SUR LES PISTES

Le lendemain matin, au moment où l’on s’y attendait le moins, Prénonne,

dans un de ces coups de tête qui lui tenaient lieu de décision

réfléchie, donna l’ordre de lever le camp. La surprise fut générale.

Henne lui-même paraissait très étonné. Rives-Ribière et Sartigues, qui

avaient pu dormir toute la nuit et se trouvaient à peu près dispos, ne

cachaient pas leur mécontentement. Lucien Lemans s’avouait très fatigué.

Il tournait très prudemment autour des huit mulets hargneux et des neuf

chevaux, attachés à une corde, fixée à deux solides piquets, qu’Ali-Rhem

avait choisis, à Ashar, à Bassorah ou dans les environs, pour notre

entreprise. Lemans se demandait quelle bête lui conviendrait le mieux.

Quant à Williams, il se déclarait satisfait; il se forçait surtout à le

paraître. Il surveillait, sans mot dire, les six Bédouins qui

démontaient nos tentes et ficelaient nos réserves.

Ali-Rhem, important depuis que l’on avait eu recours à ses services

d’interprète, donnait des ordres dans une langue gutturale et rauque, la

sienne. M’ayant aperçu, il me salua à la manière qu’il croyait

européenne, en portant la main à son front.

--Koudâfiz..., me dit-il en s’inclinant à la manière des mollahs

chiites.

--La paix soit avec vous, répondis-je à mon tour.

Tout de suite, Ali-Rhem me conta ses difficultés pour découvrir, parmi

les nomades de la tribu du Nedj, des convoyeurs que notre expédition ne

rebutait point. Mêmes embarras en ce qui concernait les chevaux de

selle. Prénonne lui avait recommandé d’en ramener huit, mais, ayant

établi le compte des cavaliers, Ali-Rhem prit sur lui d’en choisir un

neuvième pour son usage personnel. C’étaient, du reste, des chevaux de

cavalerie anglaise, volés par les Bédouins, ou vendus à la suite de

réforme. Les mulets provenaient de l’artillerie britannique ou indoue.

Ils avaient le poil rouge et luisant, de grandes oreilles mobiles et de

petits sabots. On ne trouvait plus, selon Ali-Rhem, les petits mulets

kurdes, ni les mulets persans du Sultanieh, ni les pur-sang arabes aux

jambes fines.

--La guerre, monsieur!

Et il me glissa en confidence:

--Prenez donc le gris qui a des taches blanches et l’intérieur des

oreilles si noir.

Cependant tout était prêt. Ali-Rhem, plein de suffisance, reçut l’ordre

d’ouvrir la marche du convoi. Derrière lui suivaient Prénonne, puis

Henne, à cheval bien entendu, puis les huit mulets chargés de nos

bagages, escortés par les six Bédouins.

Pour éviter désormais la confusion, les ordres multiples, les conseils

contradictoires qui avaient retardé notre départ, dès le premier jour,

et aussi pour retirer à Ali-Rhem un peu de l’importance qu’il

s’accordait, il fut convenu, séance tenante, que, chaque matin, on

désignerait un chef de la route qui serait chargé de l’itinéraire à

suivre, de l’ordonnance des étapes et de tout ce qui concernait la

discipline du voyage.

Prénonne me désigna pour aujourd’hui; Henne avait dû lui conseiller ce

choix.

--A cause de votre nom qui commence par un B..., expliqua-t-il. Nous

prendrons l’ordre alphabétique.

--Mauvais système.

C’était Williams qui s’élevait contre cette décision. J’en fus surpris

d’abord, et même irrité, puis je réfléchis que Williams ne s’attaquait

ainsi qu’à Henne, qui demain serait maître de la route.

--Ce sera le chaos, assurait Williams. Pourquoi émietter l’autorité?

Après avoir capitulé devant les Anglais, on instaure la faillite des

responsabilités.

--Je ne vous permets pas de parler sur ce ton, monsieur Lecharier, coupa

Prénonne.

--Laissons cela, conseillait Henne qui se sentait atteint. On ne peut

pas empêcher les éternels mécontents d’exhaler leurs rancœurs.

--Voulez-vous ne vous occuper que de ce qui vous concerne? répliqua

Williams.

