CHASSE-CROISÉ

_La Mère Marie des Prodiges à Mme de Ribes._

«Madame,

«Les nouvelles dont j'ai à vous faire part ne sont pas, hélas! faites

pour réjouir un coeur de mère; et il faudra faire appel, pour les

supporter dignement, à tout ce que le vôtre contient d'énergie humaine

et de résignation aux décrets divins. Mais n'appartient-il pas à toute

mère de souffrir; et, depuis Celle dont nous adorons le fruit ineffable,

n'y a-t-il pas quelque adoucissement pour les autres à faire comparaison

de leurs douleurs, malgré tout bornées, avec toute cette Passion dont

Elle fut crucifiée dans son amour?

«Non point, à vrai dire, que l'actuelle infortune de la baronne de

Mariolles-Sainte-Mary soit irréparable; loin de là. Le temps, la douceur

d'un foyer de famille, les tendres baumes de la dévotion ont cicatrisé

des blessures autrement profondes et douloureuses. Et il n'est pas

besoin, Madame, de vous faire d'avance remarquer que, si nous pouvions

nous en tenir à un point de vue purement humain, les tempéraments ne

manqueraient pas. Que de familles, hélas! trop portées à ne considérer

les événements qui les touchent qu'à travers le siècle, où elles vivent

comme plongées, découvriraient bientôt dans l'arsenal des lois modernes

un prompt et malheureux remède. Mais, tout de suite, j'en écarte jusqu'à

la seule idée. Sans que j'aie l'honneur, madame, de vous avoir jamais

vue, vous avez bien voulu me favoriser assez souvent de vos lettres pour

que je sois demeurée édifiée de la solidité de vos principes. Ce n'est

pas aller trop loin que de juger en cela digne de vous cette charmante

Sylvère si aimée parmi nous. Il ne faut donc point s'étonner qu'elle

ait su choisir le parti le plus sage et le plus légitime, encore que

peut-être un peu rigoureux.

«Mais il est nécessaire, avant que d'aller plus avant, que j'entre dans

le détail de circonstances qui étaient malheureusement, quoique depuis

peu, trop aisées à prévoir, et auxquelles vous-même vous attendiez.

«Mme de Mariolles en vous faisant part de ses craintes, ou plutôt de sa

certitude, en même temps que de l'estimable projet qu'elle avait formé

de venir faire la retraite dans notre maison, vous avait caché, je le

crains, le soin qu'elle avait pris de faire surveiller son mari et cette

dame par je ne sais quelle police particulière.

«Pardonnez-moi, Madame, si je m'exprime gauchement; mais c'est là une

sorte de narration à laquelle j'étais, Dieu merci, demeurée jusqu'à

présent étrangère. Pour faire bref, M. de Mariolles invita cette dame

de ses amies à se rencontrer avec lui, un après-dîner, chez des

commerçants, à ce que j'ai cru comprendre, et, sans doute, peu

honorables, puisqu'ils acceptaient que leur foyer devînt un théâtre

de tentations. Mais les policiers, par des moyens que je ne saurais

imaginer, l'ayant appris, avertirent Sylvère; et la magistrature le sut

aussi. Le mari (car cette malheureuse est mariée) s'y rendit de son

côté. Tout se découvrit enfin; et même Mme de Mariolles m'a fait

entrevoir à ce sujet des choses tellement singulières, pour ne pas dire

plus, que je laisse encore d'y croire, et ne puis les attribuer qu'à

la fièvre qui se déclara chez elle la nuit même de ce funeste

embrouillement, qu'elle revint chez nous et tomba tout d'abord dans une

crise de larmes, puis dans une excitation qui nous fit croire un instant

à un peu de délire. Cela se passait hier soir. Des prières que nous

fîmes aussitôt réussirent à la calmer un peu. Aujourd'hui elle est

physiquement tout à fait bien; et, quoiqu'il ne soit pas dans nos usages

qu'on interrompe et reprenne ainsi une retraite, nous aimons trop

Sylvère pour ne la pas garder parmi nous aussi longtemps qu'elle

désirera...

