Le bateau venait d’entrer dans la rouge désolation d’Aden, ses terres
brûlées, ses rochers de zinc découpés sur le fond du ciel éclatant. Le
soir qui s’étendait déjà sur la mer, au delà du golfe, semblait
s’approcher de nous. Il faisait chaud. Pas le moindre vent. Comme le
courrier avait ralenti sa marche, le voile de tulle qui flottait autour
du visage de Christiane tombait maintenant sur son épaule.
Pendant la traversée de la mer Rouge, à bord de ce bateau anglais, je
n’avais pas cherché les occasions de rencontrer la jeune fille, et même
je m’étais abstenu de lui adresser la parole depuis Suez, c’est-à-dire
depuis six jours environ. Dois-je avouer que ce silence volontaire me
paraissait long?... Williams, taciturne, écrivait beaucoup et se tenait
la plupart du temps dans notre cabine; Rives-Ribière et Pierre Sartigues
courtisaient les passagères, Constantin de Henne fréquentait les Anglais
du bord, Prénonne jouait de la flûte, qui est, semble-t-il, l’instrument
préféré des taciturnes. Je me trouvais donc seul, errant d’un pont à
l’autre. Je regardais la mer qui, sous la chaleur chaque jour plus
lourde, prenait à l’horizon des reflets de cuivre... Un charbonnier
filait en crachant des rouleaux de fumée noire... Et je me demandais si
je n’avais pas eu tort de m’embarquer dans cette expédition: je doutais
de moi, surtout le soir, à l’heure trouble où l’on s’interroge, où le
doute de la veille vient renforcer celui que la nuit apporte avec elle.
Je me refusais naturellement à reconnaître que l’absence de Christiane
me pesait. Mais comment convenir avec moi-même de cette faiblesse? Je ne
trompais du reste personne; la jeune fille s’appliquait visiblement à ne
point se montrer. Et le docteur Neikuls Namel m’expliqua, par la suite,
peut-être pour me consoler, que Christiane ne circulait un peu qu’à la
tombée de la nuit, et encore en prenant de grandes précautions.
--Mais pourquoi? lui dis-je.
--Elle ne tient pas à se faire remarquer des trois Anglaises, des quatre
Arméniennes aux lourdes chevilles et des deux Grecques aux yeux trop
longs qui se sont installées dans les meilleures places de l’arrière.
D’abord, je ne compris pas tout de suite, puis je pensai que ces neuf
personnes, jalouses les unes des autres, devaient constituer pour le
faux Christian en complet de tussor et casque de liège un tribunal dont
il ne voulait pas affronter les jugements.
A Aden, la plupart des passagers, notamment les dames, sachant que le
bateau devait faire son plein de charbon, descendirent à terre pour la
classique visite des casernes et des citernes de Salomon. Williams
m’avait demandé, je ne me rappelle plus pour quelle cause, de rester à
bord. Alors, pour fuir la poussière noire du chargement, je me rendis au
fumoir presque désert. Des treuils grinçaient, et l’on entendait les
pierres du charbon rebondir dans les soutes.
Deux semaines plus tôt, sur un petit courrier japonais, je me trouvais
seul également et j’attendais, dans le port de la Joliette, l’arrivée
d’un ami. Les mêmes bruits, les mêmes ordres autour de moi et la même
solitude. Ce soir-là, aussi, je me sentais sans assurance jusqu’au
moment où Williams apparut, accompagné d’un étrange garçon dédaigneux et
triste. Tout d’abord, son attitude me surprit; par la suite, elle me
charma. Un rien, quelque insaisissable nuance empêchèrent que ce jeune
homme ne devînt mon ami, peut-être le vieil instinct qui me conseillait
la méfiance. Je ne saurais exactement expliquer pourquoi.
Tout le temps que je fus assidu auprès du faux Christian, Williams se
garda bien de s’étonner de cette intimité. Il ne se permit une allusion
assez directe que plus tard, lorsqu’il fut persuadé que l’inévitable
froissement--et qu’il avait prévu--s’était accompli.
Brusquement la porte s’ouvrit, et Christian Dallène apparut. Un petit
homme crépu, quelque sang-mêlé venu je ne sais d’où, releva curieusement
la tête. Ce regard gêna la jeune fille qui, m’apercevant, vint à moi, la
main tendue.
--Je suis «heureux» de vous voir, dit-elle.
A ce moment-là, j’étais certain que Christiane ne m’aurait pas
«reconnu», ni même aperçu si le petit sang-mêlé ne l’avait dévisagée
avec insistance. Je me laissai serrer les mains.
