DANS CE MONDE-CI OU DANS L’AUTRE

On ne devait tout d’abord rester qu’une seule nuit dans ce caravansérail

très ancien, bâti sur le modèle des caravansérails de Perse et de

Mésopotamie, et dont je dirais bien le nom si j’étais sûr que cette

précision n’autoriserait point des gens du pays à mettre aussi des noms

sur les personnages de cette histoire mal connue. Une seule nuit, avait

donc affirmé Prénonne. C’est pourquoi l’on y passa la journée du

lendemain, puis la nuit, puis une journée encore, et la nuit suivante.

Prénonne ne se décidait plus à partir, et Williams souriait de cet arrêt

prolongé que les indigènes du convoi prenaient au mieux et

transformaient en une installation complète, tant les nomades s’adaptent

vite aux endroits où l’on a l’imprudence de les laisser s’asseoir.

--Henne, qui poussait Prénonne à marcher sur Bagdad, a dû trouver de

bonnes raisons pour nous faire prendre racine, remarquait Williams. Un

matin, il va ordonner le retour.

--Sur Bassorah?

--Sur la France, si tel est le bon plaisir des «Rosbif».

Mais si les Bédouins s’accommodaient de ce campement sans fin, les

Français ne parvenaient pas à s’habituer à cette vie trop paisible. Ils

s’ennuyaient. Peut-être regrettaient-ils sans se le formuler les nuits

troublées de la route, les alertes, les rondes, tout cet imprévu qui

leur fournissait, avec une distraction parfois périlleuse,

d’innombrables sujets de causeries.

A force de se trouver ensemble sur mer, sous la tente du désert ou la

brique de glaise des villages, de subir toujours les mêmes désagréments

de l’existence en commun, les Français, assemblés dans cet hôtel si

calme, ayant perdu toute raison d’union et de camaraderie, ne pensaient

plus qu’à se fuir.

Christiane, oubliant jusqu’à l’essai de conciliation tenté auprès

d’elle, se détournait lorsqu’elle me rencontrait, ou bien, si elle

n’avait pu se dérober à temps, me regardait fixement sans paraître gênée

par ma présence, comme si je n’étais pas un corps opaque et qu’il lui

fût permis d’y voir au travers.

Ce privilège, du reste, ne m’appartenait pas en propre: Christiane

semblait le pratiquer avec chacun de nous.

Williams, qui affectait toujours une discrétion de diplomate, se

soumettait à de véritables cures de silence. Il m’adressait à peine la

parole. Et il croyait peut-être qu’il avait fini par transformer son

caractère, à force de le conformer à la discipline qu’il s’imposait,

alors qu’il subissait, comme les autres, le dépaysement du malaise

général.

Pour se distraire, Williams parcourait le caravansérail et ses

dépendances. Il découvrit, au cours de ses recherches commencées par

désœuvrement, dans une pièce cadenassée que l’on pouvait croire du

premier coup d’œil murée, près de celle que nous avions élue pour

domicile, un phonographe et un attirail de disques. Des soldats anglais,

au beau temps de l’occupation impérialiste, les avaient remisés et

oubliés dans cette chambre réquisitionnée, comme un morceau de leur

patrie absente.

--Ça nous fera une belle écurie, décréta Williams qui ne renonçait pas

facilement à ses idées.

Un soir, en effet, sans prévenir les locataires de l’hôtel, Williams

conduisit nos trois chevaux,--les deux nôtres et celui de Lemans,--dans

cette retraite que l’on pouvait facilement surveiller. Personne ne

s’aperçut de ces nouveaux pensionnaires. Pas même Prénonne qui, du

reste, ne remarquait jamais rien.

M. de Prénonne se promenait sur les toits de feuillages et de terre

battue de notre hôtellerie. Il contemplait le paysage des sables aux

reflets trop brûlants, d’un côté, et des palmiers de l’autre, mais,

comme Christiane lorsqu’elle me regardait, il ne les voyait pas. Il

apercevait d’autres choses plus loin et plus haut... De grandes

choses... Il imaginait des songes faciles dont il était le héros:

général à la tête d’une armée, il envahissait ce pays et s’y installait

en conquérant, ou bien, recevant pleins pouvoirs de son gouvernement,

avec l’aide des tribus arabes, il rejetait les Anglais à la mer... Quand

le soir colorait l’horizon à grands traits, Prénonne prenait sa flûte

dont il tirait des sons pointus pour le plus grand agacement de

Rives-Ribière et du chien adoptif de Christiane.