«Un reste de fatigue l'a fait me prier de vous écrire à sa place. Son

projet serait de se retirer auprès de vous, ou dans cette terre que vous

lui donnâtes en dot, pour y vivre d'une sorte de veuvage volontaire,

sans jamais revoir son mari. Je crains un peu, et vous craindrez sans

doute avec moi, qu'il n'y ait là-dessous le désir secret de ne pardonner

point, et moins de résignation que de colère. Mais, d'autre part, je ne

doute pas, Madame, qu'avec le temps, vos conseils, nos prières, elle

ne revienne à une solution plus voisine à la fois et de la charité du

chrétien et de la tolérance mondaine.

«M. de Mariolles est à Paris, dans ce même hôtel sans doute où ils se

trouvaient auparavant. Quant à la dame, je ne sais ce qui en est advenu.

Sans doute l'aura-t-on mise en prison ou dans quelque couvent; et il est

à regretter qu'on n'y puisse rétablir en sa faveur toute la discipline

d'autrefois. Mais croiriez-vous, Madame, et j'ai à peine le courage de

l'écrire, qu'au moment où les magistrats pénétrèrent dans l'appartement

où elle se trouvait avec M. de Mariolles, elle n'offrait plus aux

regards, sur sa personne, qu'une partie de ses vêtements. La singularité

des moeurs étrangères ne suffit point à excuser cette indécence, dont la

honte d'y être surprise lui aura été sans doute un bien cruel châtiment.

C'est d'ailleurs une protestante.

«En attendant la réponse qu'il vous plaira de faire à Sylvère ou à

moi-même, je vous prie, Madame, etc.

«SOEUR MARIE DES PRODIGES.»

_Floride d'Erèse à Gédéon--Lord Harryfellow._

«Mon cher Lord,

«J'espère que la présente te trouvera de même. Figure-toi que tu es

planté sur un quai de gare, mon petit Lord, avec cet air naturellement

rasé que tu portes écrit sur la figure; et moi, incrustée à mi-corps

dans la fenêtre des lits-toilettes, en train d'agiter vers toi un

mouchoir trempé de mes larmes. Je te quitte, quoi. Mais le plus triste

c'est que j'ai beau me tâter de long en large (voilà un genre de

distractions où tu ne m'as jamais fait l'honneur de te fouler

grand'chose) je ne réussis pas à m'en découvrir le moindre remords.

Peut-être qu'on n'éprouve ça que longtemps après, comme les lésions

internes; et, pour en revenir à la nôtre, je ne sais pas comment on dit:

ouf, en américain, mais si tu savais, non! ce que je le pense.

«Ton beau-frère, ce Cristobal comme on n'en fait plus, me recommandait

tout à l'heure de ne pas me montrer brutale en rompant avec toi. Car

l'homme des pampas nourrit à ton égard des sentiments généreux dans son

coeur sauvage. La méfiance n'a jamais fait de petits sur son lit, et,

comme il est dans ton genre, n'aimant pas beaucoup à réfléchir, M. de

Mariolles suffit, pour le moment, à lui fiche mal de tête. Mais avoue

qu'il en a de bonnes, de songer à la douleur qu'il va te faire de se

défiler avec moi, comme si ce n'était pas pour toi la meilleure occasion

d'apporter quelques adoucissements à la solitude de ta pauvre délaissée

de soeur, «Ariane, ma soeur», comme disait Sarah Bernhardt. Car, je ne

sais pourquoi, je m'imagine que Mariolles ne va pas beaucoup s'occuper

de la consoler, et, au fond, sa petite légitime l'excite bien davantage.

Elle est charmante, d'ailleurs, cette baronne-là. Comment pouvais-tu ne

pas être à son sujet (c'est de toi-même que je le tiens) du même goût

que ta soeur? Et elle s'est conduite très vaillamment dans toutes ces

histoires.

