(La scène est à Versailles et à Paris.)
L'Ange Gardien revint à plusieurs reprises chez les Dames de Retraite,
sans y apporter d'abord aucune nouvelle d'importance touchant M. de
Mariolles, ou la maturité de ses entreprises sur Mme de San Buscar. Du
reste, ils n'abordaient ce sujet qu'avec une sorte de réserve; et ce ne
fut pas la moindre des singularités qui marquèrent les rapports de ce
gracieux aigrefin avec Mme de Mariolles-Sainte-Mary.
Lui, au sortir du parloir, aurait voulu prolonger la fiction qui l'y
faisait se présenter comme le frère de Sylvère. A deux ou trois reprises
il tenta, dans la rue, de continuer à l'appeler par son petit nom; mais
un «Monsieur» tout glacé décourageait aussitôt ces tentatives.
Ce n'est pas qu'au demeurant Sylvère se montrât haute ou dure envers
lui. Souvent elle parut oublier les vrais motifs de leurs rencontres, le
traita avec une douceur familière. Un jour elle prit son bras; ou bien
elle s'asseyait avec lui sur un banc pour écouter les contes ambigus
qu'il lui faisait de son enfance, de sa douteuse jeunesse. Autour d'eux
Versailles de pierres déployait ses arbres déjà nus, plaintifs de
l'arrière-saison. On apercevait entre les toits de la ville ces combles
du palais où brillent des statues, le sommet de la chapelle, les
quinconces du parc. Ils se promenèrent dans ces mêmes allées qu'avait
foulées La Vallière. N'était-ce point son coeur qui gémissait encore,
avec les branchages, sous l'énervante haleine de septembre? Et que les
coeurs sont malheureux, qui n'oublient pas.
Sylvère fit quelques pas vers un bassin dont l'eau avare et verte était
ridée comme un visage de vieille. Dans ce triste miroir elle
n'aperçut d'elle-même qu'une image indécise, effacée. Et peut-être
apparaissait-elle semblable à la mémoire de Tony.
--Ne vous penchez pas autant, dit l'Ange Gardien. Il toucha son bras
tandis qu'elle tournait les yeux vers lui.
--Comme vous êtes pâle, fit-elle. Je l'ai déjà remarqué l'autre jour.
Seriez-vous souffrant?
Crissey prit un ton mélancolique du meilleur aloi:
--Vous savez bien sans que je vous le dise, dit-il, pourquoi je souffre.
Sylvère resta muette à cette dangereuse ouverture. Mais elle s'assit, et
le jeune homme à côté d'elle.
--Encore, reprit-il, si je n'étais pas tout près de ne plus vous voir.
Mais vous allez repartir, n'est-ce pas, pour votre province; vous l'avez
dit. Et quelle chance me restera-t-il de vous rencontrer jamais?
Sylvère songea qu'il lui était difficile, en effet, d'inviter «M. de
Crissey» chez sa mère, en cas même qu'elle en aurait eu le désir. Durant
quelques minutes, lui redevint sensible cette distance qu'il y a d'un
policier marron à une honnête petite baronne de Mariolles, et qu'elle
oubliait si singulièrement d'ordinaire.
--Dans quelques mois, vous rappellerez-vous seulement qu'il y a quelque
part un Ange Gardien, comme _ils_ disent?
Le banc qu'ils avaient choisi était au repli d'une charmille, caché par
des restes de feuillage. Un gardien qui passait les considéra tous deux
avec méfiance. Et, de fait, ils avaient cet air vide que prennent les
amoureux dans les jardins publics quand ils se taisent et n'attendent
manifestement que d'être seuls pour s'embrasser tout de nouveau.
--Non, reprit Sylvère, comme en réponse à sa propre pensée, je ne vous
oublierai pas, monsieur de Crissey. Et comme je crois que vous avez
un peu besoin de prières, j'irai au calvaire de Bétharram à votre
intention. Et je vous enverrai une médaille.
--Qu'est-ce que c'est que Bétharram?
--C'est un pèlerinage, en Béarn: une jeune fille qui avait voulu se
noyer par amour, et qui fut sauvée par la Vierge pour s'être repentie au
dernier moment.
L'Ange Gardien se dit qu'il y a parfois indiscrétion à vouloir sauver
quelqu'un qui se noie. Mais il ne fit point part de cette réflexion à
Sylvère.
