Nos chevaux revinrent au caravansérail par grandes foulées. Nous leur
avions rendu les rênes, nous fiant à leur instinct. Bientôt, la petite
lumière qui luisait dans la muraille de boue durcie apparut. Le temps de
mettre pied à terre, et nous nous engageons dans le couloir. Parvenus
devant la porte de Christiane, nous attendons dans la nuit qui sentait
la terre et la fumée. Dans la chambre, de l’autre côté du bois, un voix
suppliait et commandait tour à tour.
--Ils me poursuivent. Tout est prêt. Fuyons.
--Où aller? demandait la voix de Christiane.
--Ne vous inquiétez pas. Nous fuirons. Venez. Ils ne se sont pas occupés
de vous quand vous restiez seule, en quarantaine, sur le bateau japonais
de Port-Saïd.
--Ah! souffla Prénonne près de moi, Henne s’apprêtait à partir seul,
parce que je lui avais refusé de retourner sur Bassorah. Il me
trahissait et nous abandonnait.
--Silence! grogna Williams.
--Laisse-le, dis-je. Prénonne vient de voir clair dans la situation. La
lumière de ses raisonnements l’inonde.
--Prépare-toi, répondit Williams. Le moment est proche.
Dans ce corridor étroit, nous étions tous immobiles, chacun au poste
qu’il fallait, prêt à combattre, comme sur un navire de guerre attaqué,
lorsque sonne la cloche de feu.
Alors Williams frappa à la porte; les voix qui chuchotaient
s’arrêtèrent. Williams cria:
--Ouvrez-moi! C’est Prénonne!
Après un intermède qui nous parut très long, la voix de Christiane
demanda:
--Que voulez-vous?
--Il ne peut pas s’évader? questionna Prénonne.
Mais Williams, encore une fois, le pria de se taire, et, contrefaisant
toujours sa façon de parler, il prenait cette manière haletante et
rageuse qui appartenait à Prénonne. Le comique de cette imitation,
devant Prénonne lui-même, me donnait une forte envie de rire.
--Ouvrez donc! on vient de me voler mes effets.
Une certaine hésitation suivit. Des pas, des objets bousculés, puis la
porte doucement laissa couler une ligne de lumière, et Williams, s’étant
retiré, découvrit Prénonne dont le visage se montra dans la clarté.
Christiane lui demanda:
--Que se passe-t-il donc, monsieur?
Mais elle se gardait bien d’abandonner l’entrée. Pour Williams et pour
moi, il était clair que Henne, qui ne pouvait trouver aucune issue autre
que celle que nous occupions, profitait de ces temporisations pour se
cacher.
--Qu’y a-t-il? répéta la jeune fille.
Malheureusement, Prénonne, esprit étroit et sans réplique, soit qu’il
fût déconcerté, soit qu’il ne comprît point où nous voulions en venir,
soit qu’il manquât d’invention, se taisait et ne bougeait pas.
Christiane, qui avait peur et qui se méfiait aussi, allait sans doute
refermer sa porte, lorsque Prénonne fut poussé par des mains
invisibles--les nôtres--dans la chambre de la jeune femme, et se plaça
le long du chambranle. Christiane poussa un cri; elle voulut rejeter la
porte. Les jambes de Prénonne ne le permettaient plus. Dans la pièce
ainsi ouverte, nous entrâmes.
--Ne vous effrayez pas, déclara Williams. Nous cherchons M. de Henne.
--Et nous savons qu’il est ici.
Christiane se taisait. Elle regardait Williams, puis Prénonne
silencieux, puis moi-même.
--Nous resterons ici jusqu’à ce que M. de Henne veuille bien se
dénoncer.
Les couvertures du lit de camp, dans le fond de la chambre, se
soulevèrent, et la tête de Henne se montra. Déjà, nous étions sur lui.
--Que me voulez-vous?
Ses yeux durs nous dévisageaient avec fixité, et la haine de son visage
semblait se réfugier dans ses mâchoires serrées et ses lèvres qui se
refermaient. C’est dans le péril que les caractères se montrent, sans
fard, ce qu’ils sont.
--Laissez-vous désarmer, monsieur. On ne vous fera pas de mal.
Sans répondre, comprenant sans doute l’inanité d’une résistance, Henne
nous laissa prendre son revolver et son couteau de chasse. Williams
tenait une main du prisonnier, et il eut la paume déchirée par des
bagues que Henne portait aux doigts.
Prénonne proposa de lier les poignets et les pieds du captif qui se mit
à protester.
--Je regrette, monsieur, mais c’est, en effet, indispensable.
Henne alors se tourna vers Prénonne et, d’un ton de commandement:
--Vous n’allez pas permettre cette infamie?