«Au fait, je suppose que tu les sais toutes, ces histoires, et comment

ton beau-frère fit, du côté de Saint-Lazare, dans je ne sais plus quel

hôtel, la découverte d'une Mme de San Buscar qui l'était également

beaucoup, et d'un Mariolles en chemise. Eah! éah! charmante soirée!

«Ne te fâche pas, au moins, mon bon Lord; ces choses-là arrivent aux

meilleurs des frères. Et pourtant, m'as-tu assez barbée jadis, quand tu

avais pris ta cocaïne, avec les vertus de la dame américaine, et

avec ses charmes aussi. Je me demande même comment tu étais si bien

renseigné. Enfin, ça vous regarde, vous autres. Et qu'elle soit bien ou

mal plantée, ça ne me fera pas une plus belle jambe.

«Encore, si tu ne m'avais rasée qu'avec ta soeur, mon pauvre ami; mais,

c'est là que je voulais en venir, il faudra te guérir, si tu veux plaire

aux femmes d'ici, d'un terrible défaut, c'est d'être ennuyeux. Tu es

joli garçon, ça se voit et je ne le nie pas; mais d'abord, pour ce que

tu en fais, tu jouerais aussi bien les jolies filles: et encore. Outre

qu'augmenté même de tout ce qui te manque, et je bâille comme une

marennes rien que d'y penser, tu ne serais pas complet tout à fait si tu

ne sais pas causer et faire rire. Les Françaises aiment qu'on les amuse,

même à ses dépens, comme ça peut arriver à Cristobal. Tel quel je le

préfère, et je commence à m'habituer très bien à son genre (c'est bien

le mot). Tandis que, toi, tu ne m'en avais, pour ainsi dire, pas fait

changer. Et je ne te dis rien de sa galette, dont il a beaucoup; au lieu

que toi, au premier gros billet qu'on t'avait sorti, tu étais épuisé; ça

aussi, vois-tu, il faut savoir y revenir.

«Nous partons donc ensemble, je n'ai pas très bien compris pour où;

mais ce sera très drôle. On prend des paquebots allemands, et puis des

mulets. Et à la fin on trouve beaucoup de moustiques, des ananas, des

gens à moitié nus. Voilà un pays où ne pas mener ta soeur et amie, Lord:

ça lui rappellerait tout le temps son hôtel du quartier Saint-Lazare.

Cependant présente-lui mes derniers hommages, et quant à toi, j'espère,

à mon retour, te trouver un peu plus civilisé que tu ne fus jusqu'ici.

Crois-moi, il ne suffit pas, à Paris, pour faire figure, de se la faire

épiler; d'avoir à la boutonnière des petits chichi dans le genre du

T.-C.; de porter son revolver dans la poche de son smoking; ou de

prononcer Tchéronne quand on cause avec des automobilistes. Il ne suffit

même pas de boire du Champagne plus extra dry que l'amadou, jusqu'au

point d'aller danser avec des tziganes. Il y a pas mal de choses

encore à savoir faire, pour ne rien dire de l'amour. Tu en découvriras

quelques-unes si tu lis attentivement Maurice Donnay ou Pierre Veber.

C'est leur grâce que je te souhaite; adieu.

«FLORIDE.»

«P.-S.--Ne cherche pas d'obscénités dans ma lettre: il y en a.»

_Le comte de San Buscar au baron de Mariolles._

«Mon cher ami,

«Je veux vous donner encore ce nom-là malgré les choses qui se sont

passées entre nous; et vous comprendrez tout de suite pourquoi je ne

cherche pas à en tirer aucune vengeance quand je vous aurais annoncé que

je me sépare d'avec ma femme. Qu'est-ce que vous dites, mon cher? Ça

vaut bien la peine de risquer de vous tuer, ou d'être moi-même, pour une

personne que je ne regarde plus. Alors, n'attendez pas mes amis, je

vous prie: ils ne viendront pas. Vous connaissez assez mon courage par

vous-même, et par toute ma vie d'Amérique que je vous ai déjà racontée.