--Entre nous, ajouta Christiane, je suis persuadé qu’il n’y a pas de
malentendu; je ne vous en veux point.
Puis, avec cette paisible assurance de la femme qui passe d’une idée à
une autre:
--Vous êtes brouillé avec M. de Henne, ou bien vous le connaissez peu?
--Je le connais peu, c’est vrai...
--Vous l’évitez peut-être?
--Pas du tout: nous nous rencontrons rarement.
--Eh bien, ce soir, au dîner, voulez-vous prendre place à côté de moi?
--Ce serait avec plaisir, mais vous savez bien que les places sont
retenues.
--Alors, après le dîner, nous viendrons ici ou bien ensemble sur le
pont. Cela ne vous enchante guère? je le vois... Que reprochez-vous à M.
de Henne? D’être fils d’une Anglaise et d’un Grec naturalisé?
--Je ne savais pas. C’est vous qui me renseignez, et cela m’explique
bien des choses.
--Il tient de son père cette grâce particulière qu’on lui envie.
--Et de sa mère cet air de naturelle franchise.
--Enfin, il ne vous plaît pas.
--Je n’ai rien dit de semblable.
--Mais vous le laissez entendre... ne m’interrompez pas à tout propos!
on le déteste, on s’écarte de lui parce qu’on ne le connaît pas.
--Heureusement, vous semblez le connaître beaucoup.
--On le déteste parce qu’il ne m’a jamais abandonnée. Ah! quelle
lâcheté, mon pauvre Blaze Romerdy, votre ami et vous, quelle pauvreté
d’âme! Vous pouvez le lui répéter de ma part.
--Je vous remercie. Je ne manquerai pas de ne rien lui dire... cette
commission-là.
--Oui, je la ferai moi-même, au moment propice. Mais que dire de vous,
alors?
Elle s’animait, sa voix tremblait. Dès les premiers mots, nous nous
étions dressés en ennemis. Le petit sang-mêlé pliait et repliait son
journal, mais il écoutait quand même.
--Vous! Dire que j’ai eu confiance en vous! Ah! ce que l’on peut se
tromper!
--Je vous ai toujours défendue!
--Vous avez toujours été complice de mes ennemis. Sur le bateau, en
Méditerranée, à Port-Saïd, quand je suis restée seule, cependant qu’avec
votre ami, à terre, vous organisiez je ne sais quoi.
--Je vois, dis-je en me levant, que vous êtes très mal renseignée, comme
d’habitude. Vous payez mal votre police, ou bien vos agents vous volent.
Mais je ne m’occupais pas de Christiane, je ne pensais qu’au sang-mêlé,
à l’unique témoin de cette scène. Il s’était approché de la porte et
tardait à sortir.
--Et maintenant, qu’est-ce que vous complotez contre moi avec ce
monsieur aux lunettes?
--J’attendrai que ce monsieur soit sorti tout à fait.
Christiane se retourna, honteuse d’avoir parlé haut devant un étranger.
Celui-ci, du reste, avait disparu. Mais cet incident troubla la jeune
fille, et, visiblement, elle ne se rappelait plus sa question.
--Excusez-moi, dit-elle, après un instant, j’ai beaucoup d’amitié pour
vous. Un moment même, j’ai cru... oui, j’ai cru sincèrement que... Et
puis, je me suis aperçue que je me trompais, que ce n’était pas ça... Ne
m’en veuillez pas, mon ami, vous avez toute mon estime. On ne s’en
douterait pas, dites-vous? Oui, je vous taquine, je vous boude, mais
c’est pour rire. Je ne suis pas responsable.
Elle avait parlé avec une grande volubilité, tout d’un coup, sans oser
me regarder ni lever les yeux. Les femmes ont ainsi une délicate façon
de vous déchirer, comme elles s’y prendraient pour séparer en deux une
étoffe précieuse.
--Et vous-même? ajouta-t-elle, avec la même cruelle inconscience.
N’avez-vous jamais?... oui, de moi?
--Non, chère coquette, je-n’ai-pas-été...
Je détachais chaque mot, sans trembler, de l’air le plus indifférent.
--C’est vrai? demanda-t-elle, le visage rayonnant, et me regardant bien
en face...: une bonne amitié, alors?... De frère à sœur?...
--Pas autre chose...
--Que je suis contente! Vous voyez comme je suis peu coquette, n’est-ce
pas?
Mais elle me surveillait, elle doutait sans doute. Elle revint à
l’offensive:
--Pourtant, il me semblait bien... il me semblait que je vous avais
rendu très malheureux.