--Je veux bien la médaille, dit-il. (Peut-être songea-t-il qu'elle
serait en or. Peut-être songea-t-il aussi à certains de ses camarades
qui auraient ri de ce dialogue évidemment entaché de cléricalisme; à
Pierrette, dit Joujou-des-Dames, jeune bookmaker plein d'avenir, qui
n'aimait pas la calotte et l'écrivait un peu partout,--à M. François, le
changeur du Cercle des Républicains de l'Ouest, qui méprisait aussi les
curés, et qui posait si bien un placard). Seulement, ajouta-t-il, je
voudrais encore autre chose.
--Quoi donc? interrogea Mme de Mariolles avec un peu de méfiance.
Il hésita, et d'une voix plus basse:
--Ce n'est pas beaucoup. Supposez que ce soit par amitié; et un seul, un
tout seul. Même, s'il ne vous convient pas, vous me le rendrez.
Sylvère aurait dû se mettre en colère. Elle ne se mit qu'à réfléchir.
En sorte que la chose, d'instant en instant, lui semblait devenir plus
grave.
--Songez, ajouta-t-il, que c'est notre dernière promenade. Car je ne
vous l'ai pas annoncé encore; mais j'ai des nouvelles graves, qui vous
rappellent à Paris.
--Eh bien, soit, fit enfin Sylvère puisqu'il y a des nouvelles; et à
condition que moi je ne vous embrasserai pas.
Les yeux baissés, avec un air de résignation gracieuse, elle tendit la
joue, et le jeune homme crut peut-être que c'était ses lèvres qu'elle
offrait: au moins les baisa-t-il du mieux qu'il savait, c'est-à-dire
fort en avant. Et si ce ne fut qu'un seul baiser, rien que par la durée
il en valait plusieurs.
--Ah!... dit Sylvère. Et moi qui avais juré de ne pas vous le rendre.
Mais l'Ange Gardien ne répondit pas: il était devenu beaucoup plus pâle.
Il fallut pourtant réfléchir aux réalités:
--N'aviez-vous pas quelque chose à me dire? reprit la jeune femme,
timidement.
L'Ange Gardien sortit de son rêve:
--Ah! oui, dit-il. Que tout cela me semblait loin. Il y a donc qu'en
rentrant à Paris demain, vous pourrez, selon vos désirs, faire pincer de
compagnie votre mari et Mme de San Buscar. Ils ont rendez-vous ferme à
cinq heures, à l'hôtel des Échelles, rue de Châteaudun, chambre n° 49.
Peu à peu le jeune homme avait repris son ton professionnel:
--Vous vous demandez peut-être de qui je tiens ces tuyaux. Toujours
de la femme de chambre à Mme San Buscar. Comme vous savez (il eut un
sourire un peu canaille), elle me fait lire les lettres que sa maîtresse
n'a pas la sagesse de brûler. J'ai pris copie de celle où votre mari
donne les derniers détails sur leur rendez-vous. Voulez-vous la lire?
--Ah! non, merci, dit Sylvère, avec un soupçon de dégoût.
Le jeune homme ne parut pas y prendre garde.
--Ils se méfiaient de leur hôtel, je pense, à cause des domestiques:
c'est pour ça qu'ils avaient choisi les Échelles, qui est un des mieux
tenus de Paris pour ça, et avec trois entrées, ce qui ne gâte rien.
Alors, en arrivant demain après-midi, vous avez tout le temps d'aller
prévenir M. de San Buscar, si, comme je le suppose, vous désirez qu'il
vous accompagne dans vos manoeuvres.
--Oui, dit Sylvère, autant vaut: cela fera d'une pierre deux coups.
--Il est probable que vous ne le trouveriez pas au Léviathan-Hôtel; mais
je pourrai vous conduire presque sûrement où il sera, du moins si vous
me permettez d'aller vous attendre à la gare. Car de l'avertir vous-même
à l'avance, il faudrait être plus sûr de sa dissimulation, et qu'il
tiendrait sa langue.
Sylvère acquiesça sans objection aux plans du jeune homme. Elle était
devenue taciturne; et on eût dit qu'au moment d'engager l'action
définitive sa belle vaillance l'abandonnait un peu.
Mais le lendemain, au sortir du couvent et des embrassements de la Mère
Marie des Prodiges, ce fut tout autre chose. Peut-être avait-elle
bien dormi, comme les duellistes ont accoutumé, la veille de leurs
rencontres. Peut-être avait-elle décidé que son mari, somme toute,
n'était pas encore définitivement coupable, pensée agréable et qui
laisse au pardon des voies plus aisées. Toujours est-il qu'elle avait
l'air de partir en vacances. L'Ange Gardien, qui l'attendait aux
guichets de la gare Saint-Lazare, la regardait venir de loin, le visage
clair, la démarche longue et comme moulée par son costume tailleur à
rayures.
