Quand elle se réveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si
pâle qu'elle n'éclairait pas la chambre; au dehors des coqs
chantaient, par l'ouverture du papier pénétrait un air froid;
c'était le jour qui pointait
Malgré ce léger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de
la chambrée n'avait pas disparu; s'il était entré un peu d'air
pur, l'air vicié n'était pas du tout sorti, et en s'accumulant, en
s'épaississant, en s'échauffant, il avait produit une moiteur
asphyxiante.
Cependant tout le monde dormait d'un sommeil sans mouvements que
coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes étouffées.
Comme elle essayait d'agrandir l'ouverture du papier, elle donna
maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour
que la fenêtre mal ajustée dans son cadre résonnât avec des
vibrations qui se prolongèrent. Non seulement personne ne
s'éveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas
que ce bruit insolite eût troublé une seule des dormeuses.
Alors son parti fut pris. Tout doucement elle décrocha ses
vêtements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses
souliers à la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte,
dont l'aube lui indiquait la direction. Fermée simplement par une
clenche, cette porte s'ouvrit silencieusement et Perrine se trouva
sur le palier, sans que personne se fût aperçu de sa sortie. Alors
elle s'assit sur la première marche de l'escalier et, s'étant
chaussée, descendit.
Ah! le bon air! la délicieuse fraîcheur! jamais elle n'avait
respiré avec pareille béatitude; et par la petite cour elle allait
la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras,
secouant la tête: le bruit de ses pas éveilla un chien du
voisinage qui se mit à aboyer, et aussitôt d'autres chiens lui
répondirent furieux.
Mais que lui importait: elle n'était plus la vagabonde contre
laquelle les chiens avaient toutes les libertés, et puisqu'il lui
plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans
doute, -- un droit payé de son argent.
Comme la cour était trop petite pour son besoin de mouvement, elle
sortit dans la rue par la barrière ouverte, et se mit à marcher au
hasard, droit devant elle, sans se demander où elle allait.
L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de
sa tête elle voyait l'aube blanchir déjà la cime des arbres et le
faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. À ce
moment une sonnerie éclata au milieu du profond silence: c'était
l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait
qu'elle avait encore trois heures avant l'entrée aux ateliers.
Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant
de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu'à ce
moment, et dès lors le mieux était qu'elle s'assit quelque part où
elle pourrait attendre.
De minute on minute, le ciel s'était éclairci et les choses autour
d'elle avaient pris, sous la lumière rasante qui les frappait, des
formes assez distinctes pour qu'elle reconnût où elle était.
Précisément au bord d'une entaille qui commençait là, et
paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la réunir à d'autres
étangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes
grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la
tourbe, jusqu'à la grande rivière. N'était-ce pas quelque chose
comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retiré,
semblait-il, plus désert, et aussi plus couvert d'arbres dont les
files s'enchevêtraient en lignes confuses?
Elle resta là un moment, puis, la place ne lui paraissant pas
bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le
bord de l'entaille, s'élevait sur la pente d'un petit coteau
boisé; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle
cherchait.
Mais, comme elle allait y arriver, elle aperçut au bord de
l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en
roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent
l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'idée lui
vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait
bien cachée, sans que personne pût se demander ce qu'elle faisait
dans les prairies à cette heure matinale, et aussi sans continuer
à recevoir les grosses gouttes de rosée qui ruisselaient des
branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient
comme une vraie pluie.
Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une
oseraie un petit sentier à peine tracé, qui semblait conduire à
l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne
conduisait pas jusque dedans car elle était construite sur un tout
petit îlot planté de trois saules qui lui servaient de charpente,
et un fossé plein d'eau la séparait de l'oseraie, Heureusement un
tronc d'arbre était jeté sur ce fossé, bien qu'il fut assez
étroit, bien qu'il fût aussi mouillé par la rosée qui le rendait
glissant, cela n'était pas pour arrêter Perrine. Elle le franchit
et se trouva devant une porte en roseaux liés avec de l'osier
qu'elle n'eut qu'à tirer pour qu'elle s'ouvrît.
L'aumuche était de forme carrée et toute tapissée jusqu'au toit
d'un épais revêtement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre
faces étaient percées des petites ouvertures invisibles du dehors,
mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi
pénétrer la lumière; sur le sol était étendue une épaisse couche
de fougères; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait
de chaise.
Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu à la chambre qu'elle venait
de quitter. Comme elle eût été mieux là pour dormir, en bon air,
tranquille, couchée dans la fougère, sans autres bruits que ceux
du feuillage et des eaux; plutôt qu'entre les draps si durs de
Mme Françoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses
camarades, dans cette atmosphère horrible dont l'odeur toujours
persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur.
Elle s'allongea sur la fougère, et se tassa dans un coin contre la
moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle
ne tarda pas à se sentir gagnée par un doux engourdissement, elle
se remit sur ses jambes, car il ne lui était pas permis de
s'endormir tout à fait, de peur de ne pas s'éveiller avant
l'entrée aux ateliers.
Maintenant le soleil était levé, et, par l'ouverture exposée à
l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche qu'il illuminait;
au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'îlot, sur
l'étang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait
entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de
cris qui annonçaient l'éveil à la vie de toutes les bêtes de la
tourbière.
Elle mit la tête à une ouverture et vit ces bêtes s'ébattre autour
de l'aumuche en pleine sécurité: dans les roseaux, des libellules
voletaient de çà et de là; le long des rives, des oiseaux
piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et,
sur l'étang couvert d'une buée légère, une sarcelle d'un brun
cendré, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entourée
de ses petits qu'elle tâchait de maintenir près d'elle par des
appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'échappaient
pour s'élancer à travers les nénuphars fleuris où ils
s'empêtraient, à la poursuite de tous les insectes qui passaient à
leur portée. Tout à coup un rayon bleu rapide comme un éclair
l'éblouit, et ce fut seulement après qu'il eut disparu qu'elle
comprit que c'était un martin-pêcheur qui venait de traverser
l'étang.
Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa présence,
aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta à sa
fenêtre, à le regarder. Comme tout cela était joli dans cette
fraîche lumière, gai, vivant, amusant, nouveau à ses yeux, assez
féerique pour qu'elle se demandât si cette île avec sa hutte
n'était point une petite arche de Noé.
À un certain moment elle vit l'étang se couvrir d'une ombre noire
qui passait capricieusement, agrandie, rapetissée sans cause
apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le
soleil qui s'était élevé au-dessus de l'horizon continuait de
briller radieux dans le ciel sans nuage. D'où pouvait venir cette
ombre? Les étroites fenêtres de l'aumuche ne lui permettant pas de
s'en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu'elle était
produite par des tourbillons de fumée qui passaient avec la brise,
et venaient des hautes cheminées de l'usine où déjà des feux
étaient allumés pour que la vapeur fût en pression à l'entrée des
ouvriers.
Le travail allait donc bientôt commencer, et il était temps
qu'elle quittât l'aumuche pour se rapprocher des ateliers.
Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal posé sur le
billot qu'elle n'avait pas aperçu, mais que la pleine lumière qui
sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle
jeta les yeux sur son titre: c'était le _Journal d'Amiens_ du 25
février précédent, et alors elle fit cette réflexion que de la
place qu'occupait ce journal sur le seul siège où l'on pouvait
s'asseoir, aussi bien que de sa date, il résultait la preuve que
depuis le 25 février l'aumuche était abandonnée, et que personne
n'avait passé sa porte.