--Voyez-vous ça! Toutes mes attentions, mes précautions, mon amitié et
mes conseils, voilà comment vous les avez interprétés.
--C’est vrai!
Et elle se mit à rire, très franchement.
--C’est vrai, mais par moments, seulement. Le reste du temps, non.
--Il est possible, continuai-je, que je vous eusse aimée, disons le mot:
comme j’en aurais aimé une autre, n’est-ce pas? Mais mon cœur était
pris.
Elle parut blêmir sous ce ton de persiflage, et m’interrompit avec
quelque précipitation:
--Et bien! Cet aveu--dont je vous rends grâces,--m’autorise à être
franche tout à fait. Et heureuse pleinement, sans arrière-pensée... Je
me reprochais d’être ingrate à votre égard, de ne pas savoir vous rendre
tout ce que vous m’accordiez. Je vous répète le raisonnement que je me
tenais au temps où je me trompais... où j’étais coquette, selon votre
expression--Je me contraignais; j’y mettais, je vous l’assure, la
meilleure bonne volonté dont j’étais capable, mais c’était inutile.
Et, avec un sourire navré, en m’examinant en dessous:
--Quand le cœur n’y est pas, comme vous disiez, c’est peine perdue... Et
alors, j’avais beaucoup, beaucoup de remords. Mais maintenant, après vos
confidences, si vous saviez comme je suis plus légère et contente...
C’est pourquoi, permettez-moi d’y insister, je ne comprends pas la
jalousie, mettons la rancune, que vous témoignez à tout venant à M. de
Henne.
Je l’écoutais parler. Je me disais, sans penser à l’interrompre ni même
à réagir sous ses sarcasmes: «Comme les femmes sont bien armées quand
elles ne perdent pas la tête. Cette petite fille devine tout sans avoir
rien appris et son instinct dépasse largement mon expérience». Ces
raisonnements me permirent de supporter tous les coups de Christiane,
d’un visage calme. Cette attitude la dérouta plus, par la suite, que mes
réponses bien composées.
--Comme toutes les personnes de votre sexe, vous n’imaginez pas que nos
affections et nos haines--mettons nos antipathies--découlent d’un autre
sentiment que l’envie ou la jalousie. Permettez, mademoiselle, il y a
souvent de plus nobles motifs.
--Parce que vous les inventez après coup... ou bien parce que, dans le
cas qui nous concerne, c’est à moi que vous en voulez.
--A vous! Pourquoi donc, Seigneur?
--L’histoire que je vous ai contée sur le bateau, en Méditerranée, quand
«j’étais un homme» et que nous nous trouvions «entre hommes»--comme vous
disiez. Vous avez dû, depuis, imaginer que je m’étais jouée de vous...
--Achevez votre pensée: Et que je vous en gardais rancune! répliquai-je.
Christiane, même en avouant, n’avouait pas complètement. Elle aurait pu
me dire: «Vous avez dû, depuis, imaginer que je vous avais menti.» Non.
Elle a trouvé une périphrase. Mais une femme pratique si facilement ces
petites ruses et les oublie si vite qu’il ne faut pas lui en vouloir.
Aussi, ma sincérité fut-elle d’une qualité peu inférieure à la sienne:
--Voyons, «mon ami», je savais bien que votre histoire était vraie; mais
c’était le contraire de ce que vous me disiez qu’il fallait entendre: la
jeune fille avait fui et le fiancé était resté. Qui vous certifie que je
n’ai pas tout de suite établi la traduction nécessaire?
--Vous êtes un homme d’esprit, déclara-t-elle, mais êtes-vous certain
que ce fiancé indésirable soit resté en France? qu’il n’est pas à la
recherche de la fugitive?
--Quelle idée! m’écriai-je.
Je m’arrêtai d’ailleurs aussitôt dans le développement que je
déclenchais en moi, car, dans la même seconde, je venais de concevoir,
par une série de brusques alliances et de rapprochements précipités,
toute une explication nouvelle... Je me gardai de faire part à
Christiane des résultats de mes juxtapositions intérieures; toutefois,
mon brusque silence lui fit croire que je retenais bien des choses et ne
voulais rien lui dire.
--Vous paraissez surpris par ma question. A quoi pensez-vous?
demanda-t-elle, avec une angoisse dans la voix qui me rendit toute ma
confiance en moi.
--Je vous admire.
--Ne vous moquez pas de moi... Qu’admirez-vous donc?
--Que, pour vous habiller en homme, vous ayez eu, un jour, le courage,
de sacrifier votre chevelure.
--Vous détournez la conversation d’une façon si apparente qu’il eût
mieux valu que vous me répondiez que vous n’aviez rien à répondre...
