WILLIAMS SAVAIT...

Notre batelier nous amena à quai sans difficulté. Williams lui remit la

somme convenue et l’assura que nous saurions le retrouver, dans cinq ou

six jours, lorsque nous aurions de nouveau besoin de ses services.

Nous nous promenâmes, un moment, près des grilles qui séparent le port

de la rue François-Joseph. Une sentinelle, une espèce de matelot

indigène ou de douanier, nous regardait. Williams, qui parlait anglais,

lui demanda, sans cérémonie, si un paquebot, dont il cita le nom, au

hasard, était arrivé. Le fonctionnaire nous répondit qu’il n’en savait

rien, ce qui, du moins, nous prouva sa bonne foi.

Sur la nuit mystérieuse des eaux, les feux des navires en rade

dansaient. Comme nous nous dirigions vers la douane, Williams s’arrêta

pour allumer une cigarette, mais c’était pour me prévenir:

--J’ai attendu sur ces quais, dit-il, je n’ai rien remarqué de suspect.

Je ne crois pas que l’on se soit aperçu, à bord du «Japonais», de notre

fuite. Si l’on nous avait poursuivis, nous étions ici à l’abri, car

personne n’aurait pensé que nous pouvions nous promener le long des

grilles.

Nous nous étions approchés de la sortie. Des douaniers indigènes

sommeillaient. Nous passâmes, sans attirer leur attention, sans les

éveiller, et c’est ainsi que nous touchâmes à Port-Saïd, parce que, sans

doute, nous avions laissé peu de place à l’imprévu.

--Dès demain matin, Prénonne s’apercevra de notre absence. Il nous

signalera aux autorités anglaises, ce qui ne sera pas très honorable de

sa part, mais il ne s’embarrasse pas de ce détail quand il faut prendre

des responsabilités. Ou bien, il nous fera la chasse lui-même. De toutes

façons, nous devons nous transformer.

De la rue François-Joseph, Williams et moi avions gagné les avenues de

la ville. Aux terrasses des cafés, on voyait des fonctionnaires en toile

blanche, des marins en casquette et des officiers en kaki, comme on en

découvre dans tous les cafés des villes maritimes colonisées. La chaleur

était humide et douce, mais, après les quartiers européens encore

éclairés, lorsque nous fûmes arrivés sur les boulevards, un vent léger

nous surprit. Quelques soldats anglais, complètement ivres selon leur

coutume, embarrassaient les galeries obscures des trottoirs. Des femmes

nous dépassaient et se retournaient.

Nous étions arrivés sur une plage de sable jaune. La mer invisible, au

loin, grondait continuellement. De hautes maisons blanches, à terrasses

circulaires, avec jardins, se dressaient derrière nous.

--C’est bien, constata Williams. Je m’y retrouve: la plage, la jetée à

droite, le phare, et au fond, après le port d’où nous venons, le canal.

--Tu es déjà venu à Port-Saïd?

--J’ai étudié le plan, et ça me suffit. Maintenant, nous pouvons revenir

sur nos pas comme deux promeneurs qui profitent de la beauté de la

nuit...

--Tu ne cherches pas un hôtel?

--Sans me presser. Il nous faut deux hôtels, car nous devons nous

séparer. Jamais Prénonne ne pensera que nous logeons dans deux endroits

différents.

Je crus bon, à ce moment, de faire remarquer à Williams que nous avions

pu nous échapper grâce à Christian, sans toutefois insister sur

l’habituelle méfiance qu’il témoignait à notre jeune passager.

--Oui, assura-t-il, condescendant, c’est une brave petite fille. Il a de

grandes qualités: il est orgueilleux, il est tyrannique, sujet à des

lubies, mais ce n’est pas tout à fait de sa faute. Il a été très mal

élevé, comme un garçon, et il n’a connu ni sœur aînée, ni mère, ni

grand’mère... Il est assez catégorique; il a beaucoup de sang-froid.

--Tu le connais donc?

--Jamais rencontré avant Marseille.

Puis, sans se faire prier, Williams poursuivit:

--C’est le frère de la demoiselle, le véritable Christian, un gros

garçon au nez court, que j’ai pratiqué autrefois.

--Le jeune savant dont on parlait...

