On devait camper, pour cette nuit, au delà d’Amara. Déjà on avait élevé
les tentes sur leurs piquets lorsqu’on apprit que trois coups de feu
avaient été tirés sur M. de Prénonne presque à bout portant. Pas d’autre
détail. Les récits qui nous furent faits par Sartigues d’abord, puis par
Rives-Ribière, ne variaient que sur le nombre des coups de feu.
--N’en parlez pas à Prénonne, nous conseilla le gros dessinateur en
soieries. Il ne veut pas qu’on le sache.
--Heureusement...
Sartigues, qui était allé aux nouvelles, car nous restions au bivouac
pour surveiller le travail des Bédouins, revint bientôt.
--J’ai vu Prénonne, dit-il. Je lui ai exprimé mes craintes... Il m’a
interrompu: «On m’a tiré dessus, c’est vrai; on m’a manqué c’est
évident. Mais cela n’a aucune importance. Je vais rentrer sans le
secours de personne.»
--Il ne pourra rien faire simplement, pas même mourir, laissa échapper
Williams qui, pour racheter, à sa manière, cette réflexion spontanée,
s’imposa un silence bien marqué.
--Au fond, Prénonne qui simule le mépris de cet «incident», est fort
perplexe, déclarait Sartigues (un garçon, soit dit en passant, que j’ai
toujours mal jugé). Prénonne se tait parce qu’il ne sait rien, mais il
est comme nous: il se demande la cause de ces attentats successifs.
Hier, Lemans; aujourd’hui, lui-même...
J’écoutais Sartigues, homme avisé et réfléchi. Ce n’est que plus tard,
et la même chance dut favoriser Sartigues, quand la chose avait déjà
perdu le tiers de son intérêt, que j’appris les soupçons de Prénonne. Ce
personnage méfiant, d’esprit assez borné, soupçonnait à peu près tout le
monde. Il accusait tour à tour les Britanniques, qu’il considérait comme
nos ennemis les plus certains, les Bédouins du convoi et les gens de son
entourage. Et chaque fois qu’il arrêtait ses soupçons sur quelqu’un, il
croyait avoir enfin trouvé la bonne piste. Le don d’observation n’était
pas celui qui lui manquait le moins.
J’ai su également que, dans les notes qu’il prenait pour des rapports ou
des mémoires qu’il se proposait d’écrire, notes qu’il cachait
soigneusement, Prénonne attribuait ces attentats tantôt à des indigènes,
tantôt à des bandits fanatiques, puis il y vit, par la suite, la preuve
d’obscures manœuvres politiques. Et toujours, il laissait planer un
doute sur les Anglais, ombrageux et inquiets, du reste, de voir
l’importance que Prénonne et ses compagnons semblaient s’attribuer. Mais
ce que Prénonne n’écrivait pas, ce qu’il gardait par devers lui, c’est
que ces coups de feu étaient l’œuvre de Williams et de Blaze Romerdy. Et
cette idée ne lui vint point toute seule, mais lui fut suggérée par
quelque Constantin de Henne. Car, d’après Henne et Prénonne, Williams et
moi étions furieux encore d’avoir été contraints de partir pour Bagdad.
A la suite de ces réflexions contraires, ou peut-être, ce qui serait
plus grave, sans raison sérieuse, Prénonne distribua en peu de temps
plusieurs ordres consécutifs, différents les uns des autres. Depuis
quelques jours, du reste, il semblait en prendre l’habitude, et ces
ukases, dont le second s’opposait formellement au précédent,
permettaient à chacun d’observer que, sans Constantin de Henne pour le
guider, Prénonne aurait tout à fait perdu la tête.
--Ne nous endormons pas, me disait Williams. Jusqu’ici, ça a marché à
peu près. Henne dirige assez mal, c’est vrai, mais on le sait; on le
rectifie. Et puis, on se méfie. Mais, maintenant, on voit bien que
Henne, pas plus que Prénonne, n’est le maître des accidents qui se
répètent. Ou bien, alors, il est par trop l’auxiliaire du hasard.
Et Williams s’arrêta comme s’il avait trop parlé, mais j’étais certain
qu’il avait dit tout ce qu’il voulait que je retienne, et rien de plus.