Les deux hommes, dressés sur leurs étriers, se dévisageaient. C’est

alors que Prénonne, très maître de lui, décréta:

--Finissons-en! Que désirez-vous?

--Je trouve peu pratique ce changement d’autorité.

--Vous nous l’avez annoncé! Et alors?

--Je voudrais que le même, toujours, fût responsable. Et qu’il n’y en

eût qu’un seul.

--Et lequel, s’il vous plaît?

--Le plus digne.

--C’est une façon de vous désigner, ricana Constantin de Henne.

--Ce n’était certes pas à vous que je pensais, en effet.

--Eh bien, qu’il en soit selon vos vœux, décréta Prénonne dont la

tranquillité, en cette circonstance, me déconcertait bien plus que la

colère feinte de Williams.

D’ailleurs, l’incident fut très rapide, et Sartigues ni Rives-Ribière

n’en furent point retardés dans leur marche.

--Monsieur Blaze Romerdy, comme il est convenu, vous dirigerez, continua

Prénonne, s’adressant à moi. Que chacun à sa place, en file indienne,

surveille la route et se tienne prêt à toute surprise. Ordonnez,

monsieur Romerdy. C’est moi qui suis responsable, quoi qu’il advienne.

Déjà, les huit mulets trottaient en troupe, préoccupés d’avoir le pas

les uns sur les autres. Les Bédouins criaient en les poursuivant.

--Je vous retrouverai, monsieur de Henne, lança Williams.

Mais le Gréco-Britannique haussa les épaules. Je vis alors Williams se

pencher et, d’un coup brusque, abattre sa cravache dans la direction de

Constantin de Henne; mais celui-ci, devant le danger, fit tourner son

cheval, cependant que le fouet de Williams venait frapper au poitrail la

jument que montait Christiane. La jeune fille, en effet, s’était poussée

sur mon ami, qui, sous le choc, manqua de quitter les étriers.

--Vous êtes fou! cria Prénonne.

--Il faut l’enfermer tout de suite, approuvait Christiane.

--Excusez-moi, madame, dit Williams en reprenant son équilibre. Ce

n’était ni à vous, ni à votre cheval que j’en voulais.

--En route! ordonna Prénonne.

Et il partit au galop. Il voulait entraîner Henne, mais celui-ci refusa.

On le sentait résolu à quelque folie, lorsque Christiane se mit à courir

pour rejoindre la tête de la caravane qui disparaissait dans la

poussière soulevée par les chevaux.

--Venez, dit-elle.

Henne la suivit, et je me tournai vers Williams:

--Nous allons nous trouver en retard.

Rives-Ribière et Sartigues arrivèrent au même instant. Ils fermaient la

marche du convoi.

--J’ai eu tort de me laisser emporter, avoua Williams, mais il faudra en

finir un jour ou l’autre avec cet être-là.

Ce furent les seuls mots qu’il prononça, ce jour-là, sur cet incident,

et, aujourd’hui encore, je ne saurais affirmer si cette colère de mon

ami, que j’avais crue d’abord sincère, était complètement simulée, de

même je ne pourrais dire si son geste pour frapper de Henne, que j’avais

pris pour une feinte réfléchie, ne provenait point d’une seconde de

véritable égarement.

Tout d’un coup, une immense plaine d’argile rousse s’étendit jusqu’à

l’horizon du ciel d’un bleu tremblant. Quelques tranchées, des canaux

comblés par le sable, traçaient leurs lignes régulières... Nous venions

de quitter la palmeraie, son ombre clairsemée, pour entrer dans la

grande chaleur et la poussière du désert.

Au même moment, la caravane parut frappée de folie; les mulets

s’égaillaient en secouant leurs charges et les Bédouins les

poursuivaient, tandis que les cavaliers trottaient dans toutes les

directions. Je m’aperçus assez vite de la cause de ce désordre; c’était

peu de chose, naturellement: Prénonne, Christiane, Henne et Ali-Rhem

s’avançaient de front, sur le même rang et donnaient l’exemple de la

cohue.

--C’est maintenant qu’il faut te montrer, dit Williams.

Je rendis les rênes à mon cheval sans même songer que je le connaissais

mal, n’ayant pas eu le temps de l’éprouver. J’arrivai sans encombre sur

la tête du convoi.

