--... Car, ajouta Williams, nous ne retournerons peut-être jamais plus à
bord du «Japonais». N’attends pas que l’on vienne m’ouvrir pour
disparaître... Bonne nuit. Demain matin, huit heures, sur la plage qui
est au bout de ce chemin.
Je partis pour me conformer aux instructions de Williams. J’allais sans
me presser, heureux de poser mes pieds d’aplomb sur un terrain solide,
après huit jours de traversée sur le plancher mouvant d’un petit cargo.
La nuit était douce, pas trop fraîche... Je n’avais qu’une vingtaine de
mètres à parcourir pour trouver sur ma gauche l’hôtel de l’Alliance. Je
flânais un peu. «Comme d’habitude, Williams, me disais-je, a tout
prévu», et j’admirais, une fois de plus, cet étrange esprit
d’organisation qui entraînait la confiance de ceux qui l’approchaient.
Une grande avenue tracée dans la campagne déserte s’ouvrait maintenant
sur ma droite. Des arbres transplantés depuis peu bordaient ce chemin où
les maisons manquaient encore. A ce moment, une grille se referma loin
derrière moi. Williams était entré dans l’hôtel de son choix. Je me
retournai, et l’écho de mon pas s’arrêta. Je marchai de nouveau; l’écho
reprit presque tout de suite, mais non d’une façon que j’aurais voulue
automatique, conforme au bruit que je produisais... Je fis une pause
brusque. Silence soudain. Je ne sais pourquoi je me persuadai alors que
j’étais suivi. Je continuai de marcher, mais à reculons. Le bruit qui
m’accompagnait n’était plus le même. Quelqu’un, je le sentais bien, me
surveillait et me filait... Je ne voulais pas avoir l’air de fuir, je
cherchais par quel moyen je pourrais m’échapper et je repris la route,
naturellement. Ah! je n’aurais pas traîné, depuis le cargo. Où courir,
d’ailleurs? Je ne connaissais personne dans la ville, ni la ville. Je
risquais de m’égarer. N’importe, la crainte me donnait des jambes...
Alors celui qui m’espionnait, craignant peut-être quelque stratagème
inédit, me rejoignit:
--Vous êtes Français, n’est-ce pas, monsieur?
J’étais trop surpris pour être étonné que l’on me parlât autrement que
français à Port-Saïd, la nuit, sur une route déserte. Je me retournai,
et sans répondre, j’essayai de voir l’étranger qui venait de m’aborder.
C’était un homme de taille moyenne, habillé comme tout le monde, d’une
corpulence ordinaire, d’un âge incertain. Je pensais: «Personne autour
de nous. Nuit absolue. Je ne puis savoir à qui j’ai affaire. Trois coups
de poing bien distribués et j’endors mon curieux. Oui, mais, il est armé
peut-être. Certainement, il est armé.»
--Monsieur, dis-je avec fermeté, à cette heure-ci, les honnêtes gens
sont couchés. Bonsoir.
C’est à peine si je reconnaissais le son de ma voix qui sortait
péniblement d’une gorge contractée.
--Oh! vous êtes Français! s’écria l’homme. Enfin! j’ai trouvé un
Français.
Évidemment, cet homme me cherchait et il ne cachait pas sa joie d’avoir
rencontré un des Français qui s’étaient enfuis du cargo. Je regardais ce
personnage avec l’envie de l’envoyer rouler. Il devina mes pensées:
--Soyez tranquille. Je suis Français, moi aussi.
Mais je ne fus pas dupe d’un piège aussi grossier. Je repris mon chemin,
d’un air que je voulais calme. L’inconnu me suivit.
--Monsieur, je suis perdu dans cette ville. Pourriez-vous m’indiquer
l’hôtel de l’Alliance. J’ai une chambre retenue.
--Je ne connais pas, monsieur.
--Excusez-moi, je regrette. Les autres hôtels sont pleins. Sans quoi je
ne serais point ici, croyez-le bien.
L’homme s’éloignait déjà d’une façon si naturelle que j’eus le sentiment
de m’être trompé sur son compte.
--Vous ne connaissez pas Port-Saïd? lui criai-je.
--Pas du tout. Je suis arrivé avec l’_Oregon_ il y a deux jours. J’ai
arrêté une chambre dans une maison que je ne retrouve plus. Ce soir, des
soldats anglais, auprès de qui j’ai demandé mon chemin, m’ont poursuivi
en criant. Ils étaient ivres...