Je ne suis plus un petit enfant, capable de me battre pour le qu'on

dira de moi. Il me suffit que vous, vous ne croyiez pas que c'est par

prudence que je m'en vais sans vous revoir. Ça nous mettrait tous les

deux dans une situation fausse; et, d'ailleurs, vous savez au besoin où

me retrouver.

«Comme je vous l'ai dit plus haut, je quitte Paris aujourd'hui même, et

je vais faire un tour dans le Mexique--où j'ai des mines d'argent. Mme

d'Erèse est assez gracieuse pour venir aussi, voulant connaître ce pays

dont elle a beaucoup entendu parler. C'est la plus fidèle des amies,

la femme la plus intelligente, qui m'a le mieux consolé dans tous

ces ennuis. Comme on sent bien, mon cher, que celles qui se donnent

librement, dans la force de l'expérience (ce sont ses propres paroles),

ne peuvent pas nous faire courir les mêmes risques que d'autres. Vous

verrez vous-même un jour, dans l'avenir, comme le mariage est une

combinaison qui trompe. Mais je ne veux pas vous faire du chagrin

d'avance, mon cher ami, et je me contente de vous dire, une fois de

plus... etc...

«SAN BUSCAR.»

P.-S.--Je ne pense pas que vous ayez aucune affaire dans mon pays.

Autrement, écrivez-moi à Mexico, calle de los Doscientos Heroes.»

_Gédéon-Lord Harryfellow à Imogène._

(Traduit de l'anglais.)

«Imogène, j'ai passé pour vous voir. Vous n'y étiez pas, m'a dit cette

femme de chambre au vilain regard, que vous gardez, envers et contre

tous, à votre service. Vous devinez ce que j'allais vous dire, ou plutôt

tâcher de vous dire. Car au dernier moment, qui sait si vous ne m'auriez

pas acheté une fois de plus avec vos yeux et votre sourire, comme vous

faisiez déjà, petite fille, quand je vous avais surprise à caresser

quelqu'un de vos _sweethearts_ derrière le paravent, et que vous aviez

peur que je le répète à nos parents. Mais, à vous écrire, j'aurai plus

de courage; et votre portrait qui est là sur ma table a beau avoir l'air

de dire non, il faut que vous le sachiez, Imogène, c'est bien horrible,

ce que vous venez de faire.

«Ainsi, au même temps où vous m'écriviez cette lettre qui me fit revenir

à Paris si joyeux, oui, dans ce même temps, vous vous risquiez follement

pour ce ridicule Français qui parle tout le temps, qui saute, qui a la

barbe en pointe. Ah! si je savais parler comme eux. Et n'ont-ils donc

pas de pudeur de montrer ainsi leur âme nue, ou bien s'ils mentent? Et

moi, il y a tant de choses, de belles choses, que je pense, dont je ne

sais pas les mots. Et pendant que je reste, sans rien dire, à remâcher

les morceaux de mon coeur jusqu'à ce qu'ils m'empoisonnent, un autre

survient... Quoi! Imogène; et quelle honte; ces gens de police aussi,

ils vous ont vue--plus que je ne vous ai jamais vue. Étaient-ils

nombreux? Est-ce qu'ils ont ri? Et quelqu'un d'entre eux n'a-t-il

pas voulu savoir si vous étiez aussi douce à la main qu'aux yeux?

Pardonnez-moi, je deviens grossier; mais j'ai tant de jalousie, et je me

suis drogué pour tout vous dire une fois.

«Le mal est que je ne sais pas bien nettement moi-même où j'en suis;

et il n'y a qu'une chose dont je sois sûr, c'est de ne plus pouvoir me

passer de votre présence. Vous êtes nécessaire à ma vie, Imogène; il

faut que j'entende le bruit de vos pas autour de moi, que je voie votre

mouvement, que je vous écoute parler ou demeurer silencieuse, que je

vous regarde me regarder--et me sourire. Qui donc vous aimerait plus que

moi?

