Je me serais peut-être demandé ce que cachait la soudaine animosité qui
avait soulevé Williams Lecharier contre le Dr Neikuls Namel, autrement
dit Lucien Lemans, si une bourrasque n’était survenue en plein océan
Indien, pour me distraire de ces petits mystères. Sur la mer, toute
noire au loin, les lames se poursuivaient rapidement... Le steamer
roulait de l’avant à l’arrière, d’une façon désordonnée. La fumée des
machines s’aplatissait sur le pont parfois jusqu’à le couvrir, puis elle
filait très haut, en droite ligne. Les eaux se creusaient et nous avions
alors la sensation, quand le bateau piquait de l’avant, que le plancher
descendait plus vite que nous et que nous allions rester en suspens, que
nous n’arriverions jamais en même temps que lui dans cette chute
insondable.
Comme je regrettais, à ce moment-là, le petit bureau de comptabilité où
je me rendais chaque jour et ma tranquille médiocrité!
--Ce n’est rien... Ça passera, conseillait Williams.
--Je sais, je sais. Il n’y a qu’un remède.
--Évidemment, mais on ne peut pas faire stopper le bateau en pleine mer
pour que tu puisses descendre, bouffonnait-il.
Puis il reprenait:
--Ne reste pas sur le pont. Tu risques de te faire enlever. Va te
coucher dans ta cabine.
Il faut avoir vécu sur un navire par gros temps, et, allongé sur une
couchette, avoir entendu le vent s’engouffrer dans les prises d’air, les
eaux s’écraser sur les hublots et tout le bâtiment craquer en se
précipitant d’un seul coup dans l’abîme ou remonter péniblement la pente
d’une vague, pour comprendre l’âpre impression d’angoisse et
d’insécurité que l’on y peut éprouver.
Insensiblement, la tempête s’éloigna et, vers le soir, alors qu’un
crépuscule abaissait de longs reflets rouges sur les eaux, nous
arrivâmes en vue des côtes, dans l’entrée du golfe Persique.
La voile blanche d’un bateau fuyait sous le vent. Nous remontions des
rives touffues de palmiers. La nuit de décembre était très douce. Des
îles soudain nous faisaient croire que les berges du fleuve étaient plus
étroites que nous ne l’avions cru tout d’abord. Des charbonniers, à
l’ancre, avaient allumé leurs feux de position et fumaient à petits
coups. Quelques heures plus tard, on approchait de Bassorah, et notre
bateau venait se ranger parmi les lumières rouges et vertes d’autres
cargos, puis nous débarquions sur les pontons de bois de la cité humide
aux grands palmiers. Nous enfoncions dans le sable--du sable
encore--comme à Port-Saïd, en dehors des routes goudronnées par les
Britanniques.
--Restons ici, proposa Rives-Ribière. Demain, un petit bateau plat nous
remontera le long du Tigre.
--Il n’y a pas de bateaux disponibles, répliqua Constantin de Henne.
--Alors, on pourrait prendre ces petites autos américaines qui filent
dans tous chemins.
--Il n’y a pas d’autos pour nous.
Déjà, en effet, nous nous heurtions à la mauvaise volonté des Anglais
qui, ayant probablement poussé Prénonne dans cette visite «en pays
soumis au contrôle des Alliés» opposaient maintenant à toutes les
demandes des Français un «_no_» narquois et définitif. Ceux qui
connaissent un peu les insulaires disent que ces plaisanteries dont ils
sont coutumiers ressortissent de leur humour.
--C’est toujours la même raison que l’on nous donne, remarqua Williams.
Eh bien, nous irons à pied.
Prénonne, irrésolu, se taisait. Cet homme, qui ne savait ni ordonner, ni
prendre une décision, gardait l’habitude d’être obéi, comme il arrive à
d’anciens militaires habitués à n’être que des agents de transmission
irresponsables. Il aurait, pressé par les circonstances, distribué
quelques ordres contradictoires, mais le regard pénétrant de Williams le
déconcertait. Et chacun se demandait: «A quoi Prénonne va-t-il se
résoudre?» Lui-même, j’en suis certain, l’ignorait. On le sentait perdu,
les événements dépassaient ses prévisions à courtes hypothèses.
--Nous pourrions encore suivre les rives du Tigre, prononça Williams
impitoyable.
--Avec une caravane? des chameaux? interrogea docilement Prénonne.
--Ou sans escorte, ricana de Henne. Ce serait plus économique.
