Fabry s'était retiré, laissant en tête-à-tête le grand-père et la
petite-fille.
Mais ils étaient si émus qu'ils restaient les mains dans les mains
sans parler, n'échangeant que des mots de tendresse:
«Ma fille, ma chère petite-fille!
-- Grand-papa!»
Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les
bouleversait, il l'interrogea:
«Pourquoi ne t'es-tu pas fait connaître? demanda-t-il.
-- Ne l'ai-je pas tenté plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous
m'avez dit un jour, le dernier où j'ai fait allusion à maman et à
moi: «Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces
misérables».
-- Pouvais-je soupçonner que tu étais ma fille?
-- Si cette fille s'était présentée franchement devant vous, ne
l'auriez-vous pas chassée sans vouloir l'entendre?
-- Qui sait ce que j'aurais fait!
-- C'est alors que j'ai décidé de ne me faire connaître que le
jour où, selon la recommandation de maman, je me serais fait
aimer.
-- Et tu as attendu si longtemps! N'avais-tu pas à chaque instant
des preuves de mon affection?
-- Était-elle celle d'un père? je n'osais le croire.
-- Et il a fallu que, mes soupçons s'étant précisés après des
luttes cruelles, des hésitations, des espérances aussi bien que
des doutes que tu m'aurais épargnés en parlant plus tôt, j'emploie
Fabry pour t'obliger à te jeter dans mes bras!
-- La joie de l'heure présente ne prouve-t-elle pas qu'il était
bon qu'il en fût ainsi?
-- Enfin c'est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m'as
caché, me laissant poursuivre des recherches que d'un mot tu
pouvais satisfaire...
-- En me découvrant.
-- Parle-moi de ton père; comment êtes-vous arrivés à Serajevo?
Comment était-il photographe?
-- Ce qu'a été notre vie dans l'Inde, vous pouvez...»
Il l'interrompit:
«Dis-moi tu; c'est à ton grand-père que tu parles, non plus à
M. Vulfran.
-- Par les lettres que tu as reçues tu sais à peu près ce qu'a été
cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux
plantes, nos chasses aux bêtes, tu verras ce qu'était le courage
de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de
lui sans te parler d'elle...
-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de m'apprendre d'elle, en
me disant son refus d'entrer à l'hôpital où elle aurait peut-être
été sauvée, et cela pour ne pas t'abandonner, ne m'a pas ému.
-- Tu l'aimeras, tu l'aimeras.
-- Tu me parleras d'elle.
-- ... Je te la ferai connaître, je te la ferai aimer. Je passe
donc là-dessus. Nous avions quitté l'Inde pour revenir en France,
quand, arrivé à Suez, papa perdit l'argent qu'il avait emporté. Il
lui fut volé par des gens d'affaires. Je ne sais comment.»
M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce
comment.
«N'ayant plus d'argent, au lieu de venir en France, nous partîmes
pour la Grèce, ce qui coûtait moins cher de voyage. À Athènes,
papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des
portraits dont nous vécûmes. Puis il acheta une roulotte, un âne,
Palikare, qui m'a sauvé la vie, et il voulut revenir en France par
terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu'on en
faisait peu, hélas! et que la route était dure dans les montagnes,
où le plus souvent il n'y avait que de mauvais sentiers dans
lesquels Palikare aurait dû se tuer vingt fois par jour. Je t'ai
dit comment papa était tombé malade à Bousovatcha. Je te demande à
ne pas te raconter sa mort aujourd'hui, je ne pourrais pas. Quand
il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous
gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les
décider à se faire photographier, combien moins encore y gagnâmes-
nous quand nous fûmes seules! Plus tard aussi je te raconterai des
étapes de misère, qui durèrent de novembre à mai, en plein hiver,
jusqu'à Paris. Par M. Fabry tu viens d'apprendre comment maman est
morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard
aussi avec les dernières recommandations de maman pour venir ici.»
Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins
passaient dans l'air.
«Qu'est-ce que cela?» demanda M. Vulfran.
Perrine alla à la fenêtre: les pelouses et les allées étaient
noires d'ouvriers endimanchés, d'hommes, de femmes, d'enfants au-
dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannières; et de
cette foule de six à sept mille personnes entassées, et dont les
masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle,
la route, les prairies, s'élevait cette rumeur qui avait surpris
M. Vulfran et détourné son attention du récit de Perrine, si grand
qu'en fût l'intérêt.
«Qu'est-ce donc? répéta-t-il.