«On prétend, je le sais bien, qu'entre frère et soeur l'intimité tombe

aisément au scandale. Qu'elle y tombe donc; et je ne sais ce que vous en

pensez, mais à moi votre aspect voile toutes les autres choses. Et que

me font la vertu, la fortune, la réputation, au prix de la couleur de

vos yeux, qui sont comme le jour dans une eau vive.

«Pourquoi ne partirions-nous pas tous les deux, loin de cet horrible

Paris? Votre position n'y va pas être tenable, et, à tout prendre,

il vous faut un compagnon. Nous voyagerons si vous l'aimez. Tous les

paysages me seront beaux si vous les ornez. Vous aurez en moi le

serviteur le plus asservi, et, quant aux gages, je ne suis pas exigeant,

Imogène: vous me donnerez ce que vous voudrez.

«LORD.»

_Imogène à Cristobal de San Buscar._

«Mon bon Cristobal, que vous aviez été éloquent, ce soir où vous

parlâtes contre le divorce chez votre tante de Barracajal. Et

maintenant? Il ne faut jamais, voyez-vous, cracher dans les fontaines,

si l'on n'est pas assuré de n'avoir jamais soif. Car j'imagine que vous

voulez divorcer. Sans cela je ne vois pas pourquoi vous auriez dérangé

cet honnête M. le Commissaire et son latin. Était-ce pour lui offrir

gratuitement de votre femme un de ces spectacles pour lesquels,

paraît-il, des gens curieux payent fort cher? Je ne le pense pas.

Divorçons donc, Cristobal, divorçons. Sapons les bases, comme

vous disiez. Vous avez contre moi, je pense, tous les témoignages

nécessaires, les preuves les plus convaincantes. Si tout cela ne suffit

pas encore, faites-moi signe: je suis prête à compléter.

«Et ne me jugez pas cynique, mon ami, de plaisanter un peu à propos de

ces choses. Mais si vous aviez pu vous voir entrant dans la chambre du

crime, flanqué de ce fonctionnaire et de la petite Mme de Mariolles,

vous ne pourriez vous tenir d'en rire vous-même en y pensant. Ce qui

m'avait plu jadis en vous, c'est un robuste non-sens du ridicule, et

cette même face ronde, pleine, satisfaite, que vous apportez aux choses

les plus délicates, et qui m'a fait songer parfois (ne vous fâchez pas)

à la lune obstinée et mal discrète des nuits d'été. Je la revois,

cette bonne figure, mais pour une fois nuancée d'angoisse, chez les

Half-Howard, au-dessus de la nappe et de la verrerie, ce soir que vous

aviez votre escarpin sous la table. Vous rappelez-vous? C'était du

vivant de ce pauvre colonel; et vous portiez, étant grand joueur de

pédales, des escarpins très bas, faciles à ôter, comme à remettre. J'en

admirais l'invention à cette époque, puisqu'elle me valait d'avoir

souvent de votre orteil jusqu'aux jarrets; et, ce soir-là même, c'est en

mon honneur que vous aviez égaré votre soulier, comme on fit du petit

Poucet dans les bois.

«Vous ne vous en étiez pas aperçu encore à la fin du dessert, à ce

moment où l'on sent que la maîtresse de maison va faire le geste de se

lever; et c'est là que ça devint drôle. Je vis votre visage changer,

se tendre, tout convulsé d'une secrète horreur, comme si le renard de

Sparte vous avait rongé par en bas. Et l'on voyait bien que vous faisiez

des mouvements sous la table; vos mains et vos bras en reproduisaient

d'instinct le rythme sur la nappe: vous aviez l'air de ramer des choux;

et cependant vous parliez, vous parliez avec fureur, pour qu'on ne se

levât pas. Vous disiez des choses qui n'avaient aucun sens; vous en

disiez beaucoup, et sans vous arrêter. Tout le monde vous considérait

avec étonnement jusqu'au moment, je pense, où, par une touchante

conformité de moeurs, chacun comprit; et ce fut à moi d'être gênée.

Enfin ce flot de paroles cessa brusquement, vos mains cessèrent de

ramper en rond sur la nappe, votre visage s'apaisa, et ce fut autour

de la table une satisfaction générale. Chacun manifestement se disait:

«Voilà San Buscar qui a remis le pied sur son croquenot. On va pouvoir

aller fumer.» Et on se leva.