Cette allusion à l’avarice connue de Prénonne nous fit sourire. Celui-ci
observa:
--Ce serait dangereux.
--Enfin, que l’on se décide! Ce n’est toujours pas moi qui ai organisé
cette expédition en Mésopotamie, interrompit Williams. Alors? On ne peut
pourtant pas rester continuellement à Bassorah!...
* * * * *
On y resta cependant. On attendit deux jours, puis un jour encore, près
des quais de débarquement, le bon vouloir des Anglais. Ceux-ci ne nous
témoignaient ni mauvaise humeur, ni brimade. Ils nous ignoraient
simplement, et c’était, somme toute, la meilleure tactique que pouvaient
afficher ces gens établis là par droit de conquête, de priorité aussi,
et que nous étions venus, indiscrètement, déranger dans leur
installation.
Toutefois, Prénonne, qui n’avait rien discerné à la diplomatie des
Britanniques de Port-Saïd, lorsque ces messieurs lui conseillaient
chaleureusement une villégiature à Bagdad, ne comprenait pas davantage
la stratégie froide des Anglais de Bassorah qui lui recommandaient comme
plus sain, pour lui et ses gens, le climat de la Méditerranée.
Enfin, sur l’avis de Williams, nous décidâmes de continuer l’entreprise
ou de retourner en France. Prénonne, à qui l’alternative fut présentée
avec fermeté, choisit la montée dans ce désert mal connu où son
imprudence--la nôtre aussi, du reste, il faut bien le confesser--nous
engagea à la légère. Ali-Rhem, cet étrange Persan, soi-disant Arabe, qui
servait à Prénonne de domestique, de gardien et de confident, fut chargé
sur-le-champ, en raison de ses connaissances de la langue du pays, de
nous procurer des mules, des chevaux et des conducteurs pour l’escorte.
Il devait nous rejoindre ensuite, avec nos réserves et nos vivres, au
bivouac que les autorités nous indiquaient comme lieu de séjour.
C’était, assez loin d’un chemin de traverse, un endroit isolé, perdu
dans la vaste oasis de palmiers, de bananiers et de roseaux, plus grande
qu’une ville avec ses faubourgs et ses jardins.
Nous vivions là, parqués sous nos toiles, dans un camp miniature. Une
tente était réservée à Prénonne, à Constantin de Henne et au domestique
Ali-Rhem; la seconde revenait à Rives-Ribière, à Pierre Sartigues et à
Lucien Lemans qui, en même temps que le bateau, avait abandonné son
déguisement de Neikuls Namel; la troisième enfin, à Williams, à
Christian Dallène, comme on s’entêtait à l’appeler, et à moi-même. Ces
répartitions n’étaient point le fait d’un caprice, mais d’un choix
raisonné. On conçoit aisément que les locataires de la première et même
ceux de la seconde demeure de toile aient pu ainsi se réunir. La
préférence que nous accordait Christiane s’expliquait également. Elle
était établie, comme il convient à toute décision féminine, non par
suite de quelque sympathie pour nous, mais «contre» Prénonne et aussi
Constantin de Henne. Christiane ne voulait pas en effet se rencontrer
dans le même abri que Prénonne qu’elle méprisait, et elle était bien
trop adroite pour aller vivre, côte à côte, sans témoin presque, auprès
de Henne qui l’aimait peut-être et ne lui était probablement pas
indifférent.
Les trois tentes, avec une quatrième encore inhabitée, formaient
rectangle, de telle façon que si nous étions attaqués, car il fallait
tout prévoir, les bêtes et le convoi pourraient se tenir au milieu, et
nous-mêmes nous défendre en usant de nos avantages. Cette formation que
Williams fit adopter et qu’il se proposait, au cours de nos diverses
résidences, de fortifier encore, n’était établie qu’en principe. Par
suite de la position des palmiers auxquels nos toiles s’accrochaient, la
troisième tente, la nôtre, se trouvait très rapprochée de la première,
celle de Prénonne. Et Williams, le deuxième soir, ne cachait pas le
désagrément qu’il éprouvait de ce voisinage. Restés ensemble, tous les
deux étendus sur nos couvertures, nous fumions pour échapper à cette
hâtive et mélancolique coulée de la nuit qui descendait sournoisement le
long des grands palmiers dont les parasols s’étalaient très haut,
au-dessus de nos têtes. Pas de lumière. Nous ne disions rien. Nous
savions que Prénonne, Rives-Ribière, Sartigues et Lemans étaient partis.