--Précisément. Quant à sa science, permets-moi d’en douter.

Christian, le vrai, fit assez d’études pour occuper les fonctions

d’expert-géomètre, mais il est suffisamment riche pour ne pas

travailler. Il a rencontré un certain M. Frélart, un passionné de la

civilisation égyptienne, qui lui a communiqué quelque chose de sa

curiosité.

--M. Frélart? J’ai déjà entendu ce nom.

--Oui. Prénonne en parlait à Christiane... Puis, notre Christian--le

vrai--fut atteint d’amnésie. Il lui arrivait de ne plus se rappeler son

nom, ni son adresse, en pleine rue, il perdait facilement le sens de la

direction, toutes choses que Prénonne ne devait pas ignorer lorsqu’il

fit subir à Christiane, sur le pont du cargo, au large des côtes de

Sicile, un petit interrogatoire. Prénonne venait alors de s’apercevoir

que le Christian Dallène que je lui avais amené la veille au soir,

n’était pas le bon. Tu te souviens?

Si je me souvenais! Et les petits détails inutilisés jusqu’à ce moment,

jamais coordonnés, la méfiance de Prénonne, son air hautain, le trouble

du faux Christian, son impertinence ensuite devant la colère de

Prénonne, tout cela accourait se placer à son rang dans l’histoire que

me contait Williams.

--Au demeurant, un bonhomme peu sympathique, ressemblant de très loin,

physiquement, à sa sœur Christiane, mais qui, par ses connaissances sur

l’ancienne Égypte, eût été d’un meilleur emploi auprès de Prénonne.

«Ce Christian-là, continuait Williams, avait donc, peu de jours avant

notre départ, télégraphié à Paris--il habite un petit village, pas loin

de la capitale--son impossibilité de partir avec Prénonne. Cause: une

maladie grave. Je croirais, moi, à une rechute d’amnésie.

--Qui te le fait croire?

Nous allions dans les longues avenues désertes. A quelques signes, je

remarquais que Williams ne marchait pas au hasard, mais qu’il s’avançait

selon un plan marqué dans une sorte de reconnaissance.

--Le télégramme annonçant l’empêchement, décacheté, était étalé dans le

bureau de mon ami, trancha-t-il après une hésitation. Je m’y trouvais,

ce jour-là, et je pris le télégramme, je devais le remettre à Prénonne

que je connaissais surtout de nom, mais que je savais découvrir à

Marseille où il devait être, ou au cours d’une escale à Port-Saïd.

«Mais lorsque je me présentai à Prénonne, un peu pressé par les

circonstances, le courrier que nous devions prendre étant parti sans

nous, et que je lui eus demandé l’autorisation de «monter à son bord»,

je fus si mal reçu--je n’en ai rien dit, c’est vrai--que j’en ai oublié

le télégramme. J’avais quitté Prénonne, quand je me souvins de la

communication que je devais lui faire. Je revins donc sur mes pas, mais

Prénonne se méprit sur mes intentions et, du plus loin qu’il m’aperçut,

sur le débarcadère, il me cria:

«--Je vous avertis: si vous voulez venir avec moi, ce sera à vos risques

et périls.

«Parbleu, je le savais bien. Mais il y a la manière de faire entendre

ces choses-là, quand il le faut. C’est du reste, dans ces affaires-là,

minimes en apparence, qu’on juge sûrement d’un homme et de son habileté.

Et voilà le lourdaud à gaffes à qui l’on a confié une entreprise

importante!... Bien entendu, j’ai gardé le petit bleu... Attends, je

vais voir sur la plaque le nom de cette rue...

Nous nous trouvions à la limite des deux territoires, la ville

européenne, les terrains à bâtir hérissés de quelques arbres, de

poteaux, de clôtures, où des troupes de passage venaient camper, et les

quartiers indigènes qui étaient interdits, nous le savions, à tous les

Occidentaux ou protégés des Consulats.

