UN homme heureux sans restriction, c’était le cocher d’Ayvaz-Bey. Ce
vieux gamin de Paris fut peut-être moins sensible au pourboire de
cinquante francs qu’au plaisir d’avoir conduit son bourgeois à la
victoire.
--Excusez! dit-il au bon Ayvaz, voilà comme vous arrangez les
personnes? C’est bon à savoir. Si jamais je vous marche sur le pied,
je me dépêcherai de vous demander pardon. Ce pauvre monsieur serait
bien embarrassé de prendre une prise. Allons, allons! si on soutient
encore devant moi que les Turcs sont des _empotés_, j’aurai de quoi
répondre. Quand je vous le disais, que je vous porterais bonheur! Eh
bien, mon prince, je connais un vieux de chez Brion que c’est tout le
contraire. Il porte la guigne à ses voyageurs. Autant il en mène sur le
terrain, autant de flambés ... Hue, cocotte! en route pour la gloire!
les chevaux du Carrousel ne sont pas tes cousins aujourd’hui!
Ces lazzi tant soit peu cruels ne parvinrent pas à dérider les trois
Turcs, et le cocher n’amusa que lui-même.
Dans une voiture infiniment plus brillante et mieux attelée, le notaire
se lamentait en présence de ses deux amis.
--C’en est fait, disait-il, je suis l’équivalent d’un homme mort; il ne
me reste plus qu’à me brûler la cervelle. Je ne saurais plus aller dans
le monde, ni à l’Opéra, ni dans aucun théâtre. Voulez-vous que j’étale
aux yeux de l’univers une figure grotesque et lamentable, qui excitera
le rire chez les uns et la pitié chez les autres?
--Bah! répondit le marquis, le monde se fait à tout. Et, d’ailleurs,
au pis aller, si l’on a peur du monde, on reste chez soi.
--Rester chez moi, le bel avenir! Pensez-vous donc que les femmes
viendront me relancer à domicile, dans le bel état où je suis?
--Vous vous marierez! J’ai connu un lieutenant de cuirassiers qui avait
perdu un bras, une jambe et un œil. Il n’était pas la coqueluche des
femmes, d’accord; mais il épousa une brave fille, ni laide ni jolie,
qui l’aima de tout son cœur et le rendit parfaitement heureux.
M. L’Ambert trouva sans doute que cette perspective n’était pas des
plus consolantes, car il s’écria d’un ton de désespoir:
--O les femmes! les femmes! les femmes!
--Jour de Dieu! reprit le marquis, comme vous avez la girouette tournée
au féminin! Mais les femmes ne sont pas tout; il y a autre chose en ce
monde. On fait son salut, que diable! On amende son âme, on cultive
son esprit, on rend service au prochain, on remplit les devoirs de son
état. Il n’est pas nécessaire d’avoir un si long nez pour être bon
chrétien, bon citoyen et bon notaire!
--Notaire! reprit-il avec une amertume peu déguisée, notaire! En effet,
je suis encore cela. Hier, j’étais un homme, un homme du monde, un
gentleman, et même, je puis le dire sans fausse modestie, un cavalier
assez apprécié dans la meilleure compagnie. Aujourd’hui, je ne suis
plus qu’un notaire. Et qui sait si je le serai demain? Il ne faut
qu’une indiscrétion de valet pour ébruiter cette sotte affaire. Qu’un
journal en dise deux mots, le parquet est forcé de poursuivre mon
adversaire, et ses témoins, et vous-mêmes, messieurs. Nous voyez-vous
en police correctionnelle, racontant au tribunal où et pourquoi j’ai
poursuivi mademoiselle Victorine Tompain! Supposez un tel scandale et
dites si le notaire y survivrait.
