--Permets-moi de t’avouer que tu es un bien bizarre garçon...
--Continue, déclara Williams pour m’encourager. Je sens que je vais
apprendre à me connaître.
--Oui. Tu nous présentes d’abord Christian, toi-même, comme un gentil
jeune homme. Nous nous serrons pour lui faire place. Nous le traitons en
ami, puis, aujourd’hui, tu me reproches de vouloir l’emmener.
--Quand j’ai rencontré Christiane ou Christian Dallène--puisque c’est le
nom qu’elle porte et qu’on doit lui donner, pour éviter toute erreur ou
confusion, surtout devant les Britanniques,--je ne le connaissais pas.
Je ne savais pas ce que j’en ferais, mais j’ai pensé que sa présence
compliquerait la situation, et, plus tard, embêterait Prénonne.
--Je t’interromps. Pourquoi voulais-tu créer des embarras à Prénonne?
--Pour plusieurs raisons qui sont bien délicates. Et d’abord celle-ci:
Prénonne m’avait très mal reçu quand je lui ai demandé de nous prendre à
bord du Japonais. Je ne te l’avais pas dit? Il a fallu que je le menace
de représailles pour qu’il veuille bien consentir à nous recevoir. Ce
service qu’il m’a rendu, contraint et forcé, je me suis promis de lui en
faire souvenir. Laissons cela. Je ne te parle pas de la façon amicale
dont tu as cru devoir traiter Christian.
--Passons, dis-je, en riant.
--Soit. Aujourd’hui, si j’estime la présence de cet enfant parmi nous,
mettons... inutile, c’est peut-être parce que je sais à quoi m’en tenir
sur son compte. Du reste, ajouta Williams, voici Christian lui-même qui
vient à notre rencontre. Nous allons pouvoir lui donner notre avis.
Christiane ou Christian Dallène s’avançait en effet. Il était en complet
gris clair, pantalon de cheval, bottes de cuir jaune. Sur ses épaules,
un manteau gris bleu qui affectait des formes de cape. Il s’était coiffé
d’un casque colonial anglais, orné du turban de tulle qui tenait lieu de
moustiquaire. On distinguait à peine son visage trop fin de jeune fille,
et cependant, il donnait, par sa démarche, sa façon de se tenir,
l’impression d’un travesti, peut-être parce que je savais maintenant qui
il était, et je me sentais alors un peu humilié en pensant que le
prétentieux Prénonne, dès le lendemain de notre départ, avait dû
naturellement s’apercevoir que son passager de la dernière heure était
une passagère. Cependant Prénonne n’avait rien dit, gardant toute sa
colère pour des jours plus favorables. Son heure était-elle venue?...
Tout de suite, Christian s’adressa à Williams et, comme s’il ne me
voyait pas, il le remercia:
--J’ai tout entendu par hasard... Je vous suis bien obligé d’avoir pris
ma défense.
--Ce n’est pas moi, répliqua Williams. C’est Blaze Romerdy. Je n’ai fait
que l’approuver.
--Ah! fit-il...
--Et je le félicitai à l’instant de son opportune intervention.
--Vous êtes trop aimable, recommença Christian.
--Pas du tout. C’est Blaze que vous devez remercier.
Williams, je le savais, prenait plaisir à déconcerter le pauvre
Christian, mais je lui savais gré quand même du rôle qu’il m’accordait
devant lui. Christian, légèrement confus, se tourna enfin vers moi:
--Je vous suis très «reconnaissant», monsieur.
--A votre service, «monsieur», répondis-je, sans trop d’affectation.
--Il est convenu, intervint habilement Williams, que nous continuerons
de vous appeler Christian. C’est plus simple, n’est-ce pas? Et pas
inutile, à cause des espions britanniques qui doivent être nombreux à
Port-Saïd.
--Je crois que c’est préférable, dis-je, sans regarder Christian.
--Maintenant, comme il est certain, continua Williams, que nous sommes
consignés ici jusqu’au départ du cargo, nous examinions, Blaze et moi,
les moyens de nous évader. Je vous le dis très franchement, puisque nous
sommes alliés tous les trois, désormais...
Un petit silence. Insensiblement, nous nous étions rapprochés de ce coin
du pont, près de l’escalier du salon, où Christian et moi avions
l’habitude autrefois de nous rencontrer. En face de nous, de grands
bâtiments à l’ancre, la mer brillante, et les petites barques dansant
sur les flots.
--Les moyens sont limités, continua Williams. Et il faut agir vite.
D’ici cinq ou six jours le «charbonnier» passera le canal. Auparavant,
nous serons débarqués, consignés à terre.
--On pourrait aussi nous transporter à bord d’un courrier rentrant en
France. Et alors, plus d’espoir.
--La rive n’est pas loin, dit Christian.