Tant pis. Je m’en irai sans savoir le fond de votre pensée. Et la
devinant quand même... Non, ne protestez pas. Vous avez trop pris le
temps de la réflexion, maintenant. Je n’aurais pas confiance dans ce que
vous inventeriez... Et cela me ferait beaucoup de chagrin.
Sur ces derniers mots, elle s’éloigna rapidement, et ne se retourna qu’à
la porte, au moment de sortir, parce qu’elle ne pouvait pas s’en aller
sans regarder une dernière fois celui contre lequel elle venait de se
battre.
* * * * *
Lorsque le bateau, secoué par un léger roulis, eut gagné le large, j’eus
tout le loisir de méditer à nouveau sur les paroles de Christiane et le
sens mystérieux qu’elles pouvaient contenir.
Je m’étais retiré dans le pont arrière, non loin de l’endroit où les
Arméniennes trop parfumées venaient habituellement, le soir, respirer
l’air frais de la mer en riant aux galanteries de Sartigues et de
Rives-Ribière. Je regardais un moment la fumée jaunâtre d’un vapeur, au
loin. Le lourd panache avait de la peine, semblait-il, à monter dans le
ciel taché de nuages. Je pensais confusément à Christiane et à mes deux
compagnons qui courtisaient les passagères. Comme je les fréquentais
peu, ils devaient me croire essentiellement occupé de l’étrange jeune
femme qu’ils m’accordaient déjà, sur le cargo japonais, au moins comme
fiancée... La cloche du dîner des premières se mit à carillonner;
j’allais me lever pour descendre, lorsque Williams surgit. Il paraissait
soucieux, bien qu’il prît soin d’affecter un air tranquille.
--C’est toi? fit-il dès qu’il m’eut aperçu.
Et tout de suite, je ne sais pourquoi, je fus certain que Williams me
cherchait, qu’il avait quelque chose à me confier, et que cela
concernait Christiane dont il n’aimait pas à parler.
--Tu tiens à te rendre tout à fait ridicule? commença-t-il. Tu ne sais
pas encore que tu perds ton temps? Déjà, à Port-Saïd, c’était trop tard.
Et même, un peu avant que d’y arriver... Elle ne pensait qu’à Constantin
de Henne. Elle était sous sa domination, et elle nous détestait à ce
moment-là, ou bien elle s’y apprêtait. Simplement, parce que nous lui
avions rendu service.
«Je ne m’étais pas trompé!» pensai-je et, sans hésiter, je répondis:
--Tu as raison, mon vieux Williams.
--Mais tu ne m’écoutes pas. Je ne te conseille point de ne plus lui
adresser la parole, remarque-le, mais je te répète d’être en méfiance.
--Je suis très prudent.
--Elle t’a demandé de te réconcilier avec son Constantin?
Naturellement!... Comme toutes les femmes amoureuses, elle ne songe qu’à
protéger son amant qu’elle sent menacé. Et je te vois d’ici lui conter
tout ce qui ne la regarde pas...
--Je t’assure que tu fais erreur.
--Tu vas me répondre: c’était le soir... la solitude, le spleen, le
crépuscule égyptien, la camaraderie des paquebots... Ces balivernes
entremetteuses ne sont pas des excuses.
--Je ne lui dis que ce qui me plaît.
--Erreur! affirma Williams. Tu n’as aucune autorité sur cette petite. Tu
ne la connais pas!
--Mais, toi, tu es mieux renseigné?
--Laisse-moi terminer: Tu ne la connais pas plus que moi, c’est-à-dire
pas du tout.
--Comment? m’étonnai-je, tu ne la connais point, toi qui la fis passer
pour Christian Dallène?
--Je ne la connais pas encore... Les cartes secrètes de ces gens-là
traînent peut-être sur toutes les tables, c’est entendu. Mais il y a le
fameux Henne qui est un peu plus inquiétant. Il est très lié avec
Christiane et, il faut l’avouer, ajouta Williams en m’observant de côté,
Christiane en est toquée. Constantin de Henne fera de la jeune fille ce
qu’il voudra. Quant à Prénonne, je ne sais si tu l’as remarqué, il est
jaloux de Henne, il s’en méfie maintenant. Prénonne est un bizarre
individu. Rien n’a pu le prévenir contre Henne, et voici qu’il s’en
détourne, juste au moment où Henne a le moins besoin d’être soupçonné.
C’est que Prénonne, lui aussi, est amoureux de Christiane.
--Tu es sûr?
