--As-tu fait de nombreuses rencontres? me demanda Williams comme je
revenais d’une promenade solitaire à travers le sable et la chaleur de
Port-Saïd. Non, je vois que tu n’as rien découvert. Il y a cependant une
personne sur qui tu risquais de tomber.
--Prénonne? Henne?
--Si tu veux attendre ici une vingtaine de minutes, peut-être moins, tu
auras le plaisir de voir un gentleman qui nous apportera de précieux
renseignements sur les bagages que nous avons confiés à sa garde.
--Christiane va venir?
--Christiane ou Christian, comme il te plaira.
«C’est que, poursuivit Williams, moi aussi, je vais à la découverte.
J’ai vu Rives-Ribière et Sartigues. Ils ne m’ont pas aperçu. D’ailleurs,
ils ne sont pas gênants. Sur la jetée du phare, près de la statue de
Lesseps, rendez-vous du Tout-Port-Saïd, j’ai salué M. de Prénonne, et
son étonnement ne fut pas simulé. Prénonne devait nous croire au moins
au Caire. Revenu un peu de sa surprise, il a cru bien faire de me parler
de Christian Dallène qui avait déserté le cargo. Le bateau japonais
doit, du reste, traverser le canal. Mais Prénonne me parla surtout de
Christian. Ce ne devait pas être sans raison. C’est pourquoi j’ai remis
négligemment mon adresse à Prénonne; il ne manquera pas de la
communiquer à Christian.
--Mais ton Prénonne va nous dénoncer, nous faire arrêter! m’écriai-je.
--Et puis après? Nous sommes descendus, nous avons vu la ville. C’est
l’essentiel. Tu sais que nous ne pouvons pas pousser plus loin notre
expédition en Égypte. A présent, ce qui peut nous advenir de plus grave,
c’est d’être dirigés sur la France... Alors? Mais voici Christian
lui-même.
On frappait à la porte et, presque aussitôt, celui que j’avais considéré
un temps sur le cargo comme un jeune garçon aventureux entra. Il en
avait toujours les apparences. Des leggins jaunes, un pantalon à la
hussarde et, sur le bras, le manteau dont il s’enveloppait en pleine
mer, et laissait claquer au vent. Rien qu’à la façon dont Christian
jetait sa cape, on pouvait s’apercevoir qu’il n’avait pas les manières
d’un homme qui se protège contre le froid, mais d’une femme qui songe,
d’abord, à se mettre en valeur.
Christian s’avança dans la pièce avec cette fausse crânerie des jeunes
personnes qui s’imaginent porter avec aisance et naturel un costume
étranger à leur sexe. Et je me demandai, une fois de plus, comment
j’avais pu me tromper si longtemps sur la véritable identité de mon
compagnon de traversée. De cette méprise, je ressentais une amère
confusion et quelque doute sur la valeur de mon jugement. Alors,
j’accusais le décor, la mer, les confidences nocturnes, la solitude, le
dépaysement sur les espaces liquides.
Tout de suite, sans préambule, Christian Dallène commença l’attaque:
--Eh bien, je vous remercie. Vous y pensez, vous, à vos amis!
A qui s’adressait-il? Pas à moi certainement, puisqu’il semblait ne pas
m’avoir vu encore... Williams, tranquille comme à son habitude, là où
d’autres auraient trouvé cent raisons pour se fâcher, montra au nouvel
arrivant un large fauteuil au siège bas.
--Nous vous attendions.
Mais Christian avait découvert, dans le fond de la pièce, une grande
glace où toute la chambre et sa propre image se reproduisaient. Déjà, le
faux Dallène ne pensait plus qu’à se regarder parler.
--Prénonne nous a averti de votre visite. Et nous savons que c’est M. de
Henne qui vous a aidé à descendre du cargo japonais...
--Avouez que vous ne m’attendiez plus!
--Erreur. Blaze Romerdy, qui allait sortir, est resté pour vous dire
bonjour. M. de Prénonne nous avait annoncé votre venue, vous dis-je.
Mlle Christian--comme l’appelait ironiquement Williams--ne me regarda
point; elle affecta même de me tourner le dos:
--C’est vrai, reconnut-elle. Vous deviez bien penser que je n’allais pas
demeurer éternellement sur le bateau.
--En descendant à terre, rien ne vous obligeait à venir dans le centre
de la ville. Savez-vous pourquoi l’on vous a conseillé de venir
jusqu’ici?
A cette question précise, Christian répondit à la manière des femmes qui
sont embarrassées et ne veulent rien dire: elle posa une autre demande:
--Pourquoi détestez-vous Constantin de Henne?
Williams sourit, parce qu’il obtenait la preuve que Christian avait
compris. C’était Henne, en effet, qui avait conseillé à Dallène de
quitter le cargo japonais.
--Vous savez que M. Christian Dallène, l’autre, celui que vous avez
laissé en France et qui était si malade, connaît votre présence à
Port-Saïd.
Si solide qu’il voulût bien paraître, Christian se sentit faiblir. Il
alla se réfugier dans le fauteuil qu’il semblait dédaigner.
--Vous avez quelques chances de le rencontrer d’ici demain, surtout si
vous continuez d’habiter l’hôtel de M. de Henne.
--Et vous n’avez rien fait pour me prévenir? s’écria le faux Christian.
Puis, honteux de sa surprise, il ajouta:
--Ce n’est pas possible. Mon frère est malade et vous essayez de savoir
si je suis au courant de quelque chose que vous ne voulez pas m’annoncer
tout de suite...
--Vous avertir? Comment? Nous venons d’apprendre cette nouvelle. Vous
pourriez aussi supposer que nous avons eu quelques difficultés à notre
débarquement. Puisque nous ne donnions pas signe de vie, c’est que nous
n’avions pas intérêt à nous faire remarquer.
Mais Christian n’écoutait pas.
--Que va-t-il arriver maintenant? interrompit-il.
--Cela même que vous semblez redouter.
--Et pourquoi, je vous prie?
--Parce que vous voilà tout désemparé.
--Votre situation, à vous non plus, n’est pas brillante, remarqua
Christian, tout d’un coup, comme si notre gêne le consolait de ses
ennuis présents.
--Surtout maintenant que vous avez indiqué notre adresse, avant de venir
ici, à M. Constantin de Henne. Grâce à lui, les Anglais nous feront
rentrer en France par les voies les plus rapides...
--Vous ne croyez pas, tout de même, Henne capable d’une pareille...
chose?...
Williams jugea inutile de répondre.
--Oh! vous ne pouvez pas le supposer! que vous a-t-il fait? Je n’oublie
pas, moi, qu’il m’a réconforté quand j’étais seul sur le bateau, qu’il
m’a fait descendre à terre quand tout le monde m’abandonnait, qu’il...
--... Qu’il vous a conduit jusqu’à cette maison où il pensait que vous
rencontreriez Christian Dallène.
--Calomnies! interrompit le faux Christian.
--Dites-moi, coupa Williams, que sont devenus nos bagages?
--A la douane du port, déclara Christian interloqué.
--Ces renseignements suffiront à notre curiosité d’aujourd’hui... Si
vous voulez habiter cet hôtel, il doit y avoir une pièce pour vous, à
l’étage au-dessus... Sinon, comme il vous plaira... Romerdy et moi, nous
avons du travail.