Prénonne déroba son regard. Il avait trouvé une brosse, à portée de lui,
et, de sa main restée libre, il se nettoyait à petits coups. Sans qu’il
fût possible d’expliquer pourquoi et comment, la rapide influence que
Constantin de Henne avait conquise sur Prénonne venait d’être perdue en
quelques minutes, le temps pour un homme d’être maîtrisé et ligoté sur
un lit de camp. Ainsi, suivant le choc des événements, se retournent les
âmes toujours indécises et qui se dirigent vers l’aimant du plus fort.
Le plus fort, en la circonstance, c’était Williams qui essuyait ses
doigts ensanglantés par les bagues de Henne.
--Prends les lanières de cuir qui se trouvent dans ma poche, me dit-il.
Et s’adressant au prisonnier, il reprit:
--Vous aimez les bijoux, à ce que je vois, monsieur? Les poucettes de
nickel, quand elles sont bien astiquées, font de délicieuses bagues, et
les chaînes d’inimitables bracelets.
Henne ne bougeait plus. Il avait compris très vite toute l’ampleur de sa
disgrâce. Du reste, pour tout dire à sa louange, Williams lui appuyait
sans brutalité, près de l’oreille droite, le canon d’un revolver
espagnol, et ce langage, qui a un sens dans tous les pays, Henne en
avait saisi la portée tout de suite.
J’avais déjà ficelé les pieds du prisonnier, et je joignais ses
poignets, lorsqu’il me prévint:
--Attachez-moi solidement. Je le conçois. Vous n’aurez pas tort. Mais ne
coupez pas la peau.
A mon tour, je concevais l’énergie et la résistance de cet homme. Il
cédait peut-être à la force, il ne s’avouait point battu. Christiane,
interdite, s’était retirée dans un angle de la pièce et nous regardait.
On l’avait oubliée. Henne à lui seul retenait toute notre attention.
Or, Williams, levant par hasard la tête, aperçut la jeune femme qui
s’avançait sur nous. Je suivis le mouvement de mon ami et je ne retins
pas ma surprise. Christiane ne me voyait point. Elle marchait sans
faiblir. Williams n’eut pas l’air tout d’abord de l’avoir remarqué. Il
continuait à donner des ordres et, parfois, il secouait les gouttes de
sang qui s’amassaient dans sa main. Mais lorsque Christiane fut à deux
mètres de nous, Williams détacha ces mots:
--Retirez-vous, madame, vous nous gênez!
La jeune femme s’arrêta, obéissante.
--Et ne croyez pas que je vous conseille de fuir.
Williams retirait méthodiquement tous les papiers et portefeuilles qu’il
trouvait dans les poches de Henne immobilisé dans ses cordes. Celui-ci
semblait indifférent.
--Vous faites là un drôle de métier, finit-il par dire.
--N’est-ce pas? répondit Williams, conciliant.
Et il retournait dans sa main un trousseau de clefs qu’il venait de
prendre dans la ceinture de Constantin de Henne.
--N’est-ce pas? monsieur. Je vous approuve. Mais comme ce bon M. de
Prénonne sera heureux de pouvoir se perfectionner en anglais quand il
lira vos précieux petits documents. En attendant, voici une clef qui
ressemble à celle dont je me sers pour ouvrir ma petite valise.
«Retirez-vous, madame, gronda-t-il, puis pour l’homme ficelé, il ajouta:
«Vous aviez tous les talents monsieur. Il nous faudra examiner ce petit
trousseau.
Cependant nous ramassions en un paquet ce que nous avions trouvé sur
Constantin de Henne.
--Allons mettre les scellés sur ses caisses, annonça Williams.
«Madame, continua-t-il, en regardant Christiane, préparez-vous. Le
convoi nous attend, comme M. de Henne vous l’assurait tout à l’heure.
--Je ne partirai pas, déclara la jeune femme.
--A votre aise. Nous ne forçons personne.
--Qu’allez-vous faire maintenant? demanda Christiane.
--Nous allons, répondit aimablement Williams, transporter ce malheureux
garçon qui ne peut plus se mouvoir--et il désignait Henne empaqueté sur
le lit--sur un cheval où nous saurons bien le maintenir en équilibre.
«Puis, nous rejoindrons la caravane qui nous attend à quelques centaines
de mètres d’ici, à l’endroit même où M. de Henne la fit bivouaquer pour
notre commodité.
En parlant, Williams surveillait Henne que ces derniers mots
déconcertaient. Il comprenait brusquement que tous ses plans laborieux
s’effondraient, puisque nous avions découvert le convoi et arrêté
l’exode.
--Je vous avais bien averti, disait Williams à Constantin de Henne,
comme nous transportions notre prisonnier ficelé sur le cheval
qu’Ali-Rhem avait amené devant la porte du couloir.
--Averti de quoi? bégaya Henne.
--... que, pour notre prochaine rencontre, je saurais prendre toutes mes
précautions.