Dans le bivouac, l’avarice de Prénonne était notoire. Il économisait sur

ses frais de représentation et se promenait vêtu d’habits rapiécés. On

lui reprochait encore d’être la cause du manque de nouvelles. Tout

semblait, en effet, organisé pour que rien ne nous parvînt de France. Et

Rives-Ribière, dans un rire, faisant allusion aux rêveries mégalomanes

de ce mari malheureux qui ne tenait pas à recevoir de lettres, ajoutait:

--Quand on est battu sur ce front-là, et vous savez lequel, on n’est pas

forcément plus heureux sur un autre, par exemple sur l’ancien front de

Mésopotamie.

Parfois, le soir, lorsque les conversations languissaient, Pierre

Sartigues, le petit fonctionnaire casanier, comme il l’assurait en

riant--mais je savais quel voyageur il était--apercevant la porte de

notre chambre entr’ouverte, montrait son nez faussement inquiet:

--Je viens vous voir. Quoi de nouveau?

--Entrez, si vous vous ennuyez.

--Oh! je ne m’ennuie pas. Merci.

Déjà il s’éloignait, ne voulant rien avouer de son désarroi.

--Et Rives-Ribière, où est-il? criait Williams.

Rives-Ribière avait une distraction. Sous prétexte d’aller à la

découverte d’objets rares, il partait seul, souvent, à l’aventure. Il se

forçait à marcher longtemps et s’appuyait sur une lourde canne qui le

gênait. Mais il la traînait partout avec lui.

Christiane ne cachait pas qu’elle en avait assez du sable, du soleil, de

la chaleur, des moustiques, du sable encore. Nulle diversion à ce

programme accablant, si ce n’est la soudaine, déconcertante fraîcheur

des nuits.

--Que faisons-nous ici? Pourquoi ne pas rentrer en France?

Elle parlait haut, ne s’adressait à personne, et le comique de cette

situation ne m’apparaît guère qu’aujourd’hui. Williams et moi, nous nous

taisions, nous n’avions pas même l’air d’entendre, Williams par dédain,

indifférence réelle, moi par calcul.

Quant à Constantin de Henne, quand on le demandait, il y avait toujours

quelqu’un pour répondre:

--Il fait l’allée...

On savait ce que cela voulait dire. Henne, armé d’une badine de jonc,

parcourait lentement l’allée qui longeait les murs du caravansérail.

D’abord, il avait chassé à coups de cravache les mendiants, les enfants

et les chiens qui venaient fouiller les ordures que jetaient les

Bédouins et notre cuisinier-interprète Ali-Rhem. Mais, maintenant, à la

vue de cet homme qui arpentait le chemin, tous les misérables prenaient

l’habitude de fuir... Henne en était réduit alors à s’attaquer aux

nombreuses guêpes qui s’élevaient en bourdonnant à son approche. D’un

revers de sa baguette, il les coupait en deux. Sa grande joie consistait

ensuite à rechercher les tronçons frémissants dans l’herbe roussie.

Mais les nuits surtout étaient longues. Si, le jour, on ne pouvait guère

s’éloigner du caravansérail, à cause de la chaleur déjà grande et du

danger, sitôt le coucher du soleil, dans ce pays favorable aux

guet-apens, chacun se retirait dans sa chambre, et attendait le sommeil

en fumant près d’une lampe de fortune.

Or, ce soir, la nouvelle se répandit que Williams, qui avait découvert

un phonographe, venait de l’installer dans le couloir sur lequel

s’ouvraient nos cellules. Tous ceux que lancinaient l’exil, le séjour

forcé sous ce ciel lourd, furent saisis d’un calme presque religieux

lorsqu’ils entendirent les airs mécaniques de gigues et de refrains

anglais que creusait une pointe d’acier sur un disque d’importation. Et

voici que, dans ce corridor aux murs de glaise, éclairé seulement par

les lampes des pièces restées ouvertes, un chant léger s’éleva, porté,

semblait-il, sur une banale ritournelle de music-hall.

