EN ÉTAT DE COMBAT

--Pourquoi remonter sur Bagdad, demandai-je à Williams, nous enfoncer

dans ces pays où règnent les mangeurs de viande frigorifiée, les hommes

aux cheveux et à la peau rouge?

--Prénonne y tient. Ça pose un point final à l’expédition. Cela

t’ennuie? Ne te laisse pas démonter pour si peu. On a tort d’être

faible. La vie est un combat, comme dit l’autre. Puisque, la nuit, tu as

la chance de pouvoir dormir en paix, dans une grotte abritée, dès le

lever du jour, tu dois revêtir avec tes armes les plus secrètes--à

propos, tu gardes toujours sur toi le stylet acheté à Ashar?--ton

énergie que tu as mise à côté de toi. Et, de même que le catholique

demande l’état de grâce, tu te retrouves avec la lumière, sur la

défensive, prêt à l’attaque aussi, en état de combat.

Nous faisions, Williams et moi, tout en parlant--et c’était lui qui

parlait surtout--le tour du bivouac que nous avions dressé dans cette

oasis, à quelques milles de Bagdad. Comme nous passions près des tentes,

Williams me fit taire. Nous écoutions par habitude:

--Eh bien, monsieur, serez-vous sage désormais?

C’était la voix de Christiane. Nous la reconnaissions, bien que

l’intonation en fût un peu changée.

--Elle va donc «le» voir?

--Elle a un toupet de tous les diables.

--Tu lui as défendu pourtant.

Christiane, de l’autre côté, poursuivait:

--Il ne faut pas courir, il faut rester avec moi, M. Patham.

--Elle parle au chien qu’elle a adopté, dis-je en riant.

Williams haussait les épaules. Enfin:

--Tu as confiance en Christiane? Elle paraît prendre la captivité de

Henne comme une chose naturelle. Elle a même l’air très heureux.

--Oui, l’air...

--C’est aussi, à mon avis, ce que l’on fait de mieux dans le genre

imitation. Mais elle ne fait pas allusion au prisonnier?

--S’il suffisait de prendre le contraire de ce que fait ou déclare une

femme pour connaître sa véritable pensée, ce serait trop simple.

«On peut dire bien des choses de Christiane, continuait Williams. Elle

est un peu folle, peut-être, aux regards du profane, elle aime les

intrigues et l’ambition, mais je ne la crois pas dépourvue de courage,

ni d’une certaine noblesse d’âme.

--Elle a donné sa parole qu’elle ne chercherait pas à communiquer avec

Henne.

--Oh! les paroles de femmes, interrompit vivement mon ami. Le mieux est

de nous en assurer nous-mêmes le plus souvent possible. Je me suis rendu

sous la tente tout à l’heure. Ces visites imprévues ne sont pas

inutiles.

--Cela va durer longtemps?

--Ah! je ne sais pas ce que nous allons en faire.

C’était là, en vérité, un problème insoluble pour nous, que nous

retournions plusieurs fois chaque jour, depuis les événements qui

avaient amené la captivité de Constantin de Henne.

Prénonne, qui se méfiait de son ancien intendant autant qu’il avait eu

confiance en lui autrefois, insistait pour le faire garder

continuellement, jusqu’à la fin de notre expédition. Aussi, au cours des

étapes qui nous rapprochaient de Bagdad, nous avions dû surveiller le

prisonnier. Mais, à présent que nous étions campés dans la palmeraie,

aux environs de la ville, le dur problème se représentait:

«Qu’allons-nous faire de Henne?» Prénonne, lui, ne pensait qu’à ramener

le captif en France; les autorités décideraient de son sort. Cette

solution ne nous plaisait point.

--Nous ne pouvons pas entrer dans la vieille cité des califes, comme dit

Sartigues, où les courtiers de boutique et les commis de banque de

Londres promus fonctionnaires et les fils de colons, nommés gentlemen

temporaires, règnent en maîtres, avec cet homme ficelé, bâillonné, dans

son panier, sur son mulet?

«A Bagdad, en effet, par Christiane ou une autre personne, Henne ferait

prévenir ses amis britanniques. Déjà je serais fort surpris s’il ne

connaissait point notre embarras et que nous sommes à une journée de

marche de Bagdad. Peut-être est-il prêt à tous les événements? Et nous?

--Tu le crois si résolu?