Ils devaient rentrer assez tard. Christiane et Constantin se promenaient
sans doute autour du camp. Seul, devant la tente de Sartigues, face à la
nôtre, un cuisinier arménien, qui remplaçait Ali-Rhem, préparait sur un
foyer improvisé sa dernière tasse de thé... Une légère fumée, dont
l’odeur nous prenait à la gorge, montait suivant la ligne que lui
indiquaient les palmiers dans l’atmosphère épaissie de l’oasis. Ainsi ce
soir, pensions-nous, ainsi celui du lendemain, ainsi d’autres qui leur
seraient similaires.
Longues veillées taciturnes. Le jour, on parvenait encore à se
distraire. On allait en expédition dans le large domaine de la forêt de
palmes et de sable. On s’aventurait presque dans les taillis de
bananiers et de palétuviers où ruminaient, loin du soleil, d’énormes
zébus domestiques. Des petits canaux, que la marée montante emplissait,
se dissimulaient parmi les roseaux. Des barques les remontaient,
soulevant une vase nauséabonde. Sur les routes de l’oasis, on
rencontrait de larges buffles dont les cornes pointues s’ornaient de
boules de cuivre. Les travailleurs indous, pour accélérer la marche de
ces grandes vaches indolentes, leur saisissaient la queue qu’ils
tordaient brusquement en poussant un cri guttural.
A coudoyer ce peuple et ce bétail, aux odeurs multiples, on se croyait
alors transporté dans quelque forêt de l’Inde mystérieuse et profonde,
tandis que, sur les pistes bitumées, des autos soufflaient dans les
virages et de petits Decauville se poursuivaient en grinçant sur les
rails brillants et disciplinés.
Le jour, nul ne veillait sur le bivouac. La nuit non plus, du reste. Et
nous avions tort, je me le répétais souvent. Mais nous comptions sur
l’insomnie. Continuellement sur le qui-vive, nous dormions mal, le
moindre bruit nous dressait sur nos couchettes, l’oreille tendue...
Comme nous pensions alors à d’autres veillées paisibles, et même à nos
trois journées de Bassorah, près des quais de planches, dans le tac-tac
civilisé des moteurs et les cris des sirènes, le braiment angoissé des
ânes et le rauque appel des chameaux qui se comptaient entre eux, avant
de s’enfoncer dans la nuit profonde des sables, d’un grand pas allongé
et mou!
Brusquement, cette nuit-là, des voix nous tirèrent de notre
demi-sommeil, Williams s’était aussitôt tourné vers la toile de la
tente. Il écoutait les mots qui nous parvenaient distinctement, bien que
l’on s’exprimât d’un timbre assourdi.
--Jamais je n’aurais cru que vous étiez anglais ou d’origine anglaise...
vous qui les détestez tant, vous ne me l’aviez jamais dit!
--C’est Christiane, souffla Williams à mon oreille.
--Oui, de père anglais seulement, répondait un invisible partenaire,
mais c’était un Anglais déjà civilisé (rires). Il n’était pas seulement
de son île, il avait vécu en France où je suis né et il avait épousé une
jeune Grecque... vous voyez...
--Oui, je vois, observait-on... C’est pourquoi vous êtes bronzé comme
une fille du pays de votre mère avec des cheveux frisés... De nous deux,
c’est vous qui êtes le plus femme.
--Le fait est qu’il y eut un temps, sur le cargo japonais, où je croyais
bien...
--Ne dites pas des choses que jamais vous n’avez pensées. Jamais vous ne
vous êtes trompé. Ne me mentez pas dès maintenant; c’est trop tôt.
Nous restions immobiles, Williams et moi. Je n’osais allumer une
cigarette, ni même jeter celle que je tenais et qui venait de
s’éteindre. A cause de la nuit épaisse de décembre, nous ne pouvions pas
nous voir, et nous attendions, sans lumière, dressés dans nos
couvertures.
--C’est Christiane, expliquait Williams. Tu reconnais l’autre?
--Je n’entends pas très bien.
--Ce ne peut être que Constantin.
A ces mots, un frisson me parcourut. Williams, m’ayant conseillé, dans
un murmure, de bien écouter, j’en profitai pour ne plus rien comprendre
aux éclats de voix que j’entendais, tant cette conversation, à deux pas
de moi, derrière le mur flottant d’une toile, de celui que je
considérais comme mon plus intime ennemi, après M. de Prénonne bien
entendu, m’emplissait d’une fureur nerveuse.
