Trois longs jours passèrent entre ciel et mer. Christiane semblait ne
m’avoir jamais connu. Elle me fuyait, c’était certain, tant elle prenait
soin de ne pas se trouver aux endroits où elle savait me rencontrer.
J’étais assez sot pour aller à sa recherche. D’excuse, je n’en avais
pas. Je m’entêtais à la poursuivre parce qu’elle me fuyait. Nous avions
l’air, l’un et l’autre, de jouer à cache-cache, et le petit cargo
japonais se prêtait à cet exercice. Je me trouvais seul presque
toujours. Williams prenait des notes, du moins je le croyais, et je ne
me serais pas permis de lui imposer ma présence. Henne ne me parlait
point. Une hostilité grossie à chaque rencontre nous mettait quelquefois
face à face. Et je me surprenais à imaginer contre cet homme mille
vengeances praticables. Si j’avais été sûr de l’impunité, je crois que
je l’aurais fait disparaître avec méthode et précision.
Quant à Prénonne, il affectait des airs soucieux. D’ailleurs, il
méprisait tous les gens de son entourage, même Constantin de Henne qui
le lui rendait bien. Prénonne voyait dans cette superbe la marque des
grands caractères. Pour lui, je n’étais que le comparse de Williams, et
il n’adressait pas la parole à un aussi mince personnage. Quant à notre
altercation des premiers jours, il l’avait oubliée plus vite que moi.
Rives-Ribière et Pierre Sartigues discutaient de choses maritimes. A les
en croire, nous devions toujours aborder, le lendemain, au plus tard,
aux rivages de l’ancienne Égypte.
Au fond, des gens sur le compte de qui je ne parvenais pas à me faire
une opinion stable. Tantôt, je tenais Sartigues pour un pince-sans-rire
plein d’humour, un envoyé spécial très adroit, et l’aimable
Rives-Ribière, subtil sous ses dehors en bois, pour un garçon gonflé
d’obligeance, diagnostic que la dureté de ses lèvres démentait. Mais le
plus souvent, comme aujourd’hui, je me ralliais à l’opinion de Williams
qui regardait nos compagnons de bord comme des façons de fonctionnaires,
fuyant les responsabilités, redoutant les risques, des ronds-de-cuir
dépaysés dans leur déplacement... Ainsi, je tombais dans des excès
contraires...
A dire vrai, je m’ennuyais. Tant de solitude succédant à la sympathie
commençante de Christiane me désorientait. La journée, je ne savais où
me rendre; le soir, je dormais mal. Que de fois, du reste, pendant la
nuit, sous la tente du pont, roulé dans mes couvertures à côté de
Williams qui me séparait de Christiane, je pensais aux événements de ces
derniers jours, à l’erreur que j’avais commise et à la découverte que
m’obligea de constater la simple clairvoyance d’un matelot japonais...
Par quel sortilège, une confusion aussi constante? Mais c’est toujours
après coup que l’on s’étonne: «Comment n’y ai-je pas songé plus tôt?»
Ainsi, seul de tous les passagers peut-être, je m’étais comporté avec
Christiane comme avec un ami, plein de cette déférence courtoise, un peu
rude peut-être, que les jeunes filles croient sans doute de mise chez
les hommes lorsqu’ils sont entre eux.
Christiane était-elle certaine que je n’avais fait que me prêter à la
comédie qu’il lui avait plu de me donner, ou bien que j’étais allé vers
elle en toute sincérité, que je l’avais réellement, comme elle me
l’avait assuré, prise pour un jeune homme fuyant les exigences d’une
famille trop sévère? Je l’ignorerai longtemps, je crois. Lorsque son nom
véritable et sa vraie personnalité échappèrent tout d’un coup à ma
stupeur et qu’il lui fut impossible de feindre que je n’étais pas au
courant, y discerna-t-elle autre chose qu’une dissimulation--la
mienne--qui se démasquait, ou une surprise sincère qui se laissait voir?
Mais, dès ce moment-là, je n’étais plus, pour elle, qu’un quelconque
passager: je ne l’intéressais plus...
C’est ainsi que je cherchais des explications aux derniers mots qu’elle
m’avait jetés, trois jours plus tôt «Vous me fatiguez,... comme les
autres!» Avant la révélation, en effet, je représentais celui qui
croyait ou semblait croire à son déguisement.
«Tout cela importe peu.»
Oui, je me répétais cette formule, mais en vain. Et même, ne pouvant
rencontrer Christiane, je m’essayais à l’imaginer. Elle composait, en
garçon, un personnage étudié qui m’avait souvent déconcerté, notamment
par ses attitudes tantôt trop efféminées, d’autres fois trop vives.
C’est qu’à ces moments-là, Christiane se rappelait qu’elle était
Christian, et elle amplifiait ses «manières d’homme», pour jouer son
rôle.
Je la voyais mal en jeune fille, et, maintenant, avec les yeux prévenus
du souvenir, j’en arrivais à me demander si elle était jolie. Je
n’aurais su dire. Non, sans doute. Et cependant, pas indifférente.
Il y avait encore de nombreuses questions que je laissais sans réponse.
Ainsi, je ne m’expliquais pas comment j’avais pu m’égarer si longtemps
sur le faux Christian, et pourquoi nul ne m’avait prévenu, pas même
Williams.
