LE PORTEFEUILLE DE LEMANS

Williams Lecharier, aussitôt après les funérailles, demanda qu’on lui

remît «l’héritage» de Lemans.

--Et tout ce qu’on a pris sur lui, précisa-t-il. Je suis son exécuteur

testamentaire.

A Prénonne hésitant et méfiant, à Henne qui faisait le sceptique, à

Christiane qui semblait interdite, il montra une lettre du défunt qui

instituait, en effet, Williams unique légataire.

--Oh! je ne mets jamais votre parole en doute, protestait Prénonne.

--Il est maté, le Prénonne, me confia Williams, ou bien il se met peu à

peu avec nous. Ne me quitte pas; je ne veux pas rester seul pour

l’inventaire.

C’est ainsi que, dans l’épaisse après-midi de l’hiver mésopotamien, nous

nous trouvions, Williams et moi, assis sous notre tente, devant une

couverture sur laquelle on avait rangé les carnets, les lettres et les

portefeuilles de notre malheureux compagnon.

--Surveille, me dit Williams, je vais compter les cigarettes.

--Surveiller quoi?

--La porte d’entrée.

Il était temps, d’ailleurs. Je me retournai au moment où Christiane

Dallène entrait. Je marquai quelque contrariété, mais je n’y pouvais

rien: Christiane était chez elle, sous la tente qui nous était commune.

--C’est ce que je pensais: dix-sept cigarettes. Le paquet n’est pas

abîmé. Madame, ajouta Williams sans regarder Christiane, voulez-vous

être assez aimable pour nous laisser seuls quelques minutes...

La jeune femme, que je croyais occupée dans le coin de tente qui, somme

toute, lui appartenait, s’était avancée jusqu’à nous.

--Monsieur, déclara-t-elle, je viens réclamer mes droits.

Je m’aperçus alors que Christiane se tenait debout, un peu tremblante,

en complet de toile blanche; le casque de liège, sur son front, me

cachait son regard. Williams répéta:

--Retirez-vous quelques instants, je vous prie.

--Vous n’avez pas entendu, monsieur, commença Christiane, d’une voix

saccadée. C’est moi, légalement, qui suis l’héritière.

Je ne comprenais rien à ce qui se passait, et mon étonnement allait de

Christiane à Williams. Celui-ci poursuivit:

--Que vient faire la légalité dans un pays où l’on assassine?

--Monsieur Lecharier, j’étais l’épouse légitime de cet homme qu’on vient

d’assassiner.

Williams et moi, nous retournâmes franchement vers celle qui nous

faisait une si inattendue révélation. Williams, que je croyais au

courant de bien des secrets, paraissait très surpris. Il m’avoua plus

tard que, lorsqu’il avait vu Lucien Lemans à Port-Saïd, il s’était dit:

«Voici le fiancé de l’enfant fugitive qui se nomme Christian»; mais

jamais il n’avait pensé que Christiane pouvait être mariée, épouse

légitime de Lemans. Et cependant, n’était-ce point dans l’ordre des

choses possibles, et d’une parfaite logique qui expliquait clairement la

fuite de la jeune femme et la liberté de ses manières de fausse jeune

fille?

Williams ne perdit pas cette assurance que je lui connaissais.

--Vous pouvez toujours dire que vous y avez mis du temps.

--Ce n’est pas aujourd’hui, monsieur, que j’ai reconnu Lucien Lemans.

--Oui. Mais c’est aujourd’hui seulement que vous venez, et n’est-ce pas

un peu tard?

--C’est de ma faute s’il est mort. C’est à cause de moi...

Williams considérait Christiane. Ce visage trop long, ce corps qui se

pliait soudain, cette voix dure...

--A celui-là, aussi, reprit la jeune femme, son amour pour moi fut

fatal.

Elle s’interrompit pour revenir sur son aveu:

--C’est par ma faute.

