DANS L’OASIS, LA NUIT...

Sitôt que Christiane aperçut Williams Lecharier, elle se dirigea vers le

camp, entraînant son chien qui la suivait déjà. Il est vrai qu’il était

très attaché à sa maîtresse, au moyen d’une grosse ficelle et d’un

collier de cuir.

Nous n’avions du reste rien à dire à Christiane. Sa garde était finie,

mais elle tenait à marquer, ostensiblement, qu’elle n’avait rien oublié

de mes sévérités de la veille, ni de l’attitude de Williams envers

Henne. Quant à mes excuses, cette nuit, la capture du chien les avait

effacées.

--Vous avez adopté un orphelin? remarqua Williams.

--Pas moi.

Et je lui contai rapidement notre alerte récente. Je dus préciser ces

mêmes détails, puis Williams m’interrogea.

--Tu es sûr que ce jeune chien était seul?... Pas de propriétaire... un

véritable chien errant? Ou plutôt quelque chien qui a perdu sa caravane.

Mais Lucien Lemans était venu nous rejoindre. Il portait une grande

capote, comme Williams, du reste, et je crois que, de loin, il eût été

impossible de différencier Lemans de Williams.

--Vous fumez? demanda le faux docteur arménien en m’offrant des

cigarettes.

--Merci. Le tabac de ce pays ne me convient pas.

--C’est du tabac français. J’en ai quatre paquets encore. Je n’en prends

que pour les grandes occasions.

--Une nuit en sentinelle, par exemple.

--Oui. Ça distrait. Ça change de l’autre que vous avez raison de ne pas

goûter. Ainsi, Henne, qui fume peu, a bien voulu accepter tout à l’heure

deux cigarettes pour son tour de faction.

--Vous voulez dire qu’il fume toujours... Vous êtes en bons termes avec

lui?

--Pas mal. Henne n’avait pas touché au tabac français depuis Port-Saïd.

Aussi a-t-il accepté mon offre. Ne vous gênez pas.

Cette conversation fut très rapidement menée. Je rentrai me coucher.

Lemans me reconduisit jusqu’à la tente où Christiane avait déjà

installé--car nous habitions ensemble, Williams, Dallène et moi, comme

je l’ai dit--à côté de mon lit, une place pour son prisonnier. Je

n’aurais certes point parlé à la jeune fille, car nous étions toujours

en froid, si son caniche adoptif ne s’était mis à grogner comme je

pénétrais dans l’abri bien fermé.

--Ce bougre-là a déjà l’amour de la propriété, fis-je.

Christiane riait, très fière au fond de l’intelligence de son protégé.

J’arrangeais mes couvertures. Les grognements du chien ne cessaient pas.

La jeune fille flattait l’animal.

--Voyons, reste tranquille.

--Comment l’appelez-vous? demandai-je.

Et c’est à ce moment-là que j’eus l’impression, le pressentiment plutôt,

qu’au dehors quelque chose d’anormal se préparait.

--C’est tout de même bizarre, repris-je, sans attendre la réponse de

Christiane, qui tardait un peu, mais ce n’est pas contre moi que votre

chien est en colère...

A peine avais-je prononcé ces mots que l’événement que je redoutais,

sans savoir pourquoi, se produisit. Un coup de feu très sec claqua dans

la nuit. On eût juré qu’il partait de la tente voisine de la nôtre.

Aussitôt, ce furent des cris, des ordres, une ruée de pas, une course de

gens affolés, et nous nous trouvâmes debout, en armes, devant la porte

de nos tentes. On s’interrogeait:

--Qu’y a-t-il?

--Que fait-on?

J’ai su, plus tard, que Christiane avait retenu son chien qui voulait

fuir.

--Où est Prénonne? demanda Rives-Ribière, surgissant à côté de moi.

La voix de Williams domina ces cris de gens hésitants.

--On vient de tirer sur nous! annonça-t-il.

--Que faut-il faire? répéta Rives-Ribière.

Mais j’étais sorti et j’appelais Williams.

--C’est toi? Tâche de venir jusqu’ici.

Et quand je fus près de lui, Williams me confia d’une voix basse et

saccadée:

--On a tué Lemans. Oui. D’un coup de fusil, à l’instant même. Tué net,

sans un cri. Et j’ai bien failli être tué moi-même.

--Lucien Lemans?

--Il revenait de t’accompagner. Avec qui étais-tu au moment où tu as

entendu le coup de feu?

--Avec Christiane. Dans la tente. Tu as des soupçons?

--Bon, en voilà déjà une hors de cause. Fais attention.

Mes yeux s’habituaient peu à peu au noir de la nuit, et c’est alors que

je découvris par terre, à mes pieds, une forme couchée, le cadavre de

Lemans...

--Il est mort, dis-je, ne pouvant croire à un si rapide assassinat.

--Reste avec moi, nous allons chercher ensemble...

Cependant, les Bédouins du convoi apportaient des lampes à acétylène qui

crachaient des flammèches fumantes. Prénonne ordonna que le corps de

Lemans fût transporté près de sa tente.

--Dans la nôtre, monsieur, si cela ne vous dérange pas, demanda

Williams. Maintenant, on peut essayer de faire une ronde.

Il y avait là, autour de nous, à côté des têtes curieuses des nomades,

Rives-Ribière, Sartigues, Christiane. Et tous étaient habillés comme en

plein jour, ce qui prouvait qu’ils se tenaient prêts à toute alerte.

--Faites votre enquête, décida Prénonne.