--Qui sait, reprit-il, si, même à l’insu de Henne, il n’y a pas à côté
de lui, ou au-dessus, la «main britannique» qui veut se débarrasser de
gens qui la gênent en se servant, par exemple, des pillards ou des
fanatiques?
Peut-être encore les Anglais ont-ils compris que leurs espions étaient
«brûlés» auprès de nous et veulent-ils s’en séparer en nous les
abandonnant?... Est-ce qu’on sait?
C’est ainsi que Williams et Prénonne, sans s’être concertés,
aboutissaient aux mêmes hypothèses ou presque.
Le lendemain, Prénonne, ayant donné l’ordre de repartir, la caravane
reprit la route. Dès la première étape, Prénonne nous fit tous appeler,
Williams, Henne, Christiane, Rives-Ribière, Sartigues et moi. Il nous
annonça son intention de retourner en arrière et de renoncer à la marche
sur Bagdad. Puis il nous demanda notre avis; il nous observait en
parlant, surtout Williams, car il était persuadé que celui-là surtout
l’approuverait, et que Henne, par contre, proposerait de continuer.
Il s’adressa à moi le premier. Je regardai Williams, je crus interpréter
le sourire qu’il me jeta:
--Puisque vous me faites l’honneur de prendre mon opinion, répondis-je
avec cette politesse exagérée que j’employais à dessein avec Prénonne,
depuis notre algarade sur le quai de Marseille, j’avoue qu’il vaut mieux
continuer.
--Et vous, monsieur de Henne? interrompit sèchement Prénonne.
--Je suis de l’avis de monsieur, affirma Henne en contemplant le sable,
à ses pieds.
--Je suis... d’un avis... semblable, articula Williams, lentement.
--Vous ne m’avez pas compris, messieurs, dit alors Prénonne. Du moins,
je le crains... Quand je vous disais de retourner sur nos pas, ce
n’était pas seulement jusqu’à notre dernier bivouac, mais jusqu’en
France...
Maladresse, s’il en fut, d’un homme qui se croyait très habile. Williams
examina Prénonne, puis il prit la parole:
--Je suis très libre pour traiter cette question-là. Je n’ai jamais été
partisan de pousser jusqu’en Mésopotamie qui est--que cela nous plaise
ou non--le domaine des Anglais. Je jugeais alors cette expédition
sévèrement. Je la trouvais à tout le moins discourtoise pour nos anciens
alliés. Aujourd’hui que nous sommes engagés, mon sentiment n’a pas
changé.
Williams fit une pause, et il eut le plaisir de voir M. de Prénonne,
satisfait de la réussite de son stratagème, qui se tournait du côté de
Constantin de Henne.
--Mon sentiment, reprit Williams, ne s’est pas modifié, c’est vrai. Mais
mon avis, aujourd’hui, est que nous devons aller jusqu’à la fin de notre
entreprise. Ce n’est pas après avoir réfléchi au moment de partir, et
pesé toutes les déconvenues, que l’on doit renoncer...
Williams s’exprima un moment sur ce ton. Pas longtemps, juste assez pour
désorienter Prénonne.
Rives-Ribière et Sartigues, après l’intervention de mon ami, déclarèrent
qu’il fallait poursuivre l’entreprise.
--Vraiment, vous pensez que nous devons...?
Ce fut Henne qui répondit pour nous tous.
--Nous le devons d’autant mieux que nous ne pouvons pas faire autrement.
--Comment cela?
--Si l’on donnait l’ordre de retour, les indigènes, et même les nomades
du convoi, croyant à une retraite--se tromperaient-ils?--nous
attaqueraient.
--C’est bien, je vous remercie, termina Prénonne.
Mais il ne prit aucune décision. Il attendait que le hasard s’en mêlât.
Qui sait? Le destin y pourvoirait... Comme la pause était finie, les
gens de la caravane, sans attendre un ordre, s’étaient remis en route et
reprenaient la piste à travers les broussailles de l’oasis.