Christiane, pour tous ces hommes en rupture d’habitudes européennes,

perdus dans ce pays de sable et de soleil et que poursuivaient les

regrets misérables d’un monde civilisé, recomposait les raisons de leur

dépaysement: Paris, les avenues droites d’une grande ville, la campagne

verte et boisée, et pour celui-ci des tavernes où des femmes légèrement

vêtues coudoyaient les arrivants comme de vieux amis; pour cet autre,

une rue de province où tâtonnait un piano; pour chacun, enfin, elle

traduisait le spleen qui lui était particulier...

Soudain Williams, qui ne disait rien, se leva, gagna le couloir; je crus

qu’il allait voir Christiane et le cercle de ses admirateurs. Mais il

s’arrêta devant la cellule de Henne. La porte était entre-bâillée, une

lumière tendre filtrait que procurait un abat-jour bleu. Dans la pièce,

personne... Que signifiait cette absence? Pour Williams, elle paraissait

étrange. Je me gardais d’interroger mon ami, mais son agitation était

visible. Pour moi, j’avoue que je ne parvenais pas à trouver cette

absence anormale: Henne disparaissait souvent le soir, il faisait un

tour aux écuries, achevait une cigarette, puis il rentrait.

On entendait la voix de Christiane, qui montait, et cette voix, de loin,

était émouvante. Tous, j’en suis sûr, nous étions conquis par cette

romance italienne qu’elle chantait maintenant et que nous comprenions

mal. Une phrase revenait en leit-motiv, une de ces petites phrases de

rien du tout, mais capables de contenir bien des choses, et qui versent

dans le cœur de celui qui les a retenues une mélancolie où il retrouve

aussi bien un parfumé souvenir d’enfance, quelque lointain rêve d’amour,

ou le désir désintéressé qu’il éprouva naguère pour une femme rencontrée

par hasard et qu’il savait ne revoir jamais...

Des applaudissements éclatèrent. Williams ne retint pas un geste de

contrariété. Devant notre porte, une ombre fila. Williams, qui jusque-là

ne m’avait pas adressé la parole, parut s’apercevoir qu’il n’était point

seul.

--C’est le moment, dit-il. Allons lui demander des explications.

Je ne demandai pas qui pouvait être ce «lui» dont on me parlait; je

suivis Williams sans hésiter; je pensais que si mon ami se décidait

ainsi, c’est que déjà tout son plan était formé, que l’heure était venue

d’agir et le mot du jeu découvert. L’homme allait-il jeter sa belle

carte?

* * * * *

Dans le petit couloir, les chants et les bravos avaient cessé. Williams

pénétra dans la cellule, à peine ouverte, ainsi que nous l’avions vue

tout à l’heure, qu’occupait M. de Henne. Elle était vide. Williams

l’examina un instant, puis referma la porte, complètement. Nous revînmes

alors dans notre chambre où Williams disposa une faible lumière derrière

un abat-jour également bleu.

--Sortons, dit-il.

Et il laissa la porte entre-bâillée, comme nous l’avions trouvée dans

l’appartement de M. de Henne. Alors, ce fut la visite des écuries. La

nuit était très noire et nous avancions à tâtons. Un bruit discret au

loin, mais, comme nous approchions, le bruit cessa. J’eus quand même

l’impression que notre visite dérangeait des gens qui ne nous

attendaient pas, et depuis, en y réfléchissant, je me suis souvenu que

des nomades du convoi s’étaient retournés à notre arrivée. Ils ne

dormaient pas. Mais nous ne pouvions point leur tenir rigueur d’avoir

écouté les chants de Christiane. A ce moment-là, du moins, je ne voyais

guère au delà. Près d’un foyer qui s’éteignait, des Bédouins étaient

couchés dans leurs couvertures. Un chien se mit à aboyer, puis un

autre... Le chien de Christiane leur répondit...

--«Il» est rentré, souffla Williams.

Déjà, nous revenions en courant, lorsque le hennissement d’un cheval,

prés du caravansérail, nous arrêta. Cela venait du côté de l’allée où

Henne avait l’habitude de diriger sa promenade, l’après-midi.

--C’est sa jument, déclara Williams, qui s’était avancé. Je la reconnais

à la tache blanche qu’elle a près de l’œil gauche.

--Comment peux-tu l’apercevoir?

--L’habitude. C’est une bête que j’avais choisie pour moi, à Bassorah,

mais...

--Pourquoi l’a-t-on mise là?