Nous partîmes alors, Williams et moi, avec des lampes à acétylène qui,

si elles éclairaient assez mal dans un rayon de deux mètres, semblaient

épaissir encore l’obscurité qu’elles refoulaient autour de nous.

--Tu as bien l’impression que la balle a été tirée de la palmeraie? dit

soudain Williams.

--Oui. Elle a dû passer entre notre tente et celle de Prénonne.

--C’est ce que j’avais calculé. Cette nuit, nous ne découvrirons rien,

mais il est bon de voir la direction que prennent les autres chercheurs.

On apercevait, dans les ténèbres, des lumières qui semblaient courir

sans but, autour du camp.

--Nous l’enterrerons demain matin, à cause des bêtes de proie.

Williams, j’en suis certain, ne tremblait point, et cependant, cette

nuit, tous les deux nous avions l’impression que le même ennemi sournois

qui avait tué Lemans nous guettait. Une balle pouvait siffler tout à

l’heure et nous étendre par terre. Si je tremblais dans mon cœur, mon

corps ne bronchait point. Non, détachés près de nos lampes qui

soufflaient, nous formions une trop belle cible, nous en imposions trop

pour que l’assassin osât tirer sur nous.

--Ça suffit, dit Williams comme s’il venait de tenter le destin en

restant ainsi immobile, à côté de moi qui ne savais, dans ces minutes

extrêmes, que me modeler à son exemple.

«Tu peux aller dormir. Nous continuerons au jour.

Je me retirais déjà lorsque Williams me rappela:

--Ne parle pas de nos résultats. Ni en bien ni en mal. As-tu vu

Constantin de Henne?

--Je ne me souviens pas.

C’était vrai, du reste. Je retournai chez moi. Je me sentais très

fatigué. Je devais dormir lorsque Christiane, tirant sur une ficelle,

revint avec son chien, bien après moi... Et pourtant, il me semble que

je les vis entrer l’un et l’autre.

Le lendemain matin, tandis que les nomades creusaient une fosse dans la

palmeraie, Williams, qui avait continué ses recherches, pour occuper le

restant de sa garde, et avait peu dormi, m’entraîna sans prononcer un

mot.

Une grande tache noire, dans le sable, marquait l’endroit où Lucien

Lemans était tombé la veille, d’une seule masse, répandant le sang par

la double ouverture que la balle avait pratiquée.

Nous nous promenions derrière le camp de l’oasis, à la bordure où le

sable afflue auprès des palmiers; nous n’avions pas l’air de chercher et

j’avoue que, pour ma part, je pensais moins à découvrir un indice qu’à

essayer de deviner ce que Williams pouvait penser. Car la chose, pour

moi, ne faisait pas de doute, Williams avait mieux que des soupçons, et

les questions qu’il m’avait posées, hier, sur la présence de Christiane,

l’absence de Henne, le dédain qu’il marquait pour les démarches des

autres, m’en étaient de sûrs garants.

Je marchais, la tête baissée, réfléchissant à la bizarre tournure des

événements, mais je ne remarquais rien qui fût susceptible de me mettre

sur une bonne piste.

--Tu n’as rien trouvé? s’enquit Williams.

--Absolument non.

--Le moindre indice peut être d’un grand prix... Ah! si nous avions eu

des chiens. Rappelle tes souvenirs... Regarde autour de toi. Une feuille

de papier, une cartouche, une...

--J’ai vu un bout de cigarette à moitié fumée, dis-je.

--Où donc?

--Je l’aurais bien ramassée, mais elle était jaunie. Celui qui l’a jetée

a dû la garder longtemps, au coin des lèvres, sans penser à la rallumer.

--Où était-elle?

--Attends... Tiens, derrière ce palmier.

Et je désignai un énorme palmier au tronc lisse. Par terre, en effet,

nous trouvâmes une cigarette, ou, du moins, ce qu’il en restait.

Williams, que j’avais rarement vu aussi nerveux, se pencha:

--Oui. Celui qui se tenait là n’a pas osé rallumer cette cigarette. Et

regarde comme ce fourré aplati est bien préparé pour un affût de longue

durée. Mais c’est une cigarette française, comme celle que Lemans t’a

offerte, avant de mourir. Voyons, il n’a pas fumé hier soir... Si, il a

dû fumer une cigarette en t’accompagnant... Nous tâcherons de savoir

combien il reste de cigarettes dans le paquet de Lemans. Il en a donné

deux à Constantin... Toi, tu as refusé d’en prendre. Moi, également.

Donc, il doit y avoir dix-sept cigarettes dans les poches de Lemans...

Williams se tut, mais il pâlit un peu. Au même moment, nous vîmes

apparaître Constantin de Henne qui, vraisemblablement, nous surveillait.

Christiane marchait près de lui. Dès qu’elle m’aperçut, elle me fit un

léger salut de la tête, voulant ainsi marquer,--du moins je le

supposai,--que, depuis notre commune faction, nous n’avions plus de

raison d’être brouillés, ou bien que le danger, les circonstances dans

lesquelles nous vivions, cette atmosphère de drame et de mystère lui

permettaient de tout oublier, provisoirement. Et dès qu’elle se fut

approchée, elle demanda:

--Eh bien? avez-vous trouvé l’assassin?

Je haussai les épaules, tant la question me paraissait déplacée; par

contre, Williams, qui tenait fixé sur Henne son regard des mauvais

jours, murmura:

--Possible...

Mais d’une voix si faible que je fus sans doute le seul à l’entendre.

Puis, nous allâmes ensevelir Lemans.

Sous les murs de Bagdad · 第 71 / 89 题