--Comme vous devez être dur avec ceux que vous n’aimez point. Et plein
de ruses... Vous êtes félin, c’est cela, vous êtes un félin. Quels sont
ceux que vous n’aimez pas?
--Ceux qui vous font du mal, à vous et à moi.
C’était bien Constantin qui répondait; j’avais retrouvé le son de sa
voix. Christiane reprenait ensuite:
--Et vous n’oubliez jamais, j’imagine?
--Je n’oublie pas. C’est vous qui oubliez que l’on s’est moqué de vous
sur un bateau, à Port-Saïd?
--Vous croyez? Ça m’est indifférent, aujourd’hui. Je ne leur en veux
pas.
--C’est ce que je vous reproche, Christiane. J’y pense pour vous. Je
n’oublie rien, pas plus que je ne vous oublie... Si vous saviez...
--Chut!... N’employez pas de grands mots dont vous ignorez sans doute le
sens trop profond pour vous... (rires).
--Merci... cela vous amuse... Ah! Christiane, tout cela pour ne pas
reconnaître que vous «leur» avez pardonné... Si vous vouliez, cependant,
le moment est venu.
--Vous voilà de nouveau parti, interrompit la voix de Christiane
Dallène. Que voulez-vous? on change, mon ami, on n’est sûr de rien, et
toutes ces choses qui sont nous-mêmes et qui nous composent, dans la
suite de nos années, successivement, doivent mourir, puisque, nous
aussi, nous sommes mortels, en entier.
--Je reconnais là une des maximes favorites de cet imbécile.
--Quel imbécile, je vous prie?
--Ce Blaze Romerdy qui ne peut se consoler de vous avoir perdue.
--Il ne m’avait jamais trouvée. Mais vous êtes bien impertinent de
croire que je suis obligée de penser d’après ce M. Blaze.
--Ne parlez pas si fort. Et ne dites jamais de noms.
--C’est vous qui avez commencé, cher monsieur. Moi, je ne crains
personne, du reste.
--Je crois bien! Vous pardonnez à vos ennemis les injures qu’ils vous
ont faites!
--Ça va mal tourner, remarqua Williams qui s’était penché à mon
oreille... Hein? quelle drôle de petite femme.
--Écoute donc! lui dis-je.
Je ne percevais plus en effet que des mots sans suite, qui, rapprochés
les uns des autres, ne donnaient pas un sens bien défini.
--Pourquoi ne pas faire alliance avec moi... Christiane, ce serait vite
terminé... Dites oui, seulement, et vous verrez comme ce sera facile,
surtout en ces pays-ci.
--Non, répliquait Christiane, je n’aime pas ces contrées... Et puis, si
vous voulez les avoir, j’ai peur...
--Peur? De quoi?... Vous n’osez pas me le confier... Parlez quand même.
--Eh bien, je crois que c’est trop tard, et que tout cela aura une fin
malheureuse.
--Moi aussi, je crois à une fin terrible. Pour eux, naturellement.
Laissez cela. Et, à ce propos, à leur propos, je voudrais vous parler...
Pas ici. Quelque chose d’important... Sur le docteur Neikuls...
--Vous savez qui c’est?
--Cela vous intéresse donc un peu?
--Mais non, vous ne savez rien, insinuait Christiane, comprenant qu’elle
s’était trop hâtée.
--Est-ce que cela vous intéresse?
--Comme toutes les énigmes.
--Alors, je vous dirai... comment, par quels moyens j’ai appris... Et ce
qu’il faut faire dès maintenant pour vous en débarrasser.
--Pourquoi? Il ne me gêne pas!
--Vous ne voulez pas qu’il se retire de notre expédition?
--Je vous répète qu’il ne me dérange pas.
--Excusez-moi. Je me suis trompé. Je croyais, articulait avec lenteur
Constantin, que vous ne teniez pas à être suivie, à être surveillée,
j’allais dire: espionnée.
Silence subit. Puis un bruit mou, celui que pourrait produire un fusil
qui glisse et tombe sur le sable. Williams m’avait pris le bras. Nous
attendions.
--C’est fini, affirma mon ami. Ils sont sortis, ou bien elle va venir
pour dormir.
Mais lorsque Christiane entra, comme d’habitude, dans notre tente,
quelques minutes après cette conversation que nous avions surprise, et
qu’elle regarda de notre côté, cependant que le cuisinier arménien
élevait sa lanterne vénitienne pour nous éclairer, Williams et moi, nous
dormions déjà d’un sommeil profond.