--Elle est sellée, prête à partir. Rentrons, décida mon ami.

Tout le monde devait dormir dans l’hôtellerie; les chambres étaient

fermées, les lumières éteintes. Seul un rayon luisait dans la

cellule--la nôtre--que nous avions préparée.

Williams et moi, nous y entrâmes. Nous eûmes juste le temps de nous

cacher. Williams avait à peine repoussé la porte, sans la fermer, que

les pas feutrés de quelqu’un qui ne tient pas à signaler sa présence

glissèrent dans le corridor. Nous étions là, chez nous; nous

attendions... L’homme allait-il passer sans s’arrêter? Allait-il?... Les

pas se rapprochaient. Encore quelques secondes... L’homme est arrivé, il

touche le mur, reconnaît le bois, la serrure, la clarté bleu pâle...

Et, trompé par toute la mise en scène de Williams, croyant retrouver sa

propre cellule, l’homme entra dans la chambre où nous étions. Il se

retourna pour fermer la porte avec précaution; mais ce fut mon ami qui

sortit de sa cachette, et poussa les verrous.

--Eh bien, monsieur de Henne, que venez-vous faire ici?

Henne, qui avait reculé en nous voyant, se remit très vite. Il s’excusa.

Il ne comprenait pas comment il avait pu s’égarer. Il fit mine de

vouloir se retirer, toutefois sans marquer de hâte.

--Vous ne nous dérangez pas. Au contraire...

L’autre n’eut pas l’air de comprendre l’ironie. Et il levait la main

vers les loquets.

--Restez! commanda Williams. Nous avons à vous parler. Si vous n’étiez

pas venu, nous aurions été obligés d’aller vous chercher.

Henne dut avoir alors le sentiment qu’il était tombé dans une embuscade.

Il regardait rapidement dans la chambre. L’abat-jour bleu, devant la

lampe, lui fut une révélation.

--Laissez-moi... ordonna-t-il.

Williams ne répondit point.

--Que me voulez-vous? demanda-t-il encore.

--Tout à l’heure, vous serez libre. Vous partirez, et vous ne reviendrez

jamais.

--Pourquoi ces ordres?

--Vous n’avez pas à les discuter.

--Alors, je n’ai pas non plus de raisons pour m’y conformer.

--Pourriez-vous nous dire ce que vous faisiez aux écuries? Non, n’est-ce

pas? Alors, vous voyez bien que vous devez partir.

--C’est tout ce que je demande. Vous aussi. Mais dans quelques jours...

J’avais la certitude que Henne ne cherchait qu’à gagner du temps. Son

air soudain innocent, ses attitudes étonnées, la façon dont il semblait

jouer avec les questions de Williams, prouvaient qu’il voulait nous

distraire et prolonger un entretien dont il avait pris son parti à

mesure qu’il établissait une nouvelle méthode.

Je ne parvenais pas encore à comprendre pour quelle raison Henne était

sorti d’abord, puis rentré dans le couloir, mais Williams devait le

savoir. Je remarquai par contre que «notre prisonnier» ne portait aucune

arme, ni apparente, ni même cachée, je dis bien cachée, car il n’aurait

pas manqué, depuis qu’on l’interrogeait, de nous la montrer un peu.

--Je ne vous interdis pas les plaisanteries, répliquait Constantin de

Henne avec cet air qui avait le don de me mettre en colère et que déjà,

une fois, il avait arboré en ma présence, sur le bateau japonais, le

soir où il vint me prier sans cérémonie de ne plus m’occuper de

Christiane.

«Je vous saurais gré, continuait-il, de ne pas faire ces plaisanteries à

mes dépens. Entre nous, ça ne me dérange pas. Finissons-en et

laissez-moi aller dormir chez moi, puisque je me suis trompé de porte...

--Sans doute. Auparavant, dites-nous qui tira sur nos personnes dans

l’oasis de Bassorah?

--Si je connaissais les coupables, monsieur, ils seraient déjà pendus.

--Et qui assassina Lemans? Et qui manqua de tuer Prénonne? Et qui mit

des lettres dans les papiers de Lemans?

Henne haussa les épaules:

--La plaisanterie dure un peu.

--Et que faisiez-vous tout à l’heure, près des écuries?

Henne sentit peut-être, après les accusations dont Williams venait de le

charger, le besoin de se justifier.