--Revenons sur nos pas, déclara Williams. Il doit y avoir des gens

indiscrets dans ces coins-là, et des indiscrets professionnels. Mais je

termine cette histoire... Le lendemain, tandis que tu m’attendais sur le

cargo, je me rendis au visa des passeports. Brusquement j’entendis

appeler «Christian Dallène». Je me retournai juste à propos, et, juge de

ma stupeur... Au lieu du gros sac que je croyais découvrir--le

télégramme que j’avais en poche pouvait être une feinte,--je vis un

petit jeune homme, mince, efféminé, enfin celui que tu connais. Je

surveillais l’individu en question, mais il s’aperçut de mon insistance

maladroite. Je risquais ainsi de le faire fuir. Alors, sans hésiter, je

m’adressai à lui au moment où il allait partir.

«--Pardon, monsieur, demandai-je, vous êtes M. Christian Dallène?

«Son air stupéfait, je ne le décrirai pas.

«--Mais oui, monsieur...

«--J’ai connu un Christian Dallène autrefois...

«Il parut tout à fait troublé. Pas de doute, n’est-ce pas? la piste

était bonne.

«--Ah! c’était mon... mon frère, sans doute.

«--Vous habitiez le château de Puitsanges, à côté d’un charmant petit

pays de trois mille âmes, et il faut qu’il soit charmant pour que je le

dise...

«--Vous y êtes allé?

«--Une panne d’auto m’y fit rester pendant cinq heures.

«Mon petit jeune homme respirait, il reprenait même assurance, car, je

l’ai dit, ce n’est pas le sang-froid qui lui fait défaut. Alors je fus

précis:

«--J’ai bien connu votre frère, un fort garçon, n’est-ce pas? Comment

va-t-il maintenant?

«C’est à ce moment-là que le faux Christian perdit la tête,

complètement. Du moins je l’ai cru. En vérité, il a pris le meilleur

parti: faire de moi son confident. Il m’a presque joué, comprends-tu?

«Écoutez, monsieur, j’ai confiance en vous. Je vois bien qui vous êtes.

Je vais tout vous avouer, etc...» Et il m’a conté ce qu’il lui a plu,

une histoire assez obscure où il y a du vrai certainement: il fuyait un

fiancé...

--Que son père voulait lui faire épouser...

--Ah! c’est l’histoire que l’on t’a donnée! Elle n’est pas variable.

--Ça te surprend?

--Oui, une femme, même la plus sotte, quoi qu’on dise, sait garder les

secrets qui lui tiennent à cœur. Si Christiane t’a servi cette

histoire-là, à toi aussi, il y a des chances pour que ce soit une

fable... Ou bien, alors, le secret de polichinelle... Car on affirme

qu’elles sont malignes; c’est inexact: elles le sont bien plus qu’on ne

le croit généralement.

--Et qu’est-ce que tu as fait ensuite?

--Je l’ai aidée à faire signer ses papiers. Comme je n’avais pas remis

le télégramme du vrai Christian à Prénonne, comme celui-ci m’avait mal

reçu la veille, j’ai conseillé au faux Christian d’arriver tard, à la

nuit, au bateau... Prénonne, tout entier à sa colère, ne le remarquerait

point... En effet, il ne s’est aperçu du subterfuge que le lendemain.

--Vous risquiez de manquer le courrier.

--Non, nous étions à quelques mètres pour surveiller la manœuvre.

--Tu lui as montré le télégramme de son frère, à Christian?

--C’était nécessaire. Mais je l’ai remis dans ma poche. C’est une arme.

--Contre qui?

--Contre lui, d’abord. Contre Prénonne ensuite, qui, d’ailleurs, se

doute de toutes ces machinations et que le vrai Christian est malade

comme il le fut déjà. A la faveur de cette perte de la mémoire, sa sœur

a dû prendre ses papiers, son état civil et sa place... Voilà tout ce

que je suppose...

Nous étions arrêtés devant une grande maison avec grilles, jardin et

perron. Des chats se poursuivaient en bondissant dans les basses

branches d’un buis. Williams sonna à la porte de cette villa.

--Je vais coucher à l’hôtel Britannia. On n’y est pas mal. A vingt

mètres d’ici, à ta gauche, tu trouveras l’hôtel de l’Alliance. On y est

mieux. Tu prendras une chambre pour passer ta première nuit d’Égypte, et

aussi celles qui suivront..., car...

Sous les murs de Bagdad · 第 45 / 89 题