--Tu n’as qu’à ouvrir les yeux. Prénonne, qui affiche un grand dédain de
la gent féminine, parce qu’il ne comprend rien aux femmes, tout
simplement, n’aurait peut-être jamais pensé à Christiane s’il n’avait
pas vu Henne réussir auprès d’elle. Prénonne fait partie de ces gens qui
ont toujours besoin d’être conduits, même en amour...
«Pendant ce temps, Constantin de Henne, qui est intime avec les Anglais
du bateau, nous prépare quelque machination.
--Si nous le laissons faire, dis-je.
--Comment veux-tu que nous...?
--Au plus juste prix, répliquai-je, reprenant les propres termes de
Williams.
Mais lui, sans paraître les avoir reconnus, entreprit doucement de me
démontrer que je faisais fausse route.
--Certainement, décréta-t-il. Si c’était possible. Après tout, ce
monsieur ne nous gêne que modérément. Il combine je ne sais quels
traquenards, mais c’est contre Prénonne. Nous viendrons ensuite, c’est
probable. A ce moment-là, nous aviserons... Somme toute, il fait bien
son métier d’espion, cet homme-là. Et tu dois faire attention à ce que
tu racontes à Christiane.
--Pourquoi ne pas s’en défaire tout de suite?
--Parce que, dénoncé comme traître ou... supprimé par un accident tout à
fait fortuit, les Anglais, dans l’un et l’autre cas, le remplaceront par
quelque phénomène que nous ne soupçonnerons pas.
--Tu le crois à la solde des Anglais?
--Un peu, pas en entier. Quel jeu joue-t-il pour son propre compte? Je
crois le deviner, et ce n’est pas malin. Mais il ne travaille ni pour
nous, ni pour Prénonne, c’est sûr.
Cependant, Williams devait avoir quelque intérêt à conserver Henne
encore un certain temps; il se gardait bien de me le dire, du reste,
mais, en Méditerranée, il ne pensait pas ainsi, puisqu’il estimait que
nous devions nous défaire de l’espion «au plus juste prix». Je l’ai su
plus tard, du reste, comme bien d’autres choses. Williams se promettait
de réunir toutes les preuves de la duplicité de Constantin, puis, au
moment qu’il aurait choisi, il aurait démontré que Prénonne avait gardé
comme second un individu sans aveu qui jouait la partie de nos ennemis.
Nous nous étions penchés sur le bastingage et nous regardions, éclairées
par la lumière des hublots, les phosphorescences violettes qui
tournaient dans les eaux soulevées par l’étrave.
Un pas se rapprochait derrière nous, et Williams, se tournant à demi:
--Venez ici, docteur, cria-t-il dans le vent que la course du bateau
provoquait.
--Oui, si je ne vous dérange point.
--En rien. Jugez-en vous-même. Nous parlions de Christiane.
--Ah! fit Neikuls Namel.
Et il regardait mon ami qui continuait:
--Et je disais à Romerdy que, tout de même, cette petite avait eu un
diable de succès sur ce bateau-ci et sur l’autre... Chacun de nous, on
peut bien l’avouer, avait été, plus ou moins... amoureux d’elle... Et
maintenant, il y a Prénonne qui ne dérage pas et ne sait comment lui
parler; il y a Constantin de Henne, cet espèce de Grec naturalisé
Français--c’est lui qui l’assure--qui semble y tenir plus qu’il ne le
voudrait; il y a Romerdy qui espère toujours qu’elle lui reviendra.
--Qu’elle lui reviendra? interrompit Neikuls Namel d’une voix serrée que
je ne lui connaissais pas.
--Mettons, si vous voulez, qu’elle se montrera indulgente. Il y a
Sartigues et Rives-Ribière qui se sont rejetés, de dépit, sur ces
Arméniennes aussi onduleuses que leurs hanches, aussi lourdes que leurs
chevilles, aussi fausses que leurs cheveux... Et puis, il y a vous-même,
cher docteur, qui semblez n’être ici que pour mieux la voir.
--Que dites-vous là? Que dites-vous là? gémit Neikuls Namel... Vous
perdez la tête...
--Vous seriez le seul à ne pas...
--Vous savez bien que je ne m’occupe jamais de ce... de cette
personne...
--C’est justement ce que j’ai remarqué. Et cela m’a paru extrêmement
bizarre... Mais rassurez-vous, conclut Williams, je ne l’ai conté à
personne. Si ce n’est à vous. Et à mon ami, ici présent.
--Je n’aime pas ces plaisanteries, trancha Neikuls Namel, d’un ton
grave.
--Mais docteur, ce ne sont pas du tout des plaisanteries. Ne vous y
trompez pas; cette fois-ci encore, vous seriez le seul...