--Maintenant, lui dit-elle d'une voix qui sonna presque joyeuse, je me
laisse conduire.
Et elle s'assit dans la voiture découverte, avec ce geste de se caler en
rond, de se frotter contre les coussins, qu'ont les petites femmes qui
partent pour le Bois, aux premières chaleurs.
Mais il se mit à pleuvoir, et il fallut lever la capote. Puis le fiacre
s'arrêta.
--Où sommes-nous, demanda Sylvère.
--Si vous le permettez, dit le jeune homme, je vous ai menée chez Mme
d'Erèse, qui ne vous est pas tout à fait inconnue, je crois. Vous êtes
sûre, à cette heure-ci, en insistant, d'y rencontrer M. de San Buscar.
Quoiqu'il me connaisse, peut-être que mon nom ne suffirait pas à lui
faire interrompre ses occupations. Mais il se dérangera sûrement pour
vous.
Sylvère ayant sonné chez Floride, une soubrette jeune, grasse et laide,
à qui elle fit part de ses noms et qualités, ainsi que d'un très vif
désir de voir M. de San Buscar, l'introduisit dans le petit salon
art-nouveau qu'on a déjà décrit au chapitre v, et déclara qu'elle allait
vérifier si Monsieur le comte se trouvait là, quoiqu'elle ne le crût
point. Par surcroît, Sylvère lui confia une de ses cartes où elle avait
écrit: «Affaire urgente. Votre femme...», et attendit seule, l'Ange
Gardien étant resté en bas dans le fiacre.
San Buscar était, en effet, chez Mme d'Erèse: il apparut au bout de
quelques minutes, fort ému, et pareil, dans son désordre extrême, à un
baigneur qu'on interrompt en ses apprêts au bord d'une rivière; les
cheveux en révolte, nulle cravate et une bottine chevauchant son
pantalon. Il demanda, sans presque prendre le temps de saluer:
--Qu'y a-t-il donc?
Sylvère eut un moment d'embarras. Mais, reprenant son courage:
--Il y a, dit-elle, que votre femme vous trompe avec mon mari.
A ce moment une porte, qui s'entr'ouvrit derrière Sylvère, laissa
apercevoir, mais à peine, le visage clignotant de Mme d'Erèse, un peu de
linge blanc, puis se referma; tandis que San Buscar, qui avait pris un
air accablé:
--Carajo, dit-il; vous êtes sûre?
--Très sûre. Ils ont rendez-vous à l'hôtel des Échelles, rue de
Châteaudun.
--C'est oune infamie, gronda cet époux malheureux.
Et il s'assit dans un fauteuil en bois lie-de-vin.
--Ils ont rendez-vous à cinq heures, reprit Mme de Mariolles. Nous avons
tout juste le temps d'avertir un commissaire de police, et qu'on les
surprenne.
--Je souis hors de moi, gémissait cependant un San Buscar immobile.
--J'ai pensé, continua Sylvère, que vous ne refuseriez pas de
m'accompagner au commissariat.
--Ah oui... au commissariat. Certainement, ma chère amie. Et vous tenez
beaucoup à mettre la police là-dedans?
--Mais enfin, dit la jeune femme avec un commencement d'impatience, vous
y avez le même intérêt que moi. Votre femme vous trompe, entendez-vous,
votre femme.
Ces paroles parurent aiguillonner San Buscar. Il se leva et, à trois
reprises, répéta d'un air sombre.
--Je souis cocou.
Et, s'étant sans doute dûment convaincu de cette vérité fâcheuse, il
ajouta, comme si c'en était la conséquence naturelle:
--Je vais aller prendre mon chapeau.
Une courte absence lui ayant suffi à retrouver aussi sa cravate, comme
à réparer les autres désordres de sa toilette, c'est sous son ordinaire
aspect qu'il accompagna Sylvère jusqu'à sa voiture. Cependant l'Ange
Gardien avait disparu; mais Sylvère s'en aperçut à peine, et aussi bien
sa présence n'était-elle plus nécessaire.
--Le monsieur, qui était là, déclara pourtant le cocher, a dit que c'est
au commissariat de la rue Cadet qu'il fallait que vous alliez.
--Quel monsieur? demanda Cristobal à Mme de Mariolles.
