Interprète, le métier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut
en cette qualité que, la journée finie, elle conduisit les
monteurs à l'auberge du village, où elle arrêta un logement pour
eux et pour elle, non dans une misérable chambrée, mais dans une
chambre où chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas
et ne disaient pas un seul mot de français, ils voulurent qu'elle
mangeât avec eux, ce qui leur permit de commander un dîner qui eût
suffi, à nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes
ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la
veille, Perrine offrait à Rosalie.
Cette nuit-là ce fut dans un vrai lit qu'elle s'étendit et dans de
vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long,
très long à venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses
paupières, fut-il si agité qu'elle se réveilla cent fois. Alors
elle s'efforçait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre
la marche des événements sans chercher à les deviner heureux ou
malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce
n'était pas quand les choses semblaient prendre une direction si
favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait
attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse à
soi-même, n'ont jamais fait dormir personne, et même plus ils sont
beaux plus ils ont chance de nous tenir éveillés.
Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre,
elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer
qu'il était l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais
n'obéissent pas plus au sifflet qu'à la sonnette, sur le continent
au moins, et ce ne fut qu'après avoir fait une toilette que ne
connaissent pas les Picards, et après avoir absorbé de nombreuses
tasses de thé, avec de copieuses rôties bien beurrées, qu'ils se
rendirent à leur travail, suivis de Perrine qui les avait
discrètement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en
finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas à l'usine avant
eux.
Ce fut seulement dans l'après-midi qu'il vint accompagné d'un de
ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir
avec ses yeux voilés, il avait besoin qu'on vit pour lui.
Mais ce fut un regard dédaigneux que Casimir jeta sur le travail
des monteurs, qui, à vrai dire, ne consistait encore qu'en
préparation:
«Il est probable que ces garçons-là ne feront pas grand'chose tant
que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas à
s'en étonner avec le surveillant que vous leur avez donné.»
Il prononça ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais
M. Vulfran, au lieu de s'associer à cette raillerie, la prit par
le mauvais côté.
«Si tu avais été en état de remplir cette surveillance, je
n'aurais pas été obligé de prendre cette petite aux cannetières.»
Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation
faite d'une voix sévère, mais Casimir se contint pour répondre
presque légèrement:
«Il est certain que si j'avais pu prévoir qu'on me ferait un jour
quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris
l'anglais plutôt que l'allemand.
-- Il n'est jamais trop tard pour apprendre», répliqua M. Vulfran
de façon à clore cette discussion où de chaque côté les paroles
étaient parties si vite.
Perrine s'était faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir
ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitôt il sortit
donnant le bras à son oncle; alors elle fut libre de suivre ses
réflexions: il était vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais
combien le neveu était-il rogue, sec et déplaisant! S'ils avaient
de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guère!
Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'était-il pas affectueux
pour le vieillard accablé par le chagrin et la maladie? Pourquoi
le vieillard était-il si sévère avec l'un de ceux qui remplaçaient
son fils auprès de lui?
Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans
l'atelier, amené cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait
asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua où en était le
travail des monteurs.
Après un certain temps, elle entendit le directeur appeler à deux
reprises:
«Aurélie! Aurélie!»
Mais elle ne bougea pas, ayant oublié qu'Aurélie était le nom
qu'elle s'était donné.
Une troisième fois il cria:
«Aurélie!»
Alors, comme si elle s'éveillait en sursaut, elle courut à eux:
«Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.
-- Non, monsieur; j'écoutais les monteurs.
-- Vous pouvez me laisser», dit M. Vulfran au directeur.
Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent à Perrine restée
debout devant lui:
«Tu sais lire, mon enfant?
-- Oui, monsieur.
-- Lire l'anglais?
-- Comme le français; l'un ou l'autre, cela m'est égal.
-- Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en français?
-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.
-- Des nouvelles dans un journal?
-- Je n'ai jamais essayé, parce que si je lisais un journal
anglais je n'avais pas besoin de me le traduire à moi-même,
puisque je comprends ce qu'il dit.