--Voyons, messieurs, m’écriai-je, nous ne pouvons courir ainsi. Monsieur

de Henne, vous devez, puisque l’on marche en file indienne, tenir votre

rang derrière M. de Prénonne, de façon que si nous étions attaqués, il

ne fût possible de tuer que l’un de nous, à la fois.

«Et vous, monsieur Christian Dallène--et j’appuyai sur ces mots plus que

de raison--vous plairait-il de mettre votre cheval à sa place dans le

convoi, c’est-à-dire à égale distance de M. de Henne et de M.

Rives-Ribière?

Christiane tira sur les rênes de sa jument, qui s’arrêta. Mais je

m’adressais maintenant à Ali-Rhem:

--On vous a chargé de diriger le convoi. Prenez donc votre place, qui

est tout à fait à l’avant.

Christiane attendait. Alors, de la main, sans ajouter un mot, je lui

indiquai son rang, derrière le sixième mulet. La jeune fille me lança un

regard mécontent, mais elle obéit.

--Au fait, Ali-Rhem, dis-je, pourquoi avez-vous quitté la palmeraie?

--Cette piste doit raccourcir notre chemin, répondit l’Arabe,

interloqué.

--Mais fatiguer bêtes et gens. Tâchez donc de reprendre l’ancienne

route, en suivant autant que possible les rives du fleuve.

--Ce sera plus long, rétorqua Ali-Rhem.

--Je ne le crois pas.

Prénonne se retourna. Il me fit un signe d’approbation, le premier,

assurément, depuis que nous étions ensemble.

--Continuez, monsieur Romerdy. La discipline de la caravane doit être

sévère. Je m’y conformerai comme les autres.

Tel était cet homme si étrangement indécis en d’autres circonstances,

mais les plus faibles ne sont pas même constants dans leur faiblesse;

ils ont leur minute de courage ou de violence.

--Au revoir, criait la jeune fille.

Constantin de Henne, à qui elle s’adressait, ne pouvait l’entendre, et

Williams me demandait à ce moment-là:

--Indique-moi ce que je dois faire?

--Derrière M. Sartigues. Surveiller le flanc droit de la colonne, comme

M. Sartigues surveillera le flanc gauche.

--Permets-moi, auparavant, reprit Williams, d’aller parler à M. de

Prénonne.

Et Williams partit. Je sus plus tard que Prénonne avait été très surpris

par la démarche de mon ami. Et comment ne pas l’être quand on voit

arriver près de soi un homme tel que Williams qui commence par vous

déclarer: «Tout à l’heure, je n’ai pas été maître de moi.»

--N’en parlons plus, décidait Prénonne. Je suis sûr, du reste, que M. de

Henne ne vous en tient pas rigueur.

--Pardon, monsieur, mais c’est à vous seul que je m’adresse.

Ces derniers mots furent prononcés à haute voix pour que Henne les

entendît complètement. Prénonne aurait peut-être répondu, mais Williams

avait déjà salué pour gagner la place que je lui avais désignée tout à

l’heure, à la fin du convoi.

Lorsque Williams passa près de Christiane, la jeune fille détourna la

tête. Je remontais de mon côté pour interroger l’immuable horizon de

soleil aveuglant sur cet espace rond de terre rouge... J’allais me

trouver près de Christiane, et elle se préparait peut-être à ne pas me

voir, lorsque je l’interpellai sévèrement:

--Voyons, «monsieur» Dallène, vous savez bien que l’on ne doit pas

laisser entre chaque bête une distance de plus de six mètres!

Puis je m’éloignai pour donner quelques indications à Ali-Rhem: on

s’arrêterait toutes les deux heures; toutefois, il fallait me signaler

les passages dangereux et ne pas hésiter à envoyer un éclaireur lorsque

nous retrouverions les taillis et les fourrés de l’oasis. D’une façon

générale, il importait d’éviter les villages, les grands caravansérails

et les campements de nomades, tous parages dangereux dont nous étions

prévenus par la fuite des charognards et des mendiants, l’insinuante

odeur des cadavres et les aboiements désordonnés des chiens.

Je félicitai Ali-Rhem de son initiative et du poste d’honneur qu’il

occupait. Je prenais au sérieux mes nouvelles fonctions; Ali-Rhem aussi,

du reste. Je trottais le long du convoi, je donnais des ordres, je me

tenais pour responsable et faisais mon métier en conscience, tant on se

grise vite du simulacre de l’autorité comme de l’autorité réelle.