-- C'est aujourd'hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers
de toutes les usines ont décidé de le célébrer en te remerciant
ainsi de ce que tu as fait pour eux.
-- Ah! vraiment, ah! vraiment!»
Il vint à la fenêtre comme s'il pouvait les voir, mais il fut
reconnu, et aussitôt courut de groupe en groupe une clameur qui en
se propageant devint formidable.
«Mon Dieu! qu'ils pourraient être terribles s'ils étaient contre
nous, murmura-t-il, sentant pour la première fois la force de ces
masses qu'il commandait.
-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux.
-- Et c'est à toi que cela est dû, petite-fille; qu'il y a loin
d'aujourd'hui au service célébré à la mémoire de ton père dans
notre église vide!
-- Voici l'ordre de la cérémonie qui a été adopté par le conseil:
je te conduirai sur le perron à deux heures précises; de là tu
domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun
des villages où sont les usines montera sur le perron et, au nom
de tous, le vieux père Gathoye t'adressera un petit discours.
À ce moment deux heures sonnèrent à la pendule.
«Veux-tu me donner la main?» dit-elle.
Ils arrivèrent sur le perron, et une immense acclamation retentit;
alors, comme cela avait été réglé, les délégués montèrent sur le
perron, et le père Gathoye, qui était un vieux peigneur de
chanvre, s'avança seul à quelques pas de ses camarades pour
débiter sa harangue qu'on lui avait fait répéter dix fois depuis
le matin:
Monsieur Vulfran, c'est pour vous féliciter que ... c'est pour
vous féliciter que ...»
Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui
voyait ses gestes éloquents crut qu'il débitait son discours.
Après quelques secondes d'efforts pendant lesquelles il s'arracha
plusieurs poignées de cheveux gris, en tirant dessus comme s'il
peignait son chanvre, il dit:
«Voilà la chose: j'avais un discours à vous dire, mais je peux pas
en retrouver un mot, ce que ça m'ennuie pour vous! enfin c'est
pour vous féliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon
coeur.»
Il leva la main solennellement:
«Je le jure, foi de Gathoye.»
Pour être incohérent ce discours n'en remua pas moins M. Vulfran,
qui était dans un état d'âme où l'on ne s'arrête pas aux paroles;
la main toujours appuyée sur l'épaule de Perrine il s'avança
jusqu'à la balustrade du perron et se trouva là comme dans une
tribune où la foule le voyait:
«Mes amis, dit-il d'une voix forte, vos compliments d'amitié me
causent une joie d'autant plus grande que vous me les apportez
dans la journée la plus heureuse de ma vie, celle où je viens de
retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j'ai perdu; vous
la connaissez, vous l'avez vue à l'oeuvre, soyez sûrs qu'elle
continuera et développera ce que nous avons fait ensemble, et
dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de
bonnes mains.»
Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu'elle put s'en
défendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva,
et, la présentant à la foule, il l'embrassa.
Alors il s'éleva une acclamation poussée et répétée pendant
plusieurs minutes par des milliers de bouches d'hommes, de femmes,
d'enfants; puis, comme l'ordre de la fête avait été bien réglé,
aussitôt le défilé commença et chacun en passant devant le vieux
patron et sa petite-fille salua ou fit la révérence.
«Si tu voyais les bonnes figures», dit Perrine.
Cependant il y en eut qui ne furent pas précisément radieuses:
celles des neveux, quand, la cérémonie terminée, ils vinrent
féliciter leur «cousine».
«Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se
joindre à eux, et qui d'autre part tenait à ne pas perdre de temps
pour faire sa cour à l'héritière des usines, je l'avais toujours
supposé.»
Des émotions de ce genre ne pouvaient pas être bonnes pour la
santé de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait
mieux qu'il ne l'avait été depuis longtemps, ne toussant plus,
n'étouffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au
contraire, la toux et les étouffements avaient si bien repris que
tout ce qui avait été si péniblement gagné paraissait perdu de
nouveau.
Aussitôt le docteur Ruchon fut appelé:
«Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j'ai envie de voir ma
petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en
état de supporter l'opération.
-- Ne sortez pas, mettez-vous au régime lacté, soyez calme, parlez
peu, et je vous garantis qu'avec le beau temps dont nous
jouissons, l'oppression, les palpitations, la toux disparaîtront,
et l'opération pourra se faire avec toutes chances de succès.»