--Comment? s’étonna Williams. Mais il ne s’avoue point battu. Et s’il

réussit à faire prévenir les Anglais, que ferons-nous? Or, il est

certainement décidé à quelque chose. La preuve, c’est le calme qu’il

témoigne, son apparente résignation.

--Alors, il vaudrait mieux lui rendre la liberté?

--Qu’on le lâche ou qu’il s’en aille par ruse, remarqua Williams, le

secret de la mission et de Prénonne est bien compromis.

--Que peut-il nous en arriver?

--D’être dépouillés, battus, emprisonnés. Oui, une attaque simulée. Nous

serions discrédités dans l’affaire. C’est ce qu’il faut éviter. Mais je

ne vois qu’un moyen.

--Je le connais aussi, dis-je, et c’est toujours à celui-là que nous

retournons.

--Tiens, dit Williams, le chien de Christiane qui rôde.

C’était un petit animal à poil roux qui faisait des grâces à sa manière

en vous présentant, tout à la fois, son museau et son arrière train.

--Emporte-le, continua Williams. Il te servira pour ta nuit de garde.

Je devais, en effet, monter la faction dans la tente qui servait de

prison à Constantin de Henne. Vers une heure, nous avions convenu que

Williams viendrait me relever.

--En fermant la portière, me conseilla-t-il, accroche donc, sans le

montrer à Henne, un petit grelot. Si quelqu’un essaye d’entrer ou... de

sortir, tu seras prévenu. Et puis, garde ton revolver. Et puis encore,

comme le répète Ali-Rhem à tout propos: Koudâfiz, c’est-à-dire: «La paix

soit avec toi».

J’emmenai le chien de Christiane parce qu’il me suivit. Lorsque je

pénétrai dans la tente de Henne, celui-ci dormait, étendu sur son lit de

camp. Je m’installai en face de lui, dans mes couvertures, mon revolver

à portée de ma main, et je me mis à fumer. Patham se coucha à côté de

moi. Bien sagement, il posa sa tête sur ma jambe et ne bougea plus.

Nous sommes déjà de bons amis, Patham et moi. Le silence de la nuit

était impressionnant. Parfois, les mulets du convoi frappaient le sol,

et puis la respiration du prisonnier. A la tremblante clarté de la

lampe, suspendue au montant du milieu, on ne pouvait pas lire. Il suffit

d’être de garde, croit-on, pour avoir envie de dormir. Ce soir là, par

chance, je n’avais pas sommeil. Et des souvenirs que je croyais presque

oubliés me tenaient compagnie, fantômes qui se lèvent dans la

demi-obscurité, petites remarques et grandes ambitions, assoupies dans

la journée et qui surgissent au gré d’on ne sait quel mystérieux

mécanisme. Je revoyais ainsi le wagon-couloir de l’express, la muraille

roulante du bateau, à Marseille, Prénonne si incertain, et ses ordres

qui paraissaient sans réplique, l’humide séjour sur le port, Henne, mon

prisonnier actuel, la première apparition de Christian, ce jeune homme

au menton volontaire, nos soirées criblées d’étoiles, en mer, et puis la

révélation du véritable Dallène, tous les événements enfin jusqu’à

Lemans tombant par terre, jusqu’à Constantin fuyant, suppliant

Christiane de le suivre, pour en aboutir à cette surveillance de tous

les instants. En somme, je devais le reconnaître, Constantin de Henne ne

m’avait cherché querelle que le jour où mon assiduité auprès de

Christiane lui avait déplu. C’est à peine si nous nous connaissions et,

en dehors de l’incident de Marseille où il s’était employé, sur l’invite

de Prénonne sans doute, à me ramener sur le bateau, nous ne nous

parlions que rarement. Une haine étrange, cependant, nous tenait en

garde l’un contre l’autre. Je lui en voulais de son crédit auprès de

Christiane et ne parvenais point à lui pardonner la préférence qu’elle

lui avait témoignée. Mais, entre nous, aucune allusion à ce qui nous

divisait. Même depuis son arrestation, et au cours des longues heures de

surveillance, Henne ne m’avait pas dit un seul mot. Quand nos regards se

croisaient, il détournait la tête le premier; il affectait

habituellement de ne pas me voir, ou bien, comme cette nuit, il

dormait... Et moi-même, tout doucement, je cédais à l’invitation, dans

cette atmosphère close et surchauffée, et je fermais les yeux...