--Les coups de feu de cette nuit ne présagent rien de bon, observa

Prénonne. On nous a signalé des tribus de pillards, et nos Bédouins ne

me rassurent pas.

--Vous avez donc été attaqués? demanda Constantin de Henne.

Je ne parvins pas à entendre la suite, car, m’étant retourné par hasard,

je vis Christiane aux prises avec les muletiers.

--Tenez, dis-je à Ali-Rhem, allez voir ce qui se passe du côté de

Dallène.

Ali-Rhem rendit les rênes à son cheval qui partit au galop. Je savais le

domestique de Prénonne sournoisement hostile à la jeune fille, aussi je

ne fus pas surpris quand il revint m’annoncer:

--L’homme que j’ai engagé à Ashar pour venir avec nous se plaint d’avoir

été bousculé et insulté.

--Qui l’insulta?

--Monsieur Dallène.

C’est ainsi, du moins, que je traduisis la réponse d’Ali-Rhem. Je m’en

méfiais cependant, mais n’en montrai rien, et me rangeai pour laisser

défiler le convoi. Lorsque Christiane fut à ma hauteur, sans prendre la

peine de contrôler les renseignements d’Ali-Rhem, je demandai:

--Eh bien, vous ne savez pas plus maîtriser vos nerfs que votre

cheval!... Avant de crier contre ces gens...

--Oh! vous m’embêtez! dit-elle.

J’eus l’air de n’avoir pas entendu, et je me retirai, terminant ma

phrase commencée, pour moi-même, certain cependant que les yeux de

Christiane se mouillaient de larmes.

La marche continua. Henne revint se placer aux côtés de Prénonne. Je me

gardai de toute remarque, mais, à la halte de dix minutes qu’Ali-Rhem

proposa, je m’adressai au Gréco-Britannique avec une politesse outrée

qui le fit blêmir.

--Si vous, monsieur, ne pouvez pas vous conformer aux prescriptions

convenues, comment voulez-vous que les autres obéissent?

--Reprenez votre rang derrière moi, appuya aussitôt, pour couper court,

le taciturne Prénonne, qui préférait certainement marcher seul, plutôt

que d’être contraint de parler à Henne ou de l’écouter pendant toute une

journée de marche.

--Quelles sanctions en cas de récidive? demandai-je.

Prénonne releva un visage étonné, puis:

--Celles que vous jugerez à propos.

Sur quoi, la caravane repartit. On avançait péniblement dans les sables,

avec le ciel éclatant à l’horizon, et l’horizon lui-même, tremblant dans

le miroitement de la chaleur.

A deux reprises, m’étant retourné, je fus obligé de faire observer à

Christiane qu’elle n’avait pas à se tenir devant Williams, puis, comme

la jeune fille semblait prendre plaisir à ne pas entendre, je perdis

patience:

--Puisque vous ne pouvez pas rester à votre place, retirez-vous à douze

mètres en arrière du convoi. Vous ne gênerez personne.

Ainsi fut fait. Williams me regardait en souriant. Christiane avait mis

pied à terre et marchait en tenant son cheval par la bride. Après la

halte, j’oubliai avec soin de rappeler Christiane. La chose parut

naturelle, d’ailleurs. Rives-Ribière et Sartigues, pour accorder quelque

repos à leurs bêtes, les conduisaient à la main. Comme ils ne pouvaient

suivre le convoi, ils me firent signe qu’ils assureraient

l’arrière-garde. Ainsi se trouvèrent-ils avec Christiane. A cause de la

chaleur, nul ne parlait. Cependant, Sartigues s’étonna:

--Vous n’êtes pas fatiguée?

Plutôt que d’avouer à ses compagnons inattendus qu’elle était à

l’arrière par mon ordre, Christiane affirma qu’elle adorait la marche.

Et elle n’osa remonter à cheval tout de suite.

Je m’approchais de Williams, silencieux ou presque depuis qu’il était

allé voir Prénonne.

--Quand tu en auras l’occasion, tu me renseigneras sur la dame de

l’arrière-garde.