--Mon cher garçon, répondit le marquis, vous vous effrayez de dangers
imaginaires. Les gens de notre monde, et vous en êtes un peu, ont le
droit de se couper la gorge impunément. Le ministère public ferme les
yeux sur nos querelles, et c’est justice. Je comprends qu’on inquiète
un peu les journalistes, les artistes et autres individus de condition
inférieure lorsqu’ils se permettent de toucher une épée: il convient
de rappeler à ces gens-là qu’ils ont des poings pour se battre, et
que cette arme suffit parfaitement à venger l’espèce d’honneur qu’ils
ont. Mais qu’un gentilhomme se conduise en gentilhomme, le parquet n’a
rien à dire et ne dit rien. J’ai eu quinze ou vingt affaires depuis
que j’ai quitté le service, et quelques-unes assez malheureuses pour
mes adversaires. Avez-vous jamais lu mon nom dans la _Gazette des
Tribunaux_?
M. Steimbourg était moins lié avec M. L’Ambert que le marquis de
Villemaurin; il n’avait pas, comme lui, tous ses titres de propriété
dans l’étude de la rue de Verneuil depuis quatre ou cinq générations.
Il ne connaissait guère ces deux messieurs que par le cercle et la
partie de whist; peut-être aussi par quelques courtages que le notaire
lui avait fait gagner. Mais il était bon garçon et homme de sens;
il fit donc à son tour quelque dépense de paroles pour raisonner et
consoler ce malheureux. A son gré, M. de Villemaurin mettait les choses
au pis; il y avait plus de ressource. Dire que M. L’Ambert resterait
défiguré toute sa vie, c’était désespérer trop tôt de la science.
--A quoi nous servirait-il d’être nés au XIX^e siècle, si le moindre
accident devait être, comme autrefois, un malheur irréparable? Quelle
supériorité aurions-nous sur les hommes de l’âge d’or? Ne blasphémons
pas le saint nom du progrès. La chirurgie opératoire est, grâce à Dieu,
plus florissante que jamais dans la patrie d’Ambroise Paré. Le bonhomme
de Parthenay nous a cité quelques-uns des maîtres qui raccommodent
victorieusement le corps humain. Nous voici aux portes de Paris, nous
enverrons à la plus prochaine pharmacie, on nous y donnera l’adresse
de Velpeau ou d’Huguier; votre valet de pied courra chez le grand
homme et l’amènera chez vous. Je suis sûr d’avoir entendu dire que les
chirurgiens refaisaient une lèvre, une paupière, un bout d’oreille:
est-il donc plus difficile de restaurer un bout de nez?
Cette espérance était bien vague; elle ranima pourtant le pauvre
notaire, qui, depuis une demi-heure, ne saignait plus. L’idée de
redevenir ce qu’il était et de reprendre le cours de sa vie, le jetait
dans une sorte de délire. Tant il est vrai qu’on n’apprécie le bonheur
d’être complet que lorsqu’on l’a perdu.
--Ah! mes amis, s’écriait-il en tordant ses mains l’une dans l’autre,
ma fortune appartient à l’homme qui me guérira! Quels que soient les
tourments qu’il me faudra endurer, j’y souscris de grand cœur si l’on
m’assure du succès; je ne regarderai pas plus à la souffrance qu’à la
dépense!
C’est dans ces sentiments qu’il regagna la rue de Verneuil, tandis
que son valet de pied cherchait l’adresse des chirurgiens célèbres.
Le marquis et M. Steimbourg le ramenèrent jusque dans sa chambre et
prirent congé de lui, l’un pour aller rassurer sa femme et ses filles,
qu’il n’avait pas vues depuis la veille au soir, l’autre pour courir à
la Bourse.
Seul avec lui-même, en face d’un grand miroir de Venise qui lui
renvoyait sans pitié sa nouvelle image, Alfred L’Ambert tomba dans un
accablement profond. Cet homme fort, qui ne pleurait jamais au théâtre
parce que c’est _peuple_, ce gentleman au front d’airain qui avait
enterré son père et sa mère avec la plus sereine impassibilité, pleura
sur la mutilation de sa jolie personne et se baigna de larmes égoïstes.
Son valet de pied fit diversion à cette douleur amère en lui promettant
la visite de M. Bernier, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, membre de la
Société de chirurgie et de l’Académie de médecine, professeur de
clinique, etc., etc. Le domestique avait couru au plus près, rue du
Bac, et il n’était pas mal tombé: M. Bernier, s’il ne va point de
pair avec les Velpeau, les Manec et les Huguier, occupe immédiatement
au-dessous d’eux un rang très honorable.