«Je me suis remémoré cette petite histoire, l'autre jour, lorsque vous

êtes venu me voir au lit, avec du monde. Dans les deux cas vous faisiez

la même tête; et, en vérité, ce n'est pas galant de m'avoir perdue du

même air que votre chaussure.

«Je vous écrivais d'ailleurs pour vous conter des choses plus sérieuses;

c'est que je pars en voyage avec mon frère Lord. Vous connaissez son

affection pour moi, et je ne pouvais tomber en meilleures mains, au

sortir des vôtres. Si vous avez quoi que ce soit à me faire assavoir,

mon notaire vous servira d'intermédiaire. Là-dessus, mon bon Cristobal,

adieu, et malgré ces nuages, croyez toujours à mon amitié.

«IMOGÈNE HARRYFELLOW.»

_Sylvère à l'Ange Gardien._

«Monsieur,

«Je vous retourne votre lettre, que je voudrais ne point avoir lue, et

je vous prie de ne m'en plus écrire, tout au moins de ce ton. Est-il

donc besoin de vous rappeler que la situation singulière où je suis me

laisse seule à me faire respecter, et que ce serait d'un bien débile

courage que d'en vouloir tirer parti? Que si, à l'opinion que les femmes

vous ont laissé prendre d'elles, l'honnêteté seule ne vous paraît point

de mon côté une sauvegarde suffisante, la tendresse que je garde à mon

mari malgré ses fautes, et que la séparation ne saura pas détruire, doit

vous éclairer assez sur la vanité de votre égarement. Je vous ai déjà

parlé là-dessus avec franchise: voici pourtant que vous y revenez, et

jusqu'à me rappeler cruellement cette intimité où je me suis laissée

glisser avec vous dans la solitude et la tristesse de Versailles. Un

banc, une charmille, ne vous sortent pas, dites-vous, de l'esprit.

Devriez-vous donc me forcer à m'en souvenir aussi, à vous avouer que moi

non plus je ne les saurais oublier, et que la honte me poursuit sans

cesse d'en éprouver tant de remords, et de n'en pouvoir ressentir que si

peu de regrets. Ah! Monsieur, si vos lèvres dévorantes avaient été de

fer rouge, quelle pire blessure m'auraient-elles laissée?

«Mais laissons ce sujet. Il m'est plus amer que vous ne sauriez croire,

et n'aurait pas été la cause que je vous écrive, si je n'avais,

Monsieur, à vous demander un second service, à vous qui avez déjà montré

à mon égard tant d'intelligence et de dévouement. Je crois que vous avez

plus ou moins fait la connaissance de mon mari. Vous devinez le reste:

c'est que je ne voudrais pas demeurer tout à fait sans nouvelles de lui.

N'est-ce pas là un désir bien naturel, quand même j'aurais juré de pas

le revoir. Je ne vous demande pas une surveillance de tous les jours,

pas même des détails trop intimes. Je serais heureuse seulement de

savoir qu'il est heureux.

«Je voudrais que vous le fussiez également, Monsieur, que vous vous

décidiez à faire oeuvre d'homme--et à ne plus m'écrire de lettres comme

la dernière. Ne savez-vous pas que les sympathies ont leur secret qu'il

faut respecter, au lieu de les traiter comme les enfants font des

tulipes encore à demi-fermées, qui en ouvrent de force les pétales pour

regarder plus avant, et ne trouvent au coeur qu'un peu de vide et de

poussière? Ce sujet réservé, toutes les nouvelles que vous me donnerez

de vous aussi seront les bienvenues, et quant aux questions matérielles,

je vous prie de vous mettre en rapport avec mon notaire, Me Beaudésyme,

à Ribamourt (Basses-Pyrénées), et de croire, Monsieur, etc.

«SYLVÈRE DE MARIOLLES.»

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Les tendres ménages · 第 17 / 21 题