--Si tu continues à la brutaliser ainsi, répondit-il sans lever les

yeux, elle finira par te porter tout à fait dans son cœur, à gauche, et

l’astre de Constantin descendra rapidement dans l’oubli.

--Pourquoi donc? Qui te fait croire?

--Une certaine expérience de la logique féminine. Elles aiment peut-être

ceux qui les font rire, elles aiment sûrement ceux qui les font pleurer,

mais elles ne résistent pas à ceux qui savent, tour à tour, les faire

rire et les faire pleurer.

--Et à ceux qui savent rire en les faisant pleurer?

Boutade sans importance que je venais de jeter pour cacher à Williams

l’agitation où je me trouvais. J’aurais voulu rejoindre Christiane, dès

maintenant, lui demander pardon de mes sévérités. Toutefois, je

redoutais son mépris et le silence qu’elle eût opposé sans doute à ma

démarche.

Le soir élargissait le désert. Là-bas, une ligne trouble, plus épaisse

de minute en minute, faisait reculer l’horizon. Les sables se teintaient

de reflets roux et un crépuscule oriental agrandissait nos ombres qui

nous précédaient.

Le trot d’un cheval fuyant dans la poussière nous avertit qu’Ali-Rhem

envoyait un éclaireur. Je me dirigeai sur la pointe du convoi, je parlai

à l’Arabe qui nous servait de guide, puis à Prénonne. Quelques mots

échangés seulement, et je fus certain que l’anxiété gagnait les plus

audacieux.

--En selle, dis-je, le fusil bas, le revolver à la main.

J’éprouvai, dans le même instant, un plaisir puéril à entendre cet ordre

que j’avais donné répété par chacun.

Cependant, à douze ou quinze mètres à l’arrière, Christiane, les genoux

lourds, continuait de marcher à côté de son cheval, comme si elle

n’avait pu m’entendre. «Elle boude!» pensai-je. Et, de nouveau, une

brusque tendresse me saisit pour cette enfant envers qui je m’étais

montré injuste et dur.

Connaissant toutefois l’importance d’un visage sévère et de ce ton

impératif qu’il importe de garder avec les enfants et certaines femmes,

cette fois-ci encore, j’interpellai Christiane sans ménagement.

--Cet ordre vous concerne, monsieur Dallène. Allons, en selle, et à

votre place.

--Quel chef étonnant tu aurais fait! constata Williams avec une ironie

mêlée de surprise.

--Encore ne faudrait-il pas avouer qu’une femme est la cause première de

cette science qui m’est révélée, dis-je, en portant mon cheval en avant.

Cette réponse, qui s’adressait à Williams, je crois bien, à la

réflexion, que je la formulai pour moi seulement et, comme je me

retournais, je vis le regard de Christiane plein de fureur contenue posé

sur moi... La jeune fille, fatiguée par sa longue marche dans les sables

glissants qui toujours se dérobent sous les pieds, monta péniblement à

cheval.

Alors, soit pour ne point paraître m’apitoyer, soit parce que

j’éprouvais une cruelle joie mêlée de regret et d’amertume, à humilier

et tourmenter cette femme qui m’était chère parmi toutes, j’ajoutai:

--Tâchez de vous tenir droit, s’il vous plaît, et de faire attention à

ce qui peut se produire autour de vous.

Christiane me dévisagea, d’un air contrit d’enfant que l’on bouscule.

Éprouvais-je le regret de mes paroles cruelles? Je n’en laissais rien

voir. Mais, avec une tristesse qui n’était pas sans charmes, je me

répétais: «Jamais elle ne me pardonnera!...» Quel être mystérieux, de

qui je n’étais pas le maître, vivait alors en moi, et, après m’avoir

montré nettement ce qu’il ne fallait point commettre, m’obligeait à

l’exécuter de bout en bout? Ainsi se creusaient encore les espaces qui

me séparaient de Christiane...

Mais d’autres soucis s’annonçaient avec leurs diversions opportunes. Ce

que nous avions pris pour la nuit commençante, plus rapide que de

coutume, devenait peu à peu une palmeraie, avec ses colonnes d’arbres,

sa végétation chaude, et puis la nuit aussi arriva et ses ombres

soudaines s’étendirent rapidement autour de nous.

V

Sous les murs de Bagdad · 第 68 / 89 题