Williams chevauchait à côté de moi. Sartigues dirigeait l’expédition et
se tenait près d’Ali-Rhem. La route fut longue et silencieuse. Les bêtes
fatiguées butaient souvent, et nous bousculions ainsi, parfois, de
vieilles pierres qui se trouvaient là, peut-être, depuis des milliers
d’années...
* * * * *
A la nuit, nous nous arrêtions dans le caravansérail d’un petit village.
--Nous y serons à l’abri des attaques imprévues et des attentats,
affirmait Prénonne, et nous ne craindrons ni la chaleur du jour ni la
fraîcheur nocturne.
Mais à peine fûmes-nous installés dans les chambres de cette vieille
hôtellerie de brique et de glaise séchée, comme on en rencontre dans
l’Irak-Adjemi, que Prénonne comprit tout le danger de notre position.
Les murs s’élevaient jusqu’au deuxième étage et les toits formaient
terrasse, ce qui prêtait à une facile escalade, d’un côté, et aux
surprises meurtrières, de l’autre. Mais Prénonne, qui avait déjà
beaucoup de peine pour prendre une décision lui-même, était incapable de
reconnaître une de ses erreurs. Et nous restâmes dans le caravansérail.
Par contre, les Bédouins du convoi furent relégués, avec les chevaux et
les mules, dans une écurie voûtée. On y enfermait d’habitude les
troupeaux des caravanes qui montaient sur Bagdad. Une odeur de bergerie
piquait les yeux et serrait la gorge de l’imprudent qui s’y aventurait.
Williams ne voulait pas y loger nos montures.
--C’est une erreur de ne pas les garder sous notre surveillance.
Mais il fallait choisir une pièce dans l’hôtellerie. La «chambre» que
retint alors Williams était munie d’une vieille porte qui se fermait
difficilement, mais enfin elle se fermait. Williams prit cette chambre,
non sans avoir exploré les autres qu’il déclara inhabitables.
--Nous pourrions mettre dans l’une de ces pièces nos chevaux.
--C’est à voir. Pas tout de suite... quand nous serons installés, nous
enfoncerons un piquet pour maintenir la porte de bois.
--Nous sommes un peu éloignés des autres, par ici... remarquai-je. S’il
se produisait quelque chose, on n’entendrait pas.
--De quoi donc as-tu peur?
J’assurai Williams que je n’avais aucune crainte, mais je vis qu’il
était comme moi, rien qu’à la façon dont il explorait la pièce au sol de
terre battue où nous devions passer la nuit. En somme, on ne redoutait
rien de précis, mais si, par moments, on avait l’impression de jouer
avec le danger, un peu à la façon des enfants qui se divertissent au
simulacre des combats, d’autres fois, tout d’un coup, on éprouvait
profondément la sensation du péril, sa présence même, son entrée en
scène imminente.
--Ce qu’il y a d’émouvant dans cette existence-là--la nôtre--me confia
brusquement Williams, et même au milieu de la vie la plus ordinaire, ce
n’est pas ce qui est évident pour le commun des assistants, mais ce qui
ne se voit pas, ce qui se devine: le jeu secret des âmes, le tragique
qui se passe à l’intérieur des êtres, cependant que chacun demeure sur
la défensive et continue, en apparence, son calme petit chemin: drame
muet mais non imperceptible en face des péripéties les plus
extraordinaires et qui ne sauraient être qu’amusement pour enfants si la
réaction humaine en était absente.
«Rien ou si peu de chose ne transpire de ce qui se prépare. Les haines
et les appétits ne se dévoilent point, jusqu’au jour où l’un des
adversaires, se croyant sûr de la victoire, abat ses cartes et découvre
subitement ses manœuvres.
«Quel est celui qui, à l’heure actuelle, trame on ne sait quels projets
dans l’obscurité et s’apprête à nous jouer: Prénonne qui veut se donner
de l’importance? Henne qui songe à nous déconcerter, on ne sait
pourquoi, et, sans doute, à remplacer Prénonne? Les «Rosbif» qui croient
nous effrayer et nous faire lâcher pied, ou bien d’inattendus fanatiques
que personne n’a prévus?
--L’heure est-elle venue où l’homme va jeter sa belle carte?