Le pronostic du docteur Ruchon se réalisa, et un mois après
l'anniversaire, deux, médecins appelés de Paris constatèrent un
état général assez bon pour autoriser l'opération qui, si elle
n'avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de
sérieuses et de nombreuses: en l'examinant dans une chambre
obscure, on constatait que M. Vulfran avait conservé de la
sensibilité rétinienne, ce qui était la condition indispensable
pour permettre l'opération, et l'on décidait de la pratiquer avec
iridectomie, c'est-à-dire excision d'une partie de l'iris.
Comme on voulait l'endormir, il s'y refusa:
«Non, dit-il, mais je demande à ma petite-fille d'avoir le courage
de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce
très douloureux?
-- La cocaïne atténuera la douleur.»
L'opération faite, le patient ne recouvra pas la vue
instantanément, et cinq ou six jours s'écoulèrent avant que ne
commençât la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d'un
bandeau compressif.
Combien furent-elles longues pour le père et la fille, ces
journées d'attente, malgré les assurances favorables de l'oculiste
resté au château pour pratiquer lui-même les pansements
nécessaires; mais l'oculiste n'était pas tout: que se passerait-il
si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux,
un éternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre?
Et de nouveau Perrine éprouva les angoisses qui l'avaient accablée
pendant la maladie de son père et de sa mère. N'aurait-elle donc
retrouvé son grand-père que pour le perdre, et une fois encore
rester seule au monde?
Le temps s'écoula sans complications fâcheuses, et M. Vulfran fut
autorisé à se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux
rideaux fermés, de son oeil opéré.
«Ah! si j'avais eu des yeux, s'écria-t-il après l'avoir
contemplée, est-ce que mon premier regard ne t'aurait pas reconnue
pour ma fille? Ils sont donc imbéciles ici de n'avoir pas retrouvé
ta ressemblance avec ton père? Talouel serait donc sincère en
disant qu'il l'avait «supposé».
Mais on ne laissa pas prolonger ses épanchements: il ne fallait
pas qu'il éprouvât des émotions, ni qu'il toussât, ni qu'il eût
des palpitations.
«Plus tard».
Le quinzième jour le bandeau compressif fut remplacé par un
bandeau flottant; le vingtième les pansements cessèrent; mais ce
fut seulement le trente-cinquième que l'oculiste, revint de Paris
pour décider un choix de verres convexes qui permettraient la
lecture et la vision à distance: avec un malade ordinaire les
choses eussent sans doute marché moins lentement, mais avec le
riche M. Vulfran c'eût été naïveté de ne pas pousser les soins à
l'extrême, et de ne pas multiplier les voyages.
Ce que M. Vulfran désirait le plus, maintenant qu'il avait vu sa
petite-fille, c'était de sortir pour visiter ses travaux; mais
cela demanda de nouvelles précautions, et imposa de nouveaux
retards, car il ne voulait pas s'enfermer dans un landau aux
glaces closes, mais se servir de son vieux phaéton, pour être
conduit par Perrine, et se montrer à tous avec elle: pour cela il
importait de choisir une journée sans soleil, aussi bien que sans
vent et sans froid.
Enfin il s'en présenta une à souhait, douce et vaporeuse, avec un
ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays,
et après le déjeuner Perrine donna l'ordre à Bastien de faire
atteler Coco au phaéton.
«Tout de suite, mademoiselle.»
Elle fut surprise du ton de cette réponse, et du sourire de
Bastien, mais elle n'y prêta pas autrement attention, occupée
qu'elle était à habiller son grand-père de façon qu'il ne fût
exposé à n'avoir ni froid, ni chaud.
Bientôt Bastien revint annoncer que la voiture était avancée, et
ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des
yeux son grand-père, marchant seul, arrivait à la dernière marche,
quand un formidable braiment lui fit tourner la tête.
Était-ce possible! Un âne était attelé au phaéton, et cet âne
ressemblait à Palikare, mais Palikare lustré, peigné, les sabots
brillants, habillé d'un beau harnais jaune avec des houppettes
bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir
vers Perrine malgré le groom qui le retenait.
«Palikare!»
Et elle lui sauta à la tête en l'embrassant.
«Ah! grand-papa, quelle bonne surprise!
-- Ce n'est pas à moi que tu la dois, c'est à Fabry qui l'a
racheté à La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce
cadeau à leur ancienne camarade.
-- M. Fabry est un bon coeur.