--Nous serions repérés tout de suite. Non, ce qui me paraît le plus
convenable, c’est d’attendre le bateau des douaniers. Ils viendront
demain matin visiter le cargo. Pendant ce temps, il nous faudra agir.
«Rendez-vous à l’échelle de la coupée. Mais, il y a un gros
inconvénient: nous ne pourrons partir ensemble tous les trois, ce serait
nous dénoncer. Nous ne pouvons pas non plus emporter nos bagages, les
douaniers du port nous arrêteraient. Il faut que nous ayons l’air de
promeneurs... L’un de nous doit donc rester ici pour surveiller ce que
nous ne pouvons prendre, empêcher les perquisitions, détourner
l’attention et amuser Prénonne le plus longtemps possible.
--Je resterai si c’est nécessaire, déclarai-je aussitôt, heureux à la
pensée de voir la colère et la stupeur de Prénonne lorsque la fuite
serait découverte.
--Je ferais bien mieux l’affaire, ajouta sans enthousiasme Christian
Dallène qui devait croire, à ce moment-là, que nous ne l’avions pris
avec nous et même compromis que pour ce troisième rôle.
--Non, nous allons tirer au sort. La plus courte paille désignera celui
d’entre nous qui devra rester à bord avec les valises. Dans trois jours,
nous reviendrons le chercher, les valises aussi, quand les difficultés
seront arrangées.
--Et si ça ne s’arrangeait pas?
--Nous ne devons pas partir avec cette idée-là. Autant rester ici et
dormir en attendant les événements.
Ce disant, Williams arracha trois paillettes à une chaise longue, les
roula dans ses mains, puis, tournant le dos au soleil couchant, il nous
présenta les trois tiges qui dépassaient. D’abord il se tourna vers moi.
Soit par intuition, soit que j’eusse deviné, à la façon décidée dont il
avançait les paillettes, quelque secret signal, je tirai sur la
première, celle qui se trouvait le plus près de moi.
Quand vint le tour de Christian, il regarda Williams, puis moi-même...
il parut hésiter, enfin il saisit une paille, la troisième, celle que
Williams semblait lui offrir. Mais il hésitait encore.
--Tirez, décida Williams.
Christian amena ainsi un brin d’épi. Williams alors ouvrit la main. La
paille qui lui restait n’était guère moins longue que la mienne. Dallène
avait choisi la plus courte.
--Nous viendrons vous chercher dans trois jours, affirma aussitôt mon
ami. Tâchez d’amuser Prénonne. Et rappelez-vous ses colères; vous nous
les conterez; cela nous distraira un moment. Je vous recommande ma
grande valise.
Williams parlait. Il n’avait pas l’air de remarquer le visage consterné
de Christian, mais il regardait les fumées droites des paquebots à
l’ancre, les mouettes qui coupaient le ciel bleu et les barques des
petits marchands obstinés qui vous offraient des oranges, tout ce que
l’on voit enfin dans tous les ports du monde. Mais ici, par-dessus tout,
la rumeur de Port-Saïd, la ville aux escales toujours nouvelles...
Christian demeura un moment sans répondre, puis il parut s’éveiller et
tout d’un coup:
--Cette évasion? Est-ce bien utile?
Williams eut un imperceptible sourire ou une grimace, provoqué, on
pouvait le supposer, par le miroitement du soleil sur les eaux.
--Les ordres britanniques seront sous peu rapportés, affirma Christian.
--Si nous attendons jusque-là, nous risquons fort de ne jamais aller au
Caire.
--C’est au Caire que vous devez vous rendre?
--Oui. Pour l’héritage de Blaze Romerdy.
Heureusement, Christian n’eut pas l’idée de me regarder, car ma
surprise, qu’il eût pu voir, devait, à cette minute, égaler son
étonnement.
--Mais, une fois partis, vous ne pourrez jamais revenir à bord.
--Pour vous chercher? spécifia Williams. Au contraire. Le cargo serait
la meilleure cachette, on nous chercherait partout, sauf ici. Et si nous
étions sur le point d’être arrêtés, c’est ici que nous tâcherions de
nous retirer. De plus, personne n’osera croire que nous avons eu
l’audace et l’imprudence de retourner à bord pour enlever un allié.
--Vous y resterez longtemps pour l’héritage? Oui, l’héritage, au Caire.
--Est-ce qu’on sait? déclara Williams. Combien de jours comptes-tu
demeurer là-bas? me demanda-t-il.
Je ne surprendrai personne en avouant que je ne pensais plus depuis
longtemps à cette invention de «l’héritage» du Caire, dont Williams
m’avait parlé pour la première fois, la nuit où il me fit descendre
jusqu’à la gare de Lyon.
--Deux mois, balbutiai-je à tout hasard.
La sirène d’un bateau perçait l’atmosphère bleue.
--Huit jours, à peu près, traduisit Williams à l’usage de Christian qui
n’avait pas entendu.