-- Si tu comprends, tu peux traduire.
-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sûre,
-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs
travaillent, mais après les avoir prévenus que tu restes à leur
disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi,
tu vas tâcher de me traduire dans ce journal les articles que je
t'indiquerai. Va les prévenir et reviens t'asseoir près de moi.»
Quand, sa commission faite, elle se fut assise à une distance
respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee
News_.
«Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dépliant.
-- Cherche la partie commerciale.»
Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succédaient
indéfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer
de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne
s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fâcherait pas de sa
maladresse.
Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse
d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait deviné son
émotion au tremblement du papier:
«Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut-
être jamais lu un journal commercial.
-- Il est vrai monsieur.»
Elle continua ses recherches et tout à coup elle laissa échapper
un petit cri.
«Tu as trouvé?
-- Je crois.
-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks
twine_.
-- Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'écria-t-elle
involontairement.
-- Cinq ou six mots de mon métier, et c'est tout,
malheureusement.»
Quand elle eut trouvé, elle commença sa traduction, qui fut d'une
lenteur désespérante pour elle, avec des hésitations, des
ânonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien
que M. Vulfran de temps en temps la soutint:
«C'est suffisant, je comprends, va toujours.»
Et elle reprenait, élevant la voix quand les mécaniciens
menaçaient de l'étouffer dans leurs coups de marteau.
Enfin elle arriva au bout.
«Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?»
Elle chercha.
«Oui, voilà: «De notre correspondant spécial.»
-- C'est cela; lis.
-- «Les nouvelles que nous recevons de Dakka...»
Elle prononça ce nom avec un tremblement de voix qui frappa
M. Vulfran.
«Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.
-- Je ne sais pas si j'ai tremblé; sans doute c'est l'émotion.
-- Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est
beaucoup plus que ce que j'attendais.»
Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait
de la récolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand
elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si
elle trouvait une dépêche de Sainte-Hélène.
«Saint Helena est le mot anglais», dit-il.
Elle recommença à descendre et à monter les colonnes noires; enfin
le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux:
«Passé le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le
24, navire norvégien _Grundloven_ de Naraïngaudj pour Boulogne.»
Il parut satisfait:
«C'est très bien, dit-il, je suis content de toi.
Elle eût voulu répondre, mais de peur que sa voix trahît son
trouble de joie, elle garda le silence.
Il continua:
«Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit guéri je
pourrai me servir de toi.»
Après s'être fait rendre compte du travail accompli par les
monteurs, et avoir répété à ceux-ci ses recommandations de se
hâter autant qu'ils pourraient, il dit à Perrine de le conduire au
bureau du directeur.
«Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle
timidement.
-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans
cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur
notre chemin; surtout ne sois pas distraite.
-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance
en moi!
-- Tu vois bien que je l'ai cette confiance.»
Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la
droite il tâtait l'espace devant lui du bout de sa canne.
À peine sortis de l'atelier ils trouvèrent devant eux la voie du
chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en
avertir.
«Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes
usines dans la tête et dans les jambes, mais ce que je ne connais
pas, ce sont les obstacles imprévus que nous pouvons rencontrer;
c'est ceux-là qu'il faut me signaler ou me faire éviter.»
Ce n'était pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans
la tête, c'était aussi son personnel; quand il passait dans les
cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se découvrant
comme s'il eût pu les voir, mais encore en prononçant son nom:
«Bonjour, monsieur Vulfran.»
Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il répondait
de la même manière: «Bonjour, Jacques», ou «bonjour, Pascal», sans
que son oreille eût oublié leur voix. Quand il y avait hésitation
dans sa mémoire, ce qui était rare, car il les connaissait presque
tous, il s'arrêtait:
«Est-ce que ce n'est pas toi?» disait-il en le nommant.
S'il s'était trompé, il expliquait pourquoi.
Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au
bureau; quand elle l'eut conduit à son fauteuil, il la congédia:
«À demain», dit-il.