Debout dans son travesti colonial, elle parlait d’un ton bas, sans

pleurer, sans même paraître émue. Parfois, elle portait ses mains à son

visage, puis elle les laissait glisser le long de son corps, et on

sentait qu’elle n’osait pas les mettre dans les poches de son veston

trop cintré.

--C’est à cause de moi, répétait-elle.

--Ceci vous regarde, murmura Williams. Je n’ai pas de conseil à vous

donner. Mais, je vous en prie, ne restez pas ici.

--Il est de mon droit et de mon devoir...

--Je suis censé ignorer tout cela. Vous me l’avez dit; mais rien ne me

le prouve. Et mettons que je ne sais rien.

--Monsieur, vous ne pouvez pas m’empêcher! Et d’abord, qui êtes-vous,

avec vos pouvoirs?

Williams allait peut-être se fâcher, mais il se contint, et, avec

douceur et fermeté, il parla à Christiane, comme on parle à un enfant

qui peut comprendre.

--C’est en cours de route, quand M. Lemans, votre mari, vous surveillait

déjà,--car c’est pour vous qu’il est venu avec nous, n’est-ce

pas?--qu’il m’a remis, en toute connaissance de cause, les pouvoirs qui

vous irritent aujourd’hui. Retirez-vous donc. Ni Blaze Romerdy, ni moi,

nous n’entreprendrons quoi que ce soit contre votre personne.

Christiane fit le geste de s’éloigner, mais elle parut réfléchir.

--Et contre M. de Henne?

Williams me regarda:

--Que voulez-vous que nous fassions à M. de Henne? Il vous savait

mariée; il vous sait libre aujourd’hui. Voilà tout. Le reste ne nous

importe pas.

--M. de Henne ne savait pas que j’étais mariée, pas plus que vous ni que

M. Blaze... N’allez pas imaginer des choses.

Et, à ma grande surprise, elle s’éloigna sans finir la phrase, sans même

penser à se faire prier plus longtemps. Lorsque la toile de la tente fut

retombée derrière la jeune femme, je crus que Williams allait commenter

cette visite et cette sortie. Mais je connaissais bien mal mon ami. D’un

air grave et d’un ton assez élevé, pas trop cependant, il me dit:

--Oublions tout cela. Cette femme vient de nous confier un secret. Nous

n’en gardons aucun souvenir. Et continuons notre travail.

Il s’agissait de classer les papiers du mari de Christiane. Nous avions

presque fini l’inventaire, lorsque Williams s’arrêta:

--Il faut que je te fasse part d’un soupçon. Je me demande si l’arrivée

de ce chien qui occupa votre garde, pendant la dernière nuit, et que

cette femme a adopté, n’était pas une diversion provoquée. Si j’admets

cette hypothèse, tout le reste suit et s’enchaîne. Un chien vous tient

donc en éveil. Vous en parlez à ceux qui viennent vous relever de

faction. Vous leur dites, par conséquent, que vous avez cru à une

attaque par surprise, mais que ce danger n’existait pas. Ainsi, ils ne

seront pas étonnés des bruits singuliers qu’ils pourront entendre par la

suite et tomberont en confiance dans la première embuscade qu’on leur

tendra. Mon non, ce n’est pas possible; ce serait trop logique sous son

air compliqué. Le hasard seul a tout ordonné...

Les chevaux à l’attache hennissaient; on venait de les seller pour la

route. Les Bédouins du convoi pliaient la tente de Rives-Ribière.

Prénonne, poussé par Constantin de Henne, avait décidé que nous

partirions ce soir même.

--Nous sommes prêts, dis-je à Williams, l’inventaire est terminé.

--Que penses-tu de ma supposition? répliqua Williams.

--Elle est ingénieuse, aussi on ne voit pas Prénonne l’imaginant...

--Pour quelle raison?

--C’est trop difficile pour lui.

--C’est aussi mon avis, répondit Williams, en atteignant un portefeuille

que le défunt Lemans ne devait pas porter sur lui.