--C'est un de vos amis, je crois, un M. de Crissey. Je le connais un
peu, et c'est lui qui m'a donné tous les renseignements sur Imogène et
Tony.
--Ah! vous appelez cela un ami, dit San Buscar en reniflant avec force.
Et de quoi s'occupait-il? je vous demande. Laissez-moi seulement le
rencontrer un soir pour le remercier, sur la Côte des Basques. Un ami
comme ça; je voudrais qu'il se marie.
Entre temps on était arrivé rue Cadet. Mais M. le commissaire n'étant
pas visible tout de suite, il fallut l'attendre une demi-heure dans la
salle commune. Elle était vaste, grise et malpropre, avec un banc étroit
de moleskine, où Sylvère s'assit, et tapa du pied, tandis que Cristobal
s'absorbait dans la contemplation d'une affiche neuve. Les pêcheurs de
France y étaient formellement avertis qu'ils avaient le droit de se
servir, pour la pêche en rivière, du buzard fluviatile, du pygargue
ordinaire et autres oiseaux mystérieux. San Buscar la relut peut-être
quinze fois sans en comprendre un mot. Un agent vint les chercher enfin
pour les introduire auprès du commissaire.
C'était un petit homme rond et rouge, un peu phraseur, avec des yeux
fins, et qui ne fut pas long à se mettre au fait:
--Eh bien, Madame la baronne, conclut-il, il ne nous reste plus qu'à
nous rendre sur les lieux du litige, _unde adhuc sub judice lis est_,
comme disait le poète. Je ne dois pas, d'autre part, vous laisser
ignorer que, si M. votre mari veut bien nous ouvrir, ce sera de son
plein gré, _sponte sua_. En droit, il s'y pourrait refuser, sauf mandat
de M. le Procureur, qui nous permettrait d'avoir recours aux serruriers,
mais que nous n'avons pas, ni ne pourrions avoir avant huit jours au
moins. Heureusement que les gens n'en savent rien d'ordinaire et ouvrent
dès qu'il est question de loi.
Là-dessus, la petite troupe se trouva à la porte de l'hôtel des
Échelles, laissa un agent sur l'escalier, et gagna en bon ordre le n°
39.
--Au nom de la loi, ouvrez.
On entendit un grand remue-ménage, des exclamations de femme, le bruit
mou d'un fauteuil qui se renverse avec du linge; après quoi la porte
s'ouvrit sur un gros homme glabre et chauve. Une courte chemise empesée,
rayée de bleu, riait sur ses jambes tortes; et il fumait un cigare où
restait la bague.
Sylvère tourna vite le dos, tandis que Cristobal regardait l'étranger
avec stupéfaction:
--Mais il y a erreur, dit-il enfin. Et ce n'est pas ici, c'est au 49
qu'il faut aller.
Après excuses au gros homme, qui referma la porte non sans violence, on
repartit pour le 49, et il n'y eut pas de surprise cette fois, ce fut
bien Mariolles qui vint ouvrir. S'il y apporta quelque retard, c'est
peut-être qu'il n'était pas tout d'abord en état de paraître: non pas
qu'il le fût beaucoup encore, tout son vêtement n'étant qu'un pantalon
et une chemise. Derrière lui on aperçut une chambre en désordre, du
linge épars, les fleurs d'une capeline suspendues à la pendule, et,
dans un lit d'acajou, un pâle visage dont les yeux se promenaient avec
inquiétude sur les nouveaux venus.
Déjà le commissaire procédait aux vérifications d'identité (comme on
dit). De Mariolles il passa galamment à sa complice.
--Et la belle dame qui est couchée là, fit-il. _latens deitas_, si j'ose
m'exprimer ainsi, c'est bien Mme la comtesse de San Buscar?
Imogène ne répondit pas.
--Oui, c'est elle, cria San Buscar, c'est ma femme, c'est oune...
--San Buscar, pas de violence ici, intervint Mariolles. Vous savez,
d'ailleurs, que je suis à vos ordres.
--Il ne manquerait que non. Demain même, le matin, mes amis, ils iront
vous voir.
Cependant Sylvère s'était rapprochée d'Imogène. Et de la voir dans
ce lit qu'elle venait de partager avec Mariolles, la jalousie et
l'indignation faisaient briller ses yeux.
--Ah! dit l'Américaine, en se pelotonnant sous les couvertures, vous
pouvez me battre, Sylvère, si vous voulez.
Sylvère haussa les épaules et quitta la chambre. Mais San Buscar, que
les émotions fatiguaient, décidément, était assis sur une chaise longue
et s'épongeait le front.