--Qu’il vienne! s’écria M. L’Ambert. Pourquoi n’est-il pas encore ici?
Croit-il donc que je sois fait pour attendre?
Il se reprit à pleurer de plus belle. Pleurer devant ses gens! Se
peut-il qu’un simple coup de sabre modifie à tel point les mœurs d’un
homme? Assurément, il fallait que l’arme du bon Ayvaz, en tranchant le
canal nasal, eût ébranlé le sac lacrymal et les tubercules eux-mêmes.
Le notaire sécha ses yeux pour regarder un fort volume in-12, qu’on
apportait en grande hâte de la part de M. Steimbourg. C’était la
_Chirurgie opératoire_ de Ringuet, manuel excellent et enrichi
d’environ trois cents gravures. M. Steimbourg avait acheté le livre en
allant à la Bourse, et il l’envoyait à son client, pour le rassurer
sans doute. Mais l’effet de cette lecture fut tout autre qu’on ne
l’espérait. Quand le notaire eut feuilleté deux cents pages, quand il
eut vu défiler sous ses yeux la série lamentable des ligatures, des
amputations, des résections et des cautérisations, il laissa tomber
le livre et se jeta dans un fauteuil en fermant les yeux. Il fermait
les yeux et pourtant il voyait des peaux incisées, des muscles écartés
par des érignes, des membres disséqués à grands coups de couteau, des
os sciés par les mains d’opérateurs invisibles. La figure des patients
lui apparaissait, telle qu’on la voit dans les dessins d’anatomie,
calme, stoïque, indifférente à la douleur, et il se demandait si une
telle dose de courage avait jamais pu entrer dans des âmes humaines.
Il revoyait surtout le petit chirurgien de la page 89, tout de noir
habillé, avec un collet de velours à son habit. Cet être fantastique
a la tête ronde, un peu forte, le front dégarni: sa physionomie est
sérieuse; il scie attentivement les deux os d’une jambe vivante.
--Monstre! s’écria M. L’Ambert.
Au même instant, il vit entrer le monstre en personne et l’on annonça
M. Bernier.
Le notaire s’enfuit à reculons jusque dans l’angle le plus obscur de sa
chambre, ouvrant des yeux hagards et tendant les mains en avant comme
pour écarter un ennemi. Ses dents claquaient; il murmurait d’une voix
étouffée, comme dans les romans de M. Xavier de Montépin, le mot:
--Lui! lui! lui!
--Monsieur, dit le docteur, je regrette de vous avoir fait attendre,
et je vous supplie de vous calmer. Je sais l’accident qui vous est
arrivé, et je ne crois pas que le mal soit sans remède. Mais nous ne
ferons rien de bon si vous avez peur de moi.
Peur est un mot qui sonne désagréablement aux oreilles françaises. M.
L’Ambert frappa du pied, marcha droit au docteur et lui dit avec un
petit rire trop nerveux pour être naturel:
--Parbleu! docteur, vous me la baillez belle. Est-ce que j’ai l’air
d’un homme qui a peur? Si j’étais un poltron, je ne me serais pas
fait décompléter ce matin d’une si étrange manière. Mais, en vous
attendant, je feuilletais un livre de chirurgie. Je viens tout
justement d’y voir une figure qui vous ressemble, et vous m’êtes un peu
apparu comme un revenant. Ajoutez à cette surprise les émotions de la
matinée, peut-être même un léger mouvement de fièvre, et vous excuserez
ce qu’il y a d’étrange dans mon accueil.
--A la bonne heure! dit M. Bernier en ramassant le livre. Ah! vous
lisiez Ringuet! C’est un de mes amis. Je me rappelle, en effet,
qu’il m’a fait graver tout vif, d’après un croquis de Léveillé. Mais
asseyez-vous, je vous en prie.
Le notaire se remit un peu et raconta les événements de la journée,
sans oublier l’épisode du chat qui lui avait, pour ainsi dire, fait
perdre le nez une seconde fois.
--C’est un malheur, dit le chirurgien; mais on peut le réparer en un
mois. Puisque vous avez le petit livre de Ringuet, vous n’êtes pas sans
quelque notion de la chirurgie?