--Ce sont des pièces sans intérêt, décréta Williams. Tu vois, Lemans les

laissait traîner dans la poche intérieure de cette valise qui lui

servait d’oreiller.

Mais, tout en parlant, Williams avait saisi une lettre cachetée dont la

suscription en anglais l’intriguait.

--Qu’est-ce que cela signifie? demanda-t-il.

--Je ne puis même pas lire.

--Il faut ouvrir ça...

Mais mon ami hésitait visiblement.

--Tu en as le droit, assurai-je. Tu es tenu au secret, voilà tout.

Alors, il glissa un couteau dans l’enveloppe et, sans détériorer les

cachets où l’on voyait deux lions sur un écusson, il tira une longue

feuille qu’il se mit à traduire pour lui-même, peut-être parce que la

traduction en était difficile. Mais il ne put retenir sa stupeur:

--Regarde aux portes, souffla-t-il. Je parie qu’on nous surveille...

Mais comment pouvais-je apercevoir des espions dans un camp où chacun

allait et courait, sous prétexte de se préparer au départ?

--C’est grave? demandai-je.

J’examinais Williams. Il avait repris son impassibilité.

--Tu vas en juger. C’est une lettre adressée à je ne sais quels

Britanniques, dans laquelle Lemans dénonce les «intentions» des

Français, leurs noms, leur itinéraire et leurs travaux.

Nous nous regardions, Williams et moi. Ainsi, ce Lucien Lemans, qui nous

avait plu presque tout de suite, était un espion à la solde des Anglais!

--Donne-moi une feuille de papier... Oui, blanche... De cette

grandeur-là, comme cette lettre de Lemans.

--Tu vas écrire?...

--Non. Cette lettre et cette découverte, gardons-la pour nous. La

feuille blanche que tu ne m’as pas encore remise remplacera la lettre

dans l’enveloppe que nous allons refermer. Après tout, ce garçon, c’est

nous qui l’avons emmené. Si nous nous sommes trompés, ne le crions pas

sur le sommet de nos tentes.

--Lemans gardait donc ça, comme un chiffon sans valeur, à la tête de son

lit, à la portée de tout le monde!

--Naturellement, dit Williams. Ce n’était pas seulement la meilleure

cachette, cela pouvait aussi constituer la «boîte aux lettres» où l’on

venait chercher la correspondance.

Ali-Rhem vint nous avertir que l’on allait plier notre tente. Tout le

convoi était prêt. Les chevaux et les mulets broyaient l’avoine du

départ. Christiane jouait avec son chien...

--Il m’est venu une idée, annonça soudain Williams. Oui, cette nuit,

dans notre nouveau campement, nous examinerons nos valises et nos

portefeuilles.

* * * * *

Et, pour plaire à Prénonne, la caravane marcha une partie de la nuit.

Henne m’avait succédé dans les fonctions de chef du convoi. Il ne

modifia rien à ce que j’avais ordonné pour la première étape et, contre

toute attente, ne vint pas une seule fois s’enquérir de ce que nous

pouvions faire, Williams et moi. Mais s’il nous surveillait de loin, ce

qui semblait probable, Henne en fut pour ses frais: Williams ne fit

aucune allusion à ce qui nous préoccupait. Aux haltes, il jetait une

couverture sur mon cheval, une autre sur le sien qu’il appelait Polak et

lorsque Christiane faisait mine de s’approcher, il affectait de

continuer une conversation commencée en cours de route:

--L’homme, dans les villes, disait-il, oublie qu’il était construit pour

vivre d’abord parmi les animaux comme ses aïeux vécurent. Aussi,

lorsqu’il se retrouve, comme nous maintenant, au milieu d’eux, il ne les

connaît plus. L’homme a tort. Les animaux nous consolent des hommes,

parce qu’ils leur ressemblent. Polak, par exemple, est menteur et

vicieux autant qu’un cheval peut l’être...