L’inconnu qui s’était arrêté pour me répondre se rapprocha, en baissant
la voix.
--Ils m’ont poursuivi. Et j’ai couru. Pour les distancer, j’ai jeté
l’argent que j’avais sur moi. J’ai pu leur échapper. Alors, je n’osais
plus me renseigner. Je me cachais, lorsque j’ai eu la chance de vous
apercevoir. Votre démarche, si différente de la mécanique allure des
Britanniques, m’a rassuré. Et j’ai osé vous parler.
Je regardais le personnage qui me confiait tout à trac ses mésaventures.
Il avait l’air, en somme, d’un brave garçon, un peu simple, assez
poltron, et encore tout secoué par une rencontre dont il exagérait
l’importance. Quand on connaît les coloniaux du Grand Empire, on ne
s’émeut pas pour une petite poursuite où ces braves n’ont encore fait
usage ni de leurs poings ni de leurs armes.
--Mais, vous, monsieur, demanda-t-il, il y a longtemps que vous habitez
cette ville?
--Fort longtemps, assurai-je.
--Cela se voit, concéda-t-il. Quelle drôle de ville... Il y a beaucoup
de Français dans la colonie.
--Euh!... ici, les Français, vous savez, ne comptent pas.
--Oui, je comprends. Les Français ne peuvent pas être très nombreux dans
une colonie anglaise. Et si l’on est pour nos nationaux résidant ici
aussi tâtillons, aussi mesquins que pour ceux que les bateaux amènent,
ça doit être gai. Nous avons été consignés deux jours à bord de
l’_Oregon_.
--Vous aussi?
Je venais de lâcher cette sottise, mais l’homme ne la releva point:
--Nous aussi.
--Vous habiterez Port-Saïd longtemps? Vous en aurez vite fait le tour...
En dehors du quartier européen, il n’y a rien; les quartiers indigènes
vous sont défendus, à cause des troubles, des émeutes et des
assassinats.
--C’est gai. Et vous habitez ce pays?
--Pas pour longtemps, affirmai-je dédaigneux. A ne vous rien cacher, je
vais aller jusqu’à Mossoul en passant par Mahomérah, entreprise de
pétrole.
--Vous allez à Mossoul? Vous n’êtes point seul?
Et l’étrange personnage me regardait curieusement:
--Écoutez, reprit-il, je vais tout vous avouer: Moi aussi, il faut que
je me rende à Mossoul.
--Ah! diable!
Sur quoi, pour dérouter l’homme, je simulai une vive contrariété.
--Je vous gêne, je le vois. Mais je ne vous imposerai point ma
compagnie. Ne vous excusez pas. Tous les regrets sont pour moi, car
j’aurais été heureux de faire route dans votre caravane.
--Notre caravane?
--Dame. On ne s’engage guère tout seul en Mésopotamie, sans escorte ni
compagnon...
--On pourrait peut-être vous prendre avec nous. Mais, vous savez, dans
les affaires...
--Je sais. Bien que simple amateur de voyages, je me garderai
d’insister. Mais vous pourriez quelquefois me donner... j’abuse vraiment
de vos instants... un renseignement.
--Je vous écoute, dis-je, résigné.
--Parmi les Européens récemment débarqués, en connaissez-vous qui
doivent partir pour la Mésopotamie?...
--De ma part, ce serait une indiscrétion.
--N’insistons pas. Mais peut-être est-il imprudent pour deux Français de
continuer à parler, la nuit, de leurs petites affaires, dans ce pays de
méfiance? L’Empire, actuellement, est si fragile qu’un rien pourrait le
faire s’écrouler.
--Il serait prudent de nous séparer, en effet.
--Comme il vous plaira.
--Vous ne tenez pas à rentrer à votre hôtel?
--Je voudrais bien, mais comment?
--Vous êtes chez vous, criai-je. Regardez!
L’homme leva la tête, il aperçut la plaque de la maison:
«Alliance-Hôtel».
--C’est vrai, reconnut-il.
Et il le faisait avec tant d’assurance que, sur le moment, je crus qu’il
ne m’avait pas joué autre chose que la plus sotte des comédies.
--Vous habitez loin d’ici?... Monsieur, appuya-t-il si vous n’êtes pas
pressé ou si vous ne savez où vous rendre, nous pourrions continuer
notre conversation dans mon logis.
--Je n’en ferai rien. Ce serait nous signaler l’un et l’autre,
inutilement, à l’attention des policiers indigènes...