Nous étions amarrés depuis une heure du matin dans l’immense cité des
bateaux, à Port-Saïd, lorsque la tranquillité du pont, soudain immobile,
nous surprit, mais, comme il faisait froid et que le vent s’élevait,
nous attendîmes le jour. Nous savions, du reste, que l’on ne pouvait
débarquer avant que toutes les formalités d’arrivée fussent terminées.
Au lever du soleil, près de Williams, éveillés par hasard l’un et
l’autre, nous distinguions, entre deux pans de toile relevés, toute une
rangée de paquebots qui fumaient paisiblement sur un carré de mer, puis,
le long d’un boulevard planté d’arbres amaigris, derrière des grilles,
des maisons de bois, avec des vérandas où flottaient des moustiquaires.
A dix heures du matin, un petit canot à pétrole qui pétaradait avec
importance amena à bord du cargo japonais cinq fonctionnaires chargés du
visa des passeports, un métis bronzé qui ressemblait à Constantin de
Henne par le nez et les cheveux et quatre réguliers en armes aux lourdes
paupières. Ces gentlemen, qui représentaient le Royaume-Uni, étaient
plus attentifs aux papiers qu’on leur apportait qu’aux personnes qui les
leur présentaient.
--Que venez-vous faire en Égypte?
Telle était la première question invariable du fonctionnaire métis.
--Pourquoi voulez-vous visiter l’Égypte?
Il s’adressait à Williams Lecharier qui déclarait sans embarras, avec un
brin de sourire:
--Parce que c’est la meilleure saison de l’année.
Ces réponses ne surprenaient pas le ponctuel indigène, car il continua à
réciter son formulaire imprimé quelque part, sous ses cheveux
frisottants.
--Ne savez-vous pas que le moment est particulièrement mal choisi?
--Pas du tout. J’aime les époques troublées.
--Avez-vous l’intention de rester longtemps en Égypte? poursuivit
l’imperturbable métis.
--Huit jours et un mois.
--Quelle est votre profession? Quelles sont vos relations en Égypte? Que
faisiez-vous dans votre pays? Quel genre de monde fréquentiez-vous?
Nous écoutions ces demandes saugrenues, à quoi Williams répondait avec
un sérieux impassible.
--Êtes-vous révolutionnaire? interrogea encore le dignitaire.
--Je ne crois pas, remarqua Williams.
--Depuis combien de temps? ajouta l’homme de couleur qui lisait son
questionnaire. Puis, sans attendre, il ajouta:
--Et votre camarade est-il bolchevik?
--Je ne sais pas, avoua Williams. Je vais le lui demander.
Et il s’adressait à Rives-Ribière, mais le métis anglo-indien
l’interrompit.
--Pas celui-là; celui-ci...
Il me désignait du doigt.
--Vous voulez parler de ce gentleman? Je le connais. Il n’est pas ce que
vous craignez...
Prénonne et Constantin de Henne écoutaient gravement les
interrogatoires. Du reste, le fonctionnaire ne leur posa que deux ou
trois questions; il se contenta de quelques mots pour Sartigues et
Rives-Ribière. Quant à Christiane, depuis l’arrivée à bord des autorités
britanniques, on ne l’avait plus aperçue.
Lorsque ces singularités furent accomplies, Williams déclara, en
surveillant Henne qui semblait ne pas entendre:
--Un pays comme l’Angleterre qui en arrive à ce point de tyrannique
méfiance, n’est pas loin de la catastrophe. Il y a une Irlande en Égypte
et demain une autre se formera dans les Indes.
--Dieu punisse l’Angleterre, conclut Henne à mi-voix.
Je me retournai. Williams aussi avait entendu, mais il ne releva pas
cette réflexion. Tel était cet homme qui s’échauffait parfois, tant
qu’on pouvait le croire parti pour ne ménager personne, puis qui
retrouvait soudain un empire sur lui-même et ne laissait rien paraître
de ses sentiments secrets.
--Deux choses à retenir de tout cela, dit-il: On n’a pas interrogé tous
les passagers de la même manière, donc nous sommes suspects et les
autres ne le sont pas. Enfin, M. de Henne cherchait, par son approbation
imprévue, à nous faire dire des choses qui ne le regardent point.
«Le plus clair, c’est que nous coucherons sur le cargo, cette nuit
encore.»
M. de Prénonne qui venait d’accompagner jusqu’à la coupée le dignitaire
de Sa Majesté et les quatre réguliers en armes, s’approcha de nous. Il
fit signe à Sartigues et à Rives-Ribière d’écouter.
--Messieurs, commença-t-il d’une voix triste que son air joyeux
démentait--je viens d’avoir connaissance des ordres de l’amirauté
britannique qui commande seule ici. Or, j’ai le regret de vous
l’annoncer, mais défense est faite aux Français de ce cargo de descendre
à terre!
--Tiens! Pourquoi donc?
--J’ignore, mais tels sont les ordres.
--Pour vous, peut-être.
--Pour vous, également, monsieur Williams Lecharier. Je ne vois pas en
quoi ces ordres ne vous concerneraient point.
--Nous ne faisons pas partie du même bord.
Prénonne commençait à perdre patience; Williams chercha quelque occasion
de l’aider.
--Ni Christian Dallène, non plus.
--Surtout Mlle Christiane, rectifia Prénonne. Particulièrement Mlle
Christiane... Cette fois-ci, c’est à votre tour à ne plus comprendre.
Reprenons les choses au commencement. J’attendais à Marseille l’arrivée
d’un monsieur Dallène, et c’est une jeune personne qui est venue, à sa
place, conduite par vous.
--Eh bien? s’étonna Williams.
--Eh bien, ce n’est pas la même chose, il me semble.
--S’il y eut erreur, elle ne vient pas de vous, ni de moi, rétorqua
Williams, qui sentait que sous cette histoire se cachait quelque
machination de Henne. Vous n’avez rien à vous reprocher. Un télégramme
vous annonçait en dernière heure que vous recevriez Christiane...
--Je n’ai pas reçu de télégramme.
--Vous êtes parti trop tôt.
--Je suis parti après avoir attendu jusqu’à la nuit. Je ne pouvais
plus... En voilà assez, du reste, je rendrai compte, sitôt à terre, de
cette supercherie...
--Et vous ferez bien. Vous donnerez ainsi la preuve que vous voyez à
peine, que vous ne voyez pas du tout, les gens qui vous sont
recommandés.
--J’expliquerai, quoi qu’il advienne, qu’une robe ne peut faire partie
de mon expédition.
Williams haussa les épaules:
--Mon expédition! Heureusement que nul ne vous entend. Puisque vous ne
pouvez pas vous charger de Christian, laissez-le aller à terre.
--Les ordres sont formels.
--Prenons Christian avec nous, dis-je, heureux d’intervenir et d’être
enfin ouvertement désagréable à Prénonne.
Williams ne me répondit point.
--Allons, finissons-en. Lorsqu’il s’agit de mes travaux, vos avis,
monsieur de Prénonne, et les ordres des Anglais ne comptent pas...
Tâchez donc que l’ukase britannique ne soit pas maintenu en ce qui nous
concerne.
Puis, se tournant vers moi, il me dit à voix basse:
--Tu fais une bêtise en entraînant cette petite avec toi. J’aimerais
mieux qu’elle fût un peu en froid avec nous qu’ostensiblement notre
alliée.
Puis, laissant Prénonne, Constantin de Henne et les autres, il conclut:
--C’est peut-être aux imprudences de Christiane que nous devons le
régime de faveur actuel et la consigne à bord du cargo.