Au petit matin, nous étions enfin installés dans un endroit ombragé

assez éloigné du fleuve; aussi, je pensais que nous n’aurions pas à

souffrir comme à Bassorah, des moustiques et de la lourde humidité

forestière.

Sitôt que Christiane se fut endormie, nous commençâmes l’examen de nos

portefeuilles.

--Qu’espères-tu découvrir?

Mais Williams me fit signe de me taire. Je le regardai. Il était pâle

comme ce matin, avant les funérailles de Lemans, où, près de notre

campement, il avait découvert une cigarette à moitié consumée ayant

appartenu au mari de Christiane.

--Une photographie que je retrouve et que je croyais perdue,

expliqua-t-il.

Mais c’était un papier qu’il tenait à la main et qu’il lisait avec une

stupeur non déguisée.

--Si nous essayions de dormir? me demanda-t-il avec effort.

--Alors, il faut éteindre?

--Bien entendu.

Sur quoi, il me souhaita bonne nuit; mais j’étais trop soucieux pour

trouver le sommeil tout de suite... Et je réfléchissais à ce qui avait

pu bouleverser Williams. Je me tournais dans mes couvertures depuis dix

minutes, peut-être davantage, lorsque je crus percevoir un subit

tremblement le long de la tente. Près de moi, Williams veillait et je

savais qu’il écoutait. J’allais dire quelque chose pour parler, pour

rompre le silence qui nous serrait, lorsqu’une ombre glissa, parut

s’éloigner et s’éteindre sur la toile tendue de la tente.

Alors, Williams murmura:

--C’est fait. Il est parti.

--Qui donc?

--Celui qui nous surveillait.

--Tu le connais?

--Naturellement. Tu peux dormir en paix. C’est la sentinelle qui fait sa

ronde... Ah! on est bien gardé ici...

* * * * *

Dans la journée seulement, quand nous fûmes seuls--Christiane étant

sortie--Williams me dit tout à trac:

--Sais-tu ce que j’ai trouvé cette nuit en faisant l’inventaire? Une

lettre, en français, cette fois-ci adressée aux Anglais, et dans

laquelle je suis censé donner des renseignements sur l’expédition et sur

Prénonne, à la façon de Lemans. Du reste, tu dois avoir le même document

dans tes papiers. C’est pourquoi je t’ai dit, hier soir, d’éteindre la

lumière et de dormir.

--Pour quelle raison?

--Pour que tu ne pousses pas un cri de surprise comme j’ai bien failli

le faire--qui aurait averti celui qui, se doutant déjà de nos soupçons,

devait nous surveiller... Ainsi, il aurait su que nous venions de

découvrir le «document» qu’il avait déposé chez nous et qui est la

marque même que notre arrêt de mort est prononcé... Mais qui donc a

intérêt à ce petit exercice?

--A propos, dis-je, la lettre «anglaise», le «document» trouvé chez

Lemans était faux?

--Oui. Regarde dans tes valises si...

Williams et moi, agenouillés près des sacs de voyage, retirions chaque

objet, lentement, l’un après l’autre.

--Qu’est-ce que cela signifierait si l’on trouvait le «document» chez

moi?

--Lucien Lemans est mort, qui possédait cette lettre. Ce serait donc la

mort de l’un de nous, de moi d’abord si l’assassin procédait avec

logique. Ou bien encore, de l’un et de l’autre, acheva Williams, en

retirant d’un carnet de notes que je n’ouvrais plus, car toutes les

pages en étaient noircies, un papier semblable en tous points, ou

presque, à celui que nous avions découvert dans les vêtements du

malheureux Lemans.

--C’est à croire qu’il les compose en série, remarqua Williams en

hochant la tête. C’est étonnant ce que les bandits manquent d’invention.

Mais peut-être sont-ils toujours pressés par les circonstances?...

Sous les murs de Bagdad · 第 73 / 89 题