M. Bernier lui répondait de temps à autre, avec un calme imperturbable:

--Laissez-moi vous tailler un lambeau sur le bras, et je vous refais le

nez.

Un instant M. L’Ambert parut décidé. Il mit habit bas et releva la

manche de sa chemise. Mais, quand il vit la trousse ouverte, quand

l’acier poli de trente instruments de supplice étincela sous ses yeux,

il pâlit, faiblit et tomba comme pâmé sur une chaise. Quelques gouttes

d’eau vinaigrée lui rendirent le sentiment, mais non la résolution.

--Il n’y faut plus penser, dit-il en se rajustant. Notre génération a

toutes les espèces de courage, mais elle est faible devant la douleur.

C’est la faute de nos parents, qui nous ont élevés dans le coton.

Quelques minutes plus tard, ce jeune homme, imbu des principes les plus

religieux, se prit à blasphémer la Providence.

--En vérité, s’écria-t-il, le monde est une belle pétaudière, et j’en

fais compliment au Créateur! J’ai deux cent mille francs de rente, et

je resterai aussi camus qu’une tête de mort, tandis que mon portier,

qui n’a pas dix écus devant lui, aura le nez de l’Apollon du Belvédère!

La Sagesse qui a prévu tant de choses, n’a pas prévu que j’aurais le

nez coupé par un Turc pour avoir salué mademoiselle Victorine Tompain!

Il y a en France trois millions de gueux dont toute la personne ne

vaut pas dix sous, et je ne peux pas acheter à prix d’or le nez d’un de

ces misérables!... Mais, au fait, pourquoi pas?

Sa figure s’illumina d’un rayon d’espérance, et il poursuivit d’un ton

plus doux:

--Mon vieil oncle de Poitiers, dans sa dernière maladie, s’est fait

injecter cent grammes de sang breton dans la veine médiane céphalique!

un fidèle serviteur avait fait les frais de l’expérience. Ma belle

tante de Giromagny, du temps qu’elle était encore belle, fit arracher

une incisive à sa plus jolie chambrière pour remplacer une dent qu’elle

venait de perdre. Cette bouture prit fort bien, et ne coûta pas plus

de trois louis. Docteur, vous m’avez dit que, sans la scélératesse de

ce maudit chat, vous auriez pu recoudre mon nez tout chaud à la figure.

Me l’avez-vous dit, oui ou non?

--Sans doute, et je le dis encore.

--Eh bien, si j’achetais le nez de quelque pauvre diable, vous pourriez

tout aussi bien le greffer au milieu de mon visage?

--Je le pourrais ...

--Bravo!

--Mais je ne le ferai point, et aucun de mes confrères ne le fera non

plus que moi.

--Et pourquoi donc, s’il vous plaît?

--Parce que mutiler un homme sain est un crime, le patient fût-il assez

stupide ou assez affamé pour y consentir.

--En vérité, docteur, vous confondez toutes mes notions du juste et de

l’injuste. Je me suis fait remplacer moyennant une centaine de louis

par une espèce d’Alsacien, sous poil alezan brûlé. Mon homme (il était

bien à moi) a eu la tête emportée par un boulet le 30 avril 1849. Comme

le boulet en question m’était incontestablement destiné par le sort, je

puis dire que l’Alsacien m’a vendu sa tête et toute sa personne pour

cent louis, peut-être cent quarante. L’État a non seulement toléré,

mais approuvé cette combinaison; vous n’y trouvez rien à redire;

peut-être avez-vous acheté vous-même, au même prix, un homme entier,

qui se sera fait tuer pour vous. Et quand j’offre de donner le double

au premier coquin venu, pour un simple bout de nez, vous criez au

scandale!

Le docteur s’arrêta un instant à chercher une réponse logique. Mais,

n’ayant point trouvé ce qu’il voulait, il dit à maître L’Ambert:

--Si ma conscience ne me permet pas de défigurer un homme à votre

profit, il me semble que je pourrais, sans crime, prélever sur le

bras d’un malheureux les quelques centimètres carrés de peau qui vous

manquent.

--Eh! cher docteur, prenez-les où bon vous semblera, pourvu que vous

répariez cet accident stupide! Trouvons bien vite un homme de bonne

volonté, et vive la méthode italienne!

--Je vous préviens encore une fois que vous serez tout un mois à la

gêne.

--Eh! que m’importe la gêne! Je serai, dans un mois, au foyer de

l’Opéra!

--Soit. Avez-vous un homme en vue? Ce concierge dont vous parliez tout

à l’heure?...

--Très bien! on l’achèterait avec sa femme et ses enfants pour cent

écus. Lorsque Barbereau, mon ancien, s’est retiré je ne sais où pour

vivre de ses rentes, un client m’a recommandé celui-là, qui mourait

littéralement de faim.

M. L’Ambert sonna un valet de chambre et ordonna qu’on fît monter

Singuet, le nouveau concierge.

L’homme accourut; il poussa un cri d’effroi en voyant la figure de son

maître.

C’était un vrai type du pauvre diable parisien, le plus pauvre de tous

les diables: un petit homme de trente-cinq ans, à qui vous en auriez

donné soixante, tant il était sec, jaune et rabougri.

M. Bernier l’examina sur toutes les coutures et le renvoya bientôt à sa

loge.

--La peau de cet homme-là n’est bonne à rien, dit le docteur.

Rappelez-vous que les jardiniers prennent leurs greffes sur les arbres

les plus sains et les plus vigoureux. Choisissez-moi un gaillard solide

parmi les gens de votre maison; il y en a.

--Oui; mais vous en parlez bien à votre aise. Les gens de ma maison

sont tous des messieurs. Ils ont des capitaux, des valeurs en

portefeuille; ils spéculent sur la hausse et la baisse, comme tous les

domestiques de bonne maison. Je n’en connais pas un qui voulût acheter,

au prix de son sang, un métal qui se gagne si couramment à la Bourse.

--Mais peut-être en trouveriez-vous un qui, par dévouement ...

--Du dévouement chez ces gens-là? Vous vous moquez, docteur! Nos pères

avaient des serviteurs dévoués: nous n’avons plus que de méchants

valets; et, dans le fond, nous y gagnons peut-être. Nos pères, étant

aimés de leurs gens, se croyaient obligés de les payer d’un tendre

retour. Ils supportaient leurs défauts, les soignaient dans leurs

maladies, les nourrissaient dans leur vieillesse; c’était le diable.

Moi, je paye mes gens pour faire leur service, et, quand le service

ne se fait pas bien, je n’ai pas besoin d’examiner si c’est mauvais

vouloir, vieillesse ou maladie, je les chasse.

--Alors, nous ne trouverons pas chez vous l’homme qu’il nous faut.

Avez-vous quelqu’un en vue?

--Moi? Personne. Mais tout est bon; le premier venu, le commissionnaire

du coin, le porteur d’eau que j’entends crier dans la rue!

Il tira ses lunettes de sa poche, écarta légèrement le rideau, lorgna

dans la rue de Beaune, et dit au docteur:

--Voici un garçon qui n’a pas mauvaise mine. Ayez donc la bonté de lui

faire un signe, car je n’ose pas montrer ma figure aux passants.

M. Bernier ouvrit la fenêtre au moment où la victime désignée criait à

pleins poumons:

--Eau!... eau!... eau!...

--Mon garçon, lui dit le docteur, laissez-là votre tonneau et montez

ici par la rue de Verneuil! Il y a de l’argent à gagner.

Le nez d'un notaire · 第 11 / 20 题