Je fus éveillé par un bruit que je ne m’expliquais pas. Je me dressai

soudain et j’aperçus, éclairé par la lampe qu’une main inconnue avait

baissée, Constantin de Henne qui se tenait près de l’ouverture de la

tente. Il était libre. Les liens de ses jambes, il les avait dénoués.

Henne se préparait à partir. Et je compris qu’il venait de me réveiller

lui-même, en faisant tinter le grelot que j’avais accroché aux issues...

D’un bond, je fus sur pied. Henne se retourna. Nous nous regardâmes. Ni

l’un ni l’autre, nous ne pensions à parler. Mais nous étions sûrs qu’il

n’y aurait pas de pitié. J’étais incapable de pousser un cri. Quant à

Henne, interdit, il ne bougeait pas. Je me baissai pour prendre mon

revolver, mais je ne le trouvai plus. En rejetant mes couvertures,

j’avais dû envoyer rouler mon arme dans le sable.

Pourquoi Henne, à ce moment-là, ne prit-il pas la fuite? La chose lui

était possible. La présence d’esprit lui manqua complètement. Je ne

cessais de le surveiller. Peut-être redoutait-il quelque nouvelle

machination. Il devina certainement ce que je cherchais... Il fit le

geste de s’approcher de moi, et je me relevai aussitôt pour lui faire

face. En étendant les bras, je pouvais toucher les épaules de mon

adversaire. Il était, du reste, plus grand que moi. Un pas encore. Puis

un autre. Et brusquement, un corps-à-corps s’engagea. Mais Constantin de

Henne, solide, habitué peut-être à ce genre de combat, prenait

rapidement l’avantage. Je me sentis serré à la taille et comme soulevé

de terre. Je suffoquais. J’eus cependant l’idée de laisser traîner mes

pieds, de me faire si lourd que Henne ne put me renverser comme il en

avait l’intention. Il prévint ma tactique, et, sans essayer d’effort,

continua de me tenir les bras. Nous luttions en silence, nos poitrines

oppressées, parfois nous glissions un peu dans le sable, parfois nous

restions immobiles, sans lâcher prise, méditant chacun des ruses

inédites.

Et je me rappelai tout d’un coup le petit stylet que j’avais acquis, à

Ashar, chez un marchand, au bord du Tigre. Hier soir, je l’avais mis,

tout grand ouvert, la lame enveloppée d’un mouchoir, dans la poche de

mon veston; pour le prendre maintenant, j’étais obligé de desserrer mon

étreinte. Mais alors, Henne se douterait de quelque chose et ne me

laisserait pas achever mon geste. Je donnai quelques signes de

faiblesse, je lâchai peu à peu mon adversaire qui fut persuadé de sa

prompte victoire. Et je suis certain qu’il ne prolongeait plus le combat

que pour me fatiguer d’avantage. Je pus, à la faveur de cette feinte,

fouiller dans ma poche. J’y trouvai mon arme, dont la lame--j’en étais

assez glorieux--coupait au vol une feuille de papier et, me baissant un

peu, j’en approchai la pointe du ventre de mon ennemi, puis, me

redressant d’un effort désespéré, je poussai le stylet... De mon bras

resté libre, je serrai Henne contre moi pour qu’il ne pût se dérober.

Mais il devina cette manœuvre, ou bien la pointe du stylet le piquait

déjà à ce moment-là. Il cria, se débattit, voulut se dégager. Je le

tenais bien et je sentais mon arme qui s’enfonçait comme une pelle de

fer dans du sable mouillé, si facilement même que j’eus peur de l’avoir

fait glisser entre la peau et les vêtements de Constantin. Mais les

tenailles de mon adversaire se relâchaient; ses bras tombèrent, et j’eus

à supporter tout le poids de son corps qui se repliait sur ses jambes.

Alors, je me jetai de côté pour éviter le sang, mais le stylet à trois

lames était une arme propre, qui provoquait à l’intérieur d’un homme une

soudaine hémorragie et refermait les chairs derrière lui à mesure qu’on

le retirait de la plaie. J’exécutai tout cela avec méthode, sans

affolement, comme un praticien qui termine une opération périlleuse où

sa renommée est en jeu, ayant vaguement conscience que, plus tard, je ne

manquerais pas de me féliciter du sang-froid dont je m’étais administré

la preuve.

Je couchai Constantin de Henne par terre, sur le sable; j’essuyai mon

arme sur les couvertures de son lit, puis, certain enfin que j’avais

enfin quelques minutes de répit, j’allai chercher Williams...

Sous les murs de Bagdad · 第 82 / 89 题