--La visite de surveillance, monsieur. Quant au reste, je ne comprends

toujours pas.

--Vous allez comprendre, poursuivit mon ami. C’est très simple: en

sortant d’ici, vous prendrez votre jument qui a une tache blanche près

de l’œil gauche. Elle vous attend, attachée le long de ce mur, par vos

soins. Vous emporterez quelques vivres pour la route et vous vous en

irez...

--M’en aller? Où donc aller?

Henne avait contracté son dur visage dont une fureur soudaine accusait

tous les traits. Ses yeux clignotaient. Il ne parlait plus, tant ses

lèvres tremblaient.

--Je refuse, articula-t-il enfin.

--Comme c’est regrettable!

Williams, d’un geste que je lui connaissais bien lorsque le danger était

imminent, fouilla sous la doublure de sa veste; il y trouva un petit

stylet qu’il gardait toujours sur lui. Il tira à demi la lame du

fourreau, d’un air si machinal, si naturel aussi qu’on pouvait croire à

la conséquence d’un tic, à l’acte irréfléchi d’une innocente habitude.

Je vis ce mouvement; Henne, qui l’aperçut de son côté, sans doute, ne

broncha point.

--Comme c’est ennuyeux! Décidez-vous, car nous sommes pressés. Et nous

n’avons pas le choix à vous offrir: la fuite ou bien...

--Où voulez-vous que j’aille? demanda Henne, qui parut se ressaisir et

comprendre que la partie était, en ce moment, du moins, inégale.

--Un homme comme vous n’est guère embarrassé...

--Mais encore...

--Où vous voudrez, monsieur. Mais faites vite.

Et Williams, en parlant, s’était approché de Henne. En même temps, il

m’avait fait signe de me tenir prêt et, ce signe, Henne le vit à n’en

pas douter. Alors, soudain, il changea de ton.

--Eh bien, soit, j’accepte. Rengainez votre poignard, monsieur Williams.

Et vous, monsieur Romerdy, ne crispez plus vos doigts sur votre

revolver.

Williams laissait déjà pendre le long de son corps la main qui serrait

la poignée de son arme.

--Je veux bien partir, puisque vous m’y obligez... _bessif_, avec le

sabre, comme disent les Arabes. Mais j’emmènerai Mlle Dallène. Du reste,

je ne veux pas l’obliger à me suivre; voulez-vous seulement la

réveiller, lui dire la violence dont je suis l’objet, et vous verrez

qu’elle m’accompagnera.

--Si vous vous dépêchiez un peu.

--Vous voulez garder Christiane? ricana Constantin.

--Pourquoi? Elle ne nous appartient pas. A vous non plus d’ailleurs,

trancha Williams.

--Laissez-la-moi. C’est ma seule condition. Je partirai.

Et Henne me regardait:

--Je vous débarrasserai de ma présence, puisque je vous gêne.

Puis, s’adressant à Williams, il ajouta:

--Vous serez le maître. Décidez-vous... que vous importe cette petite?

Et, tout bas, Williams me souffla:

--Laisse «la» lui. C’est le plus simple. Ou bien, alors, il faut aller

jusqu’au bout de nos décisions...

Il fit de nouveau le geste de chercher son stylet. Henne l’interpréta à

sa manière. Il se dirigea vers la porte.

--Je m’en vais. Sans conditions. Je ne l’emmène pas.

Williams me fit signe de tirer les loquets. Je m’approchai, et

Constantin m’examinait:

--Je ne l’emmène pas, monsieur, me dit-il à haute voix, puis plus

doucement:

--Elle me rejoindra.

--Vous savez nos conditions, lui lança Williams. Vous disparaissez ou

bien je ne réponds de rien...

--Si je m’en vais, c’est de mon plein gré, monsieur, croyez-le. Et parce

que cela me convient, soyez-en sûr.

Henne était sur le seuil de notre chambre. Un vent froid accourait du

couloir et je craignis un moment qu’il ne vînt éteindre la flamme de la

bougie qui vacillait.

--Allons, au revoir, ricana Henne. Dans ce monde-ci ou dans l’autre,

mais sûrement quelque part.

--Dans ce monde-ci, répondit Williams, j’en fais mon affaire; dans

l’autre, je m’arrangerai toujours pour ne pas vous laisser mon adresse.

X

Sous les murs de Bagdad · 第 77 / 89 题