Tous, à bord, me croyaient au courant, et Williams, à qui j’avais
réussi, hier soir, à parler pour la première fois un peu longuement de
la jeune fille, me fit une remarque qui vint consolider les suppositions
que j’avais arrangées.
--Tu es donc brouillé avec Christian? commença-t-il, car il appelait
ainsi notre compagnon de traversée, selon le désir, du reste, formulé
par ce dernier.
--Non... Pourquoi?
--Parce que vous agissez comme si vous étiez fâchés... Tu es libre, tu
sais, et tu nous accorderas que nous t’avons toujours laissé seul quand
tu le désirais.
--Je le sais, je t’en remercie.
--C’est, de notre part, la plus élémentaire des discrétions. Nous avions
décrété, une fois pour toutes, que l’air de la nuit était par trop
favorable aux bronchites à quoi nous étions tous sujets.
Puis, sans attendre ma réponse, et fidèle à sa tactique d’énoncer
seulement ce qu’il avait décidé de dire, Williams ajouta d’une lèvre
indifférente:
--J’avais raison de me méfier de ce monsieur de Henne. Et de te le
répéter. Cependant, il ne faut pas «encore» avoir l’air d’être
complètement brouillé avec lui...
--Pourquoi? Je ne tiens pas à le voir...
--Je sais. C’est Henne qui, certainement, a réussi à te séparer de
Christian. Mais ce n’est pas une raison suffisante.
Williams s’arrêta, et je me gardai bien d’insister; je n’aurais rien
obtenu de plus. Par contre, je songeais à cette conversation, puis à
l’énigme que m’avait posée Christiane. Saurais-je jamais discerner le
vrai du fabriqué dans l’amas des fausses confidences? Tantôt, je me
plaisais, selon ses récits, à l’imaginer comme une jeune fille
émancipée, strictement élevée par une famille pointilleuse, d’autres
fois, au contraire...
--Je suis libre, m’avait-elle affirmé quelquefois.
--A peine libéré, lui répliquai-je un jour.
Cette réponse d’ailleurs eut le don de lui déplaire. On a toujours tort
de vouloir faire de l’esprit avec les femmes, à leurs dépens surtout,
même lorsqu’elles se sont camouflées en garçons.
Il m’arrivait aussi de croire que Christiane n’avait trouvé qu’un
fugitif plaisir, tel un caprice, à ces déguisements de personnalité,
puisque fleuretant déjà avec un Constantin de Henne, elle s’arrangeait
pour venir me rejoindre, quand même.
--Contre Henne, tu n’étais pas de force, assurait Williams.
Et j’étais persuadé que, dès nos premières entrevues, nous nous étions
joués l’un l’autre et avions pris soin, chacun dans nos positions,
d’épaissir le mystère qui nous entourait.
Et puis, je me figurais que cette femme audacieuse et comédienne avertie
n’était qu’une aventurière. Enfin, l’avouerai-je? je me suis arrêté
aussi un long temps sur cette autre hypothèse qui expliquait
parfaitement la présence de la jeune Christiane à bord du cargo
japonais. C’était, du reste, l’hypothèse la plus simple, celle qui
devait venir à l’esprit de tout le monde: puisque l’on avait employé
tant de femmes dans les services de renseignements pendant la guerre,
peut-être s’y était-on habitué, et l’on continuait.
Je voulus obtenir sur ce point une certitude, et je m’adressai à
Williams. Pas directement, car je n’aurais su comment m’y prendre, mais
un soir, la veille du jour où nous devions arriver en vue de Port-Saïd,
je commençai par quelques allusions. Naturellement Williams prévint
toutes mes questions et, comme il ne tenait pas qu’elles fussent
formulées, il s’appliqua à me répondre de travers.
--Je voyais bien que tu étais emballé, observa-t-il. Christian me parle
quelquefois. Jamais rien à ton sujet. Vous êtes donc fâchés?
Je me résignais à ne rien savoir aujourd’hui encore lorsque je pensai
avoir découvert une idée géniale:
--Non, nous ne sommes pas en froid. Elle me boude un peu, voilà tout...
Toi qui la connais, tu ne dois pas être surpris.
--Oh! je la connais!...
--Évidemment... Plus que moi.
Et je me souvins, à l’instant même, que Williams, le premier, m’avait
induit en erreur.
--Tu l’appelles Christian, toujours, et tu nous l’as présentée comme un
jeune savant du plus grand mérite.
--C’est vrai, reconnut Williams en riant. Mais Christian me l’avait
demandé. Rassure-toi, d’ailleurs, je n’ai trompé personne, ajouta-t-il
en m’observant de côté, on voyait bien, et toi aussi, à qui l’on avait
affaire.
Williams s’exprimait d’un ton paisible, un peu ennuyé peut-être parce
que j’accordais de l’importance à d’aussi minces détails.
--Tu vas t’étonner du souci de Christian. J’y vois plusieurs
explications, notamment que les femmes ont toujours eu l’étrange
préoccupation de se présenter différentes de ce qu’elles sont en
réalité: elles obéissent à cet instinct mystérieux qui leur conseille de
ne montrer d’elles-mêmes qu’une vérité habillée et fardