Lorsque Constantin de Henne fut transporté sous la tente de Prénonne,
Williams me conseilla de regagner mon lit.
--Ce ne sera rien, vint-il m’annoncer un peu plus tard. Tu peux dormir
maintenant... Cet incident va nous retarder, voilà tout. Nous sommes
sous les portes de Bagdad et nous ne pourrons pas nous rendre tout de
suite dans cette ville. C’est Patham qui t’a réveillé? ajouta-t-il.
Tiens, au fait, qu’était devenu le chien de Christiane? Il n’avait même
pas aboyé quand Henne s’était levé. Williams souriait.
--Le chien n’est pas resté avec toi, ou bien Henne l’a fait partir avant
d’essayer de fuir lui-même. Du reste, Henne et Patham se connaissaient.
Williams s’éloigna. Toutefois, dans le courant de l’après-midi, comme je
m’éveillais, Williams entra:
--Enfin, c’est terminé, déclara-t-il.
Je me tournai vers lui. Il avait ce visage muré que je lui connaissais
lorsqu’il était réfractaire à toute question.
--Et au plus juste prix. On devait en arriver là, continua-t-il, un jour
ou l’autre. Nous allons pouvoir entrer à Bagdad sans ennui.
Je ne disais rien, sachant bien qu’il fallait être prudent si je voulais
que Williams continuât. Cependant, je ne pus me retenir de lui demander:
--Et le... malade?
--Le malade? répéta Williams ironique. Eh bien, si on le laisse ici, ce
sera encore plus simple.
--Il n’est donc pas transportable?...
--Si, somme toute. Mais à quoi bon? Nous préférons le laisser.
--Oui. Et alors, à qui le confier pour qu’il soit en sûreté?
--A quelques mètres sous terre.
--Comment dis-tu?
--Des funérailles sans cérémonie, mais un tombeau assez profond.
--Comment? Constantin est mort?
--Je passe mon temps à te répéter une nouvelle dont tu pourrais te
douter, à la rigueur.
Williams me considérait. Je crois que, sur le moment, je compris mal.
--Comment est-il mort?
Du coup, Williams parut déconcerté. Mon étonnement, qu’il croyait
simulé, l’amusait:
--Tout doucement. Sans avoir repris contact avec l’extérieur.
--Mais... de quoi est-il mort?
Williams se tut. Il marqua même par un silence son intention de se
taire, puis:
--Suicide.
--C’est extraordinaire.
--N’est-ce pas? Prénonne n’y croit guère. Cependant, cela doit être
ainsi. Il le faut. Nous dirons, parce que cela fait mieux, que c’est une
vengeance d’indigènes. Prénonne estime que nous ne devons pas mêler les
mangeurs de rosbif à nos affaires. Ils se garderont bien de contrôler
une histoire qui n’est pas à l’avantage de leur police ni de la sécurité
qu’ils se flattent d’assurer aux voyageurs.
--Entre nous, comment expliquer ce suicide?
--C’est très simple: on ne l’explique pas. Un homme comme Constantin de
Henne ne se tue pas, affirma Williams avec un sourire amer.
--Alors, je ne comprends plus.
--Un homme comme Henne joue sa partie, jusqu’à la dernière minute de
chance. Il espère toujours gagner. Il ne veut pas avouer qu’il pourrait
perdre. Et, reconnaissons-le: Henne était bien près d’enlever l’affaire.
Prénonne se trouvait comme un automate entre ses mains, et l’on pouvait
prévoir le jour où il l’aurait déposé.
«Une fois délivré de Prénonne, il aurait dirigé à son gré. J’ai donc
essayé, nous avons essayé de forcer Henne à découvrir son jeu, son
double jeu. C’était mon rôle, et le tien, par conséquent. Et cependant,
un peu plus, Henne nous retournait tous. Même, il nous a obligés
d’abattre nos cartes. Trop tôt. Et s’il n’avait pas été amoureux de
cette folle de Christiane,--sa grande faiblesse,--crois-tu qu’il serait
revenu chez elle, si sottement, le soir où nous l’avons cueilli, alors
qu’il avait tout préparé pour fuir avec la caravane? Maintenant, que
pouvait-il craindre? Il savait bien que Prénonne n’aurait rien osé
entreprendre contre lui? Alors? Et à Bagdad? Est-ce que nous pouvions le
garder? Et une fois parmi ses amis Anglais, quelles difficultés
n’aurait-il pas soulevées contre nous? Non, un garçon comme Henne
n’envisage la fin d’une partie que par la mort, celle de ses ennemis.
Et Williams répéta, comme s’il voulait mieux me convaincre:
--Jamais la sienne. C’est pourquoi c’est très heureux que nous en soyons
délivrés.
Une révélation s’opérait en moi, une immense certitude qui
m’épouvantait, si bien que Williams ni moi, nous ne vîmes la portière de
notre tente se soulever et Christiane entrer. Elle devait nous écouter
depuis un moment déjà, car elle était blanche et elle tremblait:
--C’est son oraison funèbre que vous prononcez là?
Williams ne se retourna point. Il devait donc savoir que c’était
Christiane qui se tenait près de la porte; cette présence inattendue
pour moi ne le surprenait pas. Et peut-être même, l’avait-il sollicitée?
--Je voudrais bien connaître celui qui a tué Constantin de Henne? reprit
la jeune femme.
Nous nous taisions. Toutefois, je regardais Williams avec une admiration
mêlée d’effroi. Car je n’en pouvais douter. Puisque Henne ne s’était pas
tué lui-même, Williams seul avait pu lui porter le coup de grâce. Oui,
je croyais mon ami capable d’aller jusqu’au bout de sa décision pour se
défaire d’un traître.
--Vous ne savez pas? continuait Christiane.
Elle s’adressait surtout à Williams. Ma stupéfaction le lui désignait
clairement.
--Vous-même, madame, connaissez-vous l’assassin de votre... de Lucien
Lemans?
Une seconde, Williams fut sur le point de prononcer: «de votre mari». Il
rectifia cette hésitation volontaire.
--Et la complice de cet assassin, la connaissez-vous? poursuivit
Williams.
Ainsi accusait-il Christiane. Et nous savions, Williams et moi, et
Christiane aussi savait de quoi on l’accusait. Elle se garda de
répondre.
--Si cela vous ennuie d’être interrogée, ne vous mêlez pas de ce qui
nous concerne, répliqua brutalement Williams.
--Pourquoi répondez-vous pour votre ami? demanda Christiane. N’est-il
pas assez grand pour se défendre? Et, voyez, je ne viens pas pour
l’accuser. Mais pour lui pardonner...
Elle reprit, se tournant vers moi:
--Je ne vous en veux pas.
--Pourquoi m’en voudriez-vous?
--Je ne vous en veux pas, déclara-t-elle encore, persuadée de sa lignée
cornélienne.
Elle avait eu l’air jusqu’ici de considérer Williams comme l’exécuteur
de Constantin de Henne. C’était une feinte. Elle ne s’adressait plus
qu’à moi.
--Je ne suis pour rien dans cette mort, lui dis-je.
Je sentis soudain alors que la sympathie qu’elle m’avait montrée
n’existait déjà plus, rien qu’à la façon dont elle prononça:
--Si ce n’est vous, serait-ce M. Williams?
Ainsi, je retournais au néant et j’abdiquais ce rôle provisoire de héros
ensanglanté qu’elle m’offrait. Pourquoi, alors, ai-je suivi l’impulsion
qui me fit rectifier:
--Je ne l’ai pas tué. J’y ai pensé peut-être. Oui, je l’avoue, j’y ai
pensé, parce que... Je l’ai blessé parce qu’il voulait fuir. Je ne l’ai
pas tué.
--Vous l’avez blessé! Je le savais bien. Et vous avez eu l’intention de
le tuer! C’est la même chose.
Williams nous observait l’un et l’autre, à l’écart, comme on regarde
deux fous. Il était prêt à intervenir, mais, soucieux quand même de voir
comment tout cela se terminerait, il attendait...
--Je vous pardonne, dit Christiane.
--Mais elle n’a pas à te pardonner! s’écria Williams.
--Monsieur Lecharier, dit-elle, avec l’accent de la tristesse,
voulez-vous nous laisser quelques minutes? Oui, quelques minutes
seulement.
Et comme Williams, à ma grande surprise, s’inclinait devant cette
demande et se retirait jusqu’au fond de la tente, Christiane reprit:
--Il a raison, mon cher Blaze. Je n’ai rien à vous pardonner. C’est moi
qui vous demanderais pardon, si j’osais. Je vous ai fait souffrir, je le
sais... Je viens, maintenant que Henne n’est plus, vous dire que je ne
tenais pas à lui, que je n’y ai jamais tenu... Pourquoi? Tout à l’heure,
j’ai cru que j’allais éprouver une grande angoisse à la nouvelle de sa
mort. A peine un étonnement amer. Mon Dieu, serais-je donc un monstre?
Tandis qu’elle parlait, je croyais enfin comprendre le faible et violent
caractère de cette femme spontanée et retorse, franche et dissimulée,
sur qui j’avais porté tant de diagnostics différents. Mais c’est à force
de se tromper sur les gens que l’on finit par les connaître. Christiane,
créature romanesque, exigeait encore de celui qu’elle croyait préférer
toutes les preuves sentimentales d’un amour passionné. Mais les pauvres
demandent toujours l’aumône. Elle ignorait qu’elle était incapable de
s’attacher, aussi bien à Lemans qu’à Constantin de Henne, à Prénonne
qu’à moi-même. Elle exigeait beaucoup, elle n’avait rien à donner. Et
l’on se lassait d’elle comme elle se fatiguait des autres... Mais s’ils
voulaient la suivre, ceux-là à qui elle ne tenait pas, que lui importait
ce troupeau d’adorateurs! Elle était déjà repartie à la recherche de
celui qu’elle aimerait...
Et maintenant, quels artifices encore ignorés d’elle se glissaient sous
les paroles de consolation qu’elle venait m’offrir?
--Ceux qui m’approchèrent, poursuivait Christiane, ont tous été frappés
de mort violente. Oui, à un moment révolu. Quelle fatalité! Ne me
regardez pas avec des yeux d’effroi! Lemans qui fut votre ami, Henne que
vous détestiez et que j’ai écouté par taquine coquetterie, et
vous-même!... Oui, vous-même. N’avez-vous pas senti le péril à vos
côtés?
Je regardais Christiane, puis Williams qui ne bougeait pas. Il me fit
signe de la tête. Parbleu, je me souvenais bien des balles qui
claquaient sous les palmiers de Bassorah!...
--Mais lorsque j’ai aperçu le danger qui rôdait autour de vous, pour ne
pas être la cause de votre perte, je me suis détournée de votre chemin,
et tout péril s’est écarté.
«Je ne veux pas que de nouveau le malheur tourne autour de vous, ce qui
ne manquerait pas de se produire, si je restais ici. Et cette pensée,
que ce serait par ma faute, je ne m’en consolerais jamais.
Sur ces mots, elle s’éloigna. Elle refaisait, en se reculant, le chemin
qu’elle avait accompli dans la tente. Déjà, elle avait gagné la porte.
--Ne m’en veuillez pas. Oubliez-moi. Oubliez celle qui vous ferait
souffrir et gardez seulement le souvenir de notre meilleure saison:
notre amitié sur le bateau.
J’étais atterré. Je ne disais rien. Le rappel du cargo japonais fut
assez malheureux, car tout mon être méfiant me ressaisit. Je tenais,
depuis cette époque, Christiane pour une consommée comédienne dans les
rôles qu’elle se jouait. Je regardais autour de moi... Williams avait dû
sortir. Christiane poursuivait:
--Nous resterons comme deux frères...
C’était prévu, car c’est cela ou quelque chose de ce genre que les
femmes prononcent en pareil cas.
--Adieu, mon ami, le seul évidemment. Ne me cherchez pas, n’essayez
point de me revoir. Je vais partir. Que de choses se seront passées en
quelques heures sous les murs d’une ville où je n’entrerai pas! Cette
mort violente, la dernière, je le souhaite, de celles qui sont survenues
par ma faute, car il y avait bien quelque haine jalouse dans votre
colère... Et notre suprême entrevue. Et notre renoncement au bonheur
aussi seront datés de Bagdad. Et mon secret encore qui nous est
désormais commun.
Elle parlait. Par moments, je croyais voir le mensonge se dessiner sur
ses lèvres, mais, souvent aussi, je me persuadais de sa sincérité. Et
puis, de quoi peut-on bien être sûr, en vérité? Je baissais la tête. Que
d’événements, en effet! Je les voyais défiler à mesure... Et comment
peser ma haine et la jalousie que je portais à Constantin maintenant
encore. Ce qui nous prouverait l’immortalité de l’âme, n’est-ce pas la
difficulté que nous avons à pardonner, même à un ennemi mort?...
Williams arrivait à ce moment-là. Je relevai les yeux. Christiane avait
disparu. Elle n’était pas loin peut-être, puisque Williams, qui
soulevait la toile de la tente, lui parlait:
--Allez tout droit. Jusqu’à l’embarcadère. Prénonne vous attend. Il a
tout arrangé. Adieu, madame. Bon voyage.
J’aurais voulu rejoindre la jeune femme; Williams me retint, l’air très
décidé:
--Aux choses sérieuses! Prénonne, par ordre télégraphique, a reçu avis
de rentrer. Oui, si étrange que cela te paraisse, c’est ainsi. Encore un
succès britannique. On ne veut pas mécontenter ces messieurs. Nous
rentrerons donc au petit bonheur, sans bruit, isolément. A présent,
c’est à celui qui arrivera le plus vite en France. Car nous n’avons plus
rien à faire; celui qui nous fit tant courir et que nous étions chargés
de surveiller n’existe plus... Grâce à... Nous nous devons d’arriver les
premiers, bien entendu.
--Nous ferons route alors avec Christiane.
C’est ce que je voyais de plus clair dans la catastrophe que Williams
m’annonçait. En somme, une bonne nouvelle.
--Non. Ah! tu ne sais pas le service qu’elle vient de te rendre, cette
étrange fille...
--Où va-t-elle? Elle ne m’a conté que des mensonges!
--Pas tout à fait, observa Williams. J’ai presque tout entendu, car je
suis resté à bout portant, ne sachant pas de quoi--ou le sachant
trop--elle était capable. Aussi bien, si le vent avait soufflé du Sud,
elle aurait pu venger sur toi la mort subite de Constantin.
--Mais elle n’y tenait pas, à Constantin!
Alors, comme cette nuit de Paris où il était venu me chercher pour un
long voyage, Williams, protecteur, posa une main décidée sur mon épaule:
--Allons, mon vieux, prépare-toi de nouveau. Tiens! elle t’a laissé son
chien...
Patham venait d’arriver, le nez rasant le sol. Il fit le tour de la
tente et ressortit aussitôt.
--Vous avez toujours été camarades, Patham et toi, conclut Williams avec
une amertume qui me fit sourire.
--Nous allons retrouver Christiane à Bassorah ou à Port-Saïd.
--Non. Les chemins de l’Égypte sont nombreux. Par voie ferrée, de la
station Kantara, sur la ligne de Suez à Port-Saïd, nous irons en deux ou
trois jours jusqu’à Beyrouth où nous embarquerons. Ce n’est pas le
moment de flâner.
Soudain la sirène d’un bateau attaqua le silence. Comme j’interrogeais
Williams du regard, il répondit:
--Christiane Dallène est partie...
«Ce n’est pas la peine de courir, tu ne verrais rien, pas même le bateau
plat à bord duquel elle a pris passage et qui descend le Tigre. Le
fleuve est loin d’ici et les palmiers nous en cachent la vue. Cela
valait mieux pour elle et pour tout le monde. Prénonne l’a compris tout
de suite, et le nécessaire a été fait sur-le-champ. On a prévenu un des
petits courriers anglais...
Williams m’exposa les démarches que Prénonne avait entreprises aussitôt
après la mort de Henne pour permettre à Christiane de partir. Mais je ne
l’écoutais guère. J’étais loin de lui. Je me voyais sur ce bateau qui
s’en allait à la mer, avec cette étrange Christiane...
--Ne regrette rien, dit Williams qui lisait en moi. Elle t’a laissé son
chien... Elle n’y tenait pas...
Patham, désespéré de n’avoir pu retrouver la piste de la disparue, et
qui était las de courir de la tente jusqu’à l’endroit où Christiane
monta à cheval pour gagner le fleuve aux eaux jaunes, s’était assis sur
son arrière-train et me regardait.
--Elle a aussi oublié son bâton... le bâton sur quoi elle s’appuyait
pour marcher dans les sables, à côté de son cheval. Décidément, elle
abandonne tout en partant.
Williams n’achevait pas, mais il aurait ajouté, si on l’avait pressé un
peu: «Elle n’a pas de cœur...»
Mais les adieux de Christiane, ses dernières confidences, et puis ces
deux cadavres sur notre chemin, cela seulement retenait mon attention.
Ces deux morts surtout, dont l’un...
--Tout de même, j’ai tué un homme, dis-je tout haut.
--Eh oui! reconnut Williams. Ce sont toujours ceux qui ne veulent pas
aller jusqu’à la seule fin logique, que le jeu des circonstances oblige
à donner la mort violente. Cette décision-là, nous en parlions, mais tu
redoutais de l’exécuter. A moi aussi, elle me répugnait. Nous nous en
étions remis au hasard. Tu sais quelle main il a choisi...
Pour me réconforter, Williams se mettait presque au niveau de mes
hésitations. Je savais bien que cette fin logique lui paraissait toute
naturelle; aussi ma défaillance ne l’étonnait point après l’acte que
j’avais accompli. Williams me considérait et je reconstituais ce qui se
passait en lui: «Évidemment, se disait-il, ce garçon est un faible, plus
faible que je ne l’aurais cru. Son geste le dépasse et son secret
l’épouvante. J’aurais dû opérer moi-même. On ne choisit pas de
subalternes pour des missions de cette envergure. Du moins me le suis-je
attaché. Il aura toujours besoin de moi pour me parler de son crime et
s’en distraire: Et moi, n’aurai-je pas encore besoin de lui?»
Ces pensées intérieures, il me les traduisit d’une manière courtoise:
--Rassure-toi. Pour nous deux, c’est un drame passionnel, comme disent
les gazettes. Pour tous les autres, c’est un suicide ou un meurtre
commis par des indigènes. Peu importe.
--En somme, qu’es-tu venu faire ici? dis-je, suffoqué par son air
supérieur et dégagé.
Williams hésita avant de répondre. Qui, à sa place, n’eût hésité? Enfin,
lâchant ses mots, comme un avare des pièces d’argent:
--L’Égypte, la Mésopotamie, les Anglais... Tout cela à examiner.
--Oui, mais pourquoi étais-tu si pressé?
--Parce que... Parce qu’il fallait «le» rejoindre. Et puis «le»
surveiller. On savait qu’«il» se livrait à un double jeu. Or, nous avons
mieux fait que de le surveiller; nous rentrons pour affirmer que
Constantin de Henne a été tué. Mais il est temps d’oublier tout cela, de
quitter ce pays, ce sable et ces pierres, et de nous remettre à la
besogne. Car nous n’avons pas fini. Nous voyagerons encore...
Rives-Ribière viendra peut-être avec nous. Sartigues, que tu tenais pour
un casanier fonctionnaire, ne pense qu’à repartir. Et toi-même?... Tu as
un chien qui aimes les péripéties et un bâton magique pour suivre à pied
les caravanes.
Je me taisais. Williams ne continua pas les plaisanteries qu’il
essayait. Il en vint alors à ce qu’il n’osait aborder:
--Tu la regrettes donc beaucoup!... Je te comprends bien. J’ai été comme
toi, moi aussi. Je n’en montrais rien, il est vrai, mais... Je suis
responsable aussi.
Je relevai les yeux et je regardai bien en face Williams au visage dur.
--Toi aussi, tu fus?... c’était donc une femme terrible?
--Oui, parce qu’elle était la seule de son genre parmi nous,
ricana-t-il.
--Tu dissimulais convenablement. On ne s’en doutait pas, assurai-je
encore dans mon étonnement.
--L’état de combat, expliqua-t-il. Et c’est bien naturel. J’ai connu ces
angoisses. Il nous faut détruire pour vivre. Que de fois, n’est-ce pas?
nous avons voué aux enfers, un être qui nous déplaisait? Souhaiter sa
mort, en premier lieu. Et puis, qu’est-ce qui nous retenait? La crainte
d’être pris, le jugement, les ennuis d’une histoire, la peur, simplement
une certaine timidité devant l’acte. La bonne éducation, quoi? Mais,
comme le meurtre longuement, patiemment prémédité, accompli à la minute
voulue, avec précaution, requiert toutes nos indulgences de civilisés
alors que nous avons horreur du crime de la brute qui tue dans un moment
de folie, aveuglé par la force d’un sang dont il n’est plus le maître.
«A présent, ajouta-t-il de ce ton bas et pénétré qu’il savait prendre, à
cause de nos souffrances et de l’enfer de jalousie que nous avons enduré
dans la prison de nos âmes, que Celui qui voit le fond des cœurs et nous
juge, nous pardonne ce que nous avons accompli.
Ali-Rhem vint, à ce moment, nous annoncer que tout était fini: Henne
enseveli, nous allions partir. Mais, nous voyant, l’un et l’autre,
étonnés et sans voix, il nous salua du salut de paix, selon les rites de
sa religion et l’usage de son pays:
--Koudâfiz!
Oui. Que la paix soit avec nous.
Bagdad, 1918.--Paris, 1922.