une pneumonie, et, la nuit de sa mort, m’envoya un
chiffon de papier pour me demander de venir l’aider à mourir.
La femme indigène pleurait à côté du lit. Mac Intosh, drapé dans une
étoffe de coton, était trop faible pour se venger d’un vêtement de
fourrure qu’on jetait sur lui. En ce qui concernait son esprit, l’homme
avait conservé toute sa lucidité, et ses yeux flambaient. Lorsqu’il eut
injurié le médecin qui m’accompagnait, si honteusement que le vieux
compère indigné s’en alla, il jura après moi quelques minutes, puis se
calma.
Il dit alors à sa femme d’aller chercher «le Livre» dans un trou du mur.
Elle apporta une grosse liasse, enveloppée dans la queue d’un jupon, de
vieilles feuilles de papier à lettre de toutes provenances, numérotées
et couvertes d’une fine écriture serrée. Mac Intosh plongea la main dans
la masse, qu’il remua amoureusement.
--Ceci, dit-il, est mon œuvre--le Livre de Mac Intosh Jellaludin,
montrant ce qu’il vit et comment il vécut, et ce qui arriva aussi bien à
lui qu’à d’autres; qui est en outre un récit de la vie, des péchés et de
la mort de Mère Mathurin. Ce que le livre de Mirza Murad Ali Beg est au
regard des autres livres sur la vie indigène, mon livre le sera au
regard de celui de Mirza Murad Ali Beg!
C’était, comme en conviendra tout homme qui connaît le livre de Mirza
Murad Ali Beg, une affirmation audacieuse. Les papiers ne paraissaient
pas empreints d’une valeur spéciale; mais Mac Intosh me les tendit comme
s’il se fût agi d’une monnaie courante.
Puis il dit avec lenteur:
--En dépit des nombreuses lacunes de votre éducation, vous avez été bon
pour moi. Je parlerai de votre tabac quand je joindrai les dieux. Je
vous dois beaucoup de remerciements pour maintes bontés. Mais j’ai les
dettes en abomination. En conséquence, je vous lègue à cette heure le
monument plus durable que le cuivre--mon livre unique--grossier et
imparfait en certaines de ses parties, mais, oh, combien rare dans
d’autres! Je me demande si vous le comprendrez. C’est un présent plus
honorable que... Bah? où ma cervelle va-t-elle vagabonder? Vous allez
horriblement le mutiler. Vous en ferez sauter les pierres précieuses que
vous appelez «citations latines», espèce de Philistin, et vous
massacrerez le style pour tailler dans votre jargon saccadé; mais vous
ne pouvez pas le détruire en entier. Je vous le lègue. Ethel... Encore
mon cerveau!... Mrs. Mac Intosh, soyez témoin que je donne au _sahib_
tous ces papiers. Ils ne vous seraient d’aucune utilité, Cœur de mon
Cœur, et je _vous impose_ (ici, il se tourna de mon côté) de ne pas
laisser mon livre mourir sous sa présente forme. Il est vôtre sans
réserve--l’histoire de Mac Intosh Jellaludin, qui n’est _pas_ l’histoire
de Mac Intosh Jellaludin, mais celle d’un plus grand homme que lui, et
d’une femme autrement grande encore. Écoutez maintenant! Je ne suis ni
fou ni ivre! Cet ouvrage vous rendra fameux.
Je dis «merci bien», pendant que la femme indigène me mettait la liasse
dans les mains.
--Mon seul enfant! fit Mac Intosh avec un sourire.
Il déclinait vite, mais il continua de causer tant qu’un souffle lui
resta. J’attendis la fin, sachant que, dans six cas sur dix, un homme
qui meurt demande sa mère. Il se tourna sur le côté, et dit:
--Racontez comment il vint en votre possession. Personne ne vous croira,
mais mon nom, au moins, vivra. Vous le traiterez brutalement, je le
sais. Il en est une partie qui doit disparaître; le public est composé
d’imbéciles et d’imbéciles empreints de pruderie. Je fus jadis leur
serviteur. Mais opérez doucement votre mutilation--tout doucement. C’est
un grand travail, et je l’ai payé sept années de damnation.
Sa voix s’arrêta l’espace de dix ou douze aspirations, puis il se mit à
marmotter une prière d’un genre quelconque en grec. La femme indigène
pleura fort amèrement. Enfin, il se souleva dans son lit, et dit, de sa
voix haute et lente:
--Innocent!
Puis il retomba en arrière, et la stupeur s’empara de lui jusqu’à ce
qu’il mourût. La femme indigène courut dans le sérail, parmi les
chevaux, et poussa des cris et se frappa les seins; car elle l’avait
aimé.
Peut-être le dernier mot de sa vie racontait-il par quoi Mac Intosh
avait passé jadis; mais, sauf la grosse liasse de vieux cahiers dans le
morceau d’étoffe, il n’y avait rien dans sa chambre pour dire qui il fut
ou ce qu’il fut.
Les papiers étaient dans un désordre désespérant.
Strickland m’aida à les classer, et déclara que l’auteur était le plus
fieffé menteur ou le plus étonnant personnage qui fût. Il penchait pour
le premier. Un de ces jours, il se peut que vous soyez à même d’en
juger. La liasse demandait à se voir considérablement expurgée, et se
trouvait pleine, en tête des chapitres, d’absurdités grecques, qui
toutes ont été retranchées.
Si la chose se trouve jamais publiée, il y aura peut-être quelqu’un pour
se rappeler cette histoire imprimée aujourd’hui comme sauvegarde, afin
de prouver que c’est Mac Intosh Jellaludin, et non pas moi-même, qui
écrivit le Livre de _Mère Mathurin_.