--Peut-être cette nuit, hasarda Williams. Mais il ne faut pas le
découvrir quand il aura gagné: ce serait un peu tard. Nous devons lui
laisser croire dès maintenant qu’il tient son triomphe, et l’obliger à
se dénoncer lui-même, par quelque geste imprudent, à l’heure qu’il
n’aura pas choisie. Il faut que «Mektoub», qui est malicieux, nous aide
et permette, comme il y consent parfois, que celui qui voulait vaincre
soit terrassé par ses propres moyens. Et c’est proprement cela qui est
émouvant: ce jeu des passions et des intérêts mêlés, ces produits de
contradictions humaines aboutissant à un grand éclat.
«Tout cela m’enchante, au fond, même si nous devions y rester. La
singulière existence que la nôtre, si nous la prenons pour thème. Quand
je pense que dans un pays hostile, sous ce climat étranger, nous sommes
allés, par exemple, en reconnaissance avec notre plus méfiant
adversaire--tu as songé à M. de Prénonne--et que nous dormons, chaque
nuit, non loin de notre plus mortel ennemi, à côté de son alliée. Tu
évoques Constantin et Christiane?... Et toujours ou presque sous les
plus corrects dehors d’entente et de courtoisie?
Cependant, la tremblante flamme de la bougie jetait de rapides lueurs
sur les murs nus de notre réduit, pareils à ceux d’un tombeau. Des pas
résonnèrent dans le couloir. Williams écoutait...
Brusquement, il sortit et se trouva en face d’un homme qui parut surpris
de se trouver en pleine lumière. Nous reconnûmes Constantin de Henne.
--Je fais le tour du propriétaire, nous expliqua-t-il, retrouvant toute
sa maîtrise.
--Je vais faire celui du gardien de nuit, répliqua Williams.
Il s’en alla, comme il l’avait déclaré, poussa jusqu’aux écuries, compta
les chevaux et les mules, enjamba quelques Bédouins couchés, enfin donna
à chacun l’impression qu’il y avait quelqu’un, dans le convoi, qui
veillait sur tous.
Constantin de Henne avait poursuivi sa ronde; Williams ne le rencontra
pas sur son chemin de retour.
--Tu n’es pas sorti de cette pièce? me demanda-t-il. Parce qu’il faut
toujours la surveiller. Oui, sous prétexte que nous sommes dans un
bâtiment clos, Prénonne a réduit les sentinelles, je veux dire: il les a
supprimées.
--Personne n’était de faction?
--Si. Celui qui «faisait le tour du propriétaire».
--Cela nous promet quelque chose, assurai-je en poussant la porte que
Williams avait laissée entr’ouverte. Qu’en penses-tu?
--Les cartes sont moins nombreuses, le jeu n’en sera que plus clair, fit
Williams, comme s’il répondait à ses propres pensées. Ce n’est sûrement
pas Prénonne, ajouta-t-il, qui se fait des plaisanteries à lui-même.
Alors?
--On a vu des choses plus étonnantes. Pourquoi Prénonne ne nous
laisserait-il pas croire que notre expédition risque d’être attaquée?
Williams ne poursuivit pas tout de suite. Avait-il entendu ma question?
Et déjà je songeais qu’il avait épuisé ses réserves de confidences,
lorsqu’il déclara:
--Il a bien des défauts, Prénonne. Il est vaniteux plutôt
qu’orgueilleux. Il est prétentieux en toutes choses, tant il se croit
l’étoffe d’un chef: il n’a que l’envergure du plat ambitieux qui aime
les titres et les honneurs. Il manque d’autorité, mais il a quelque
habitude de donner des ordres avec hauteur. Il est entêté et manque du
sens des nuances, ce qui le rend gaffeur et brouillon. Il n’a que de la
mémoire, comme certains sots, ce qui lui donne à croire qu’il est
intelligent parce qu’il retient facilement et répète de même. Mais il a
des qualités aussi.
--Heureusement pour lui.
--Et pour combiner des choses aussi compliquées que celles dont nous
sommes, en ce moment, les témoins déconcertés, tu peux te rassurer en ce
qui le concerne; Prénonne n’y est pour rien: il est trop simple...