-- Mais oui, mais oui, il a eu une idée qui n'est pas venue à tes
cousins. Il m'en est venu une aussi à moi, qui a été de commander
à Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans
quelques jours, et ne sera traînée que par lui, car ce phaéton
n'est pas son affaire.»
Ils montèrent en voiture, et Perrine prit les guides:
«Par où commençons-nous?
-- Comment par où? Mais par l'aumuche donc? Crois-tu que je n'ai
pas envie de voir le nid où tu as vécu, et d'où tu es partie?»
Elle était telle que Perrine l'avait quittée l'année précédente,
avec son fouillis de végétation vierge, sans que personne y eût
touché, respectée même par le temps, qui n'avait fait qu'ajouter à
son caractère.
«Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu'à deux pas d'un grand centre
ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre là de la vie
sauvage!
-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici,
dans la vie civilisée, je n'avais droit à rien; j'ai souvent pensé
à cela.»
Après l'aumuche, M. Vulfran voulut que sa première visite fût pour
la crèche de Maraucourt.
Il croyait la bien connaître pour en avoir longuement discuté et
arrêté les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans
l'entrée, et qu'il vit d'un coup d'oeil toutes les autres salles:
le dortoir où sont couchés les enfants aux maillots dans des
berceaux rosés ou bleus, selon le sexe de l'enfant; le pouponnat
où jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut
surpris et charmé de reconnaître que par une habile distribution
et l'emploi de larges portes vitrées, l'architecte avait réalisé
le difficile idéal à lui imposé, qui était que la crèche fût une
véritable maison de verre où les mères vissent de la première
salle tout ce qui se passait dans celles où elles ne devaient pas
entrer.
Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se
précipitèrent sur Perrine en lui présentant le jouet qu'ils
avaient aux mains, une trompette, une crécelle, un cheval de bois,
une poule, une poupée.
«Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran.
-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aimée,
adorée; elle est une petite mère pour eux: personne comme elle qui
sache si bien les faire jouer.
-- Vous souvenez-vous, répondit M. Vulfran, que vous me disiez,
que c'était une qualité maîtresse de savoir créer ce qui est
nécessaire à nos besoins; il me semble qu'il en est une autre plus
belle encore, c'est de savoir créer ce qui est nécessaire aux
besoins des autres, et cela précisément ma petite-fille l'a fait.
Mais nous ne sommes qu'au commencement, ma chère demoiselle: bâtir
des crèches, des maisons ouvrières, des cercles, c'est l'a b c de
la question sociale, et ce n'est pas avec cela qu'on la résout;
j'espère que nous pourrons aller plus loin, plus à fond; nous ne
sommes qu'à notre point de départ: vous verrez, vous verrez.»
Quand ils revinrent dans la salle d'entrée, une femme finissait
d'allaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le présenta à
M. Vulfran:
«Regardez-le, monsieur Vulfran, c'est-y un bel éfant?
-- Mais... oui, c'est un bel enfant.
-- Eh ben, il est ben à vous.
-- Vraiment?
-- J'en ai déjà eu trois, que j'ai perdus; à qui doit-il de vivre
celui-là? Vous voyez s'il est à vous; Dieu vous bénisse, vous et
votre chère fille!»
Après la crèche ce fut la tour d'une maison ouvrière, puis de
l'hôtel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils
allèrent à Saint-Pipoy, à Flexelles, à Bacourt, à Hercheux, et sur
la route Palikare trottait joyeux, fier d'être conduit par sa
petite maîtresse, dont la main était plus douée que celle de la
Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l'embrasser,
-- caresse à laquelle il répondait par des mouvements d'oreilles
tout à fait éloquents pour qui savait les traduire.
Dans ces villages les constructions n'étaient pas aussi avancées
qu'à Maraucourt, mais déjà cependant pour la plupart on pouvait
fixer l'époque de leur achèvement.
La journée avait été bien remplie, ils revinrent lentement avant
l'approche de la nuit; alors, comme ils passaient d'une colline à
l'autre, ils se trouvèrent dominer la contrée où partout se
montraient des toits neufs à l'entour des hautes cheminées qui
vomissaient des tourbillons de fumée; M. Vulfran étendit la main:
«Voilà ton ouvrage, dit-il, ces créations auxquelles, entraîné par
la fièvre des affaires, je n'avais pas eu le temps du penser. Mais
pour que cela dure et se développe, il te faut un mari digne de
toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons
pas autre chose. Et j'ai idée que nous pourrons rencontrer l'homme
de bon coeur qu'il nous faut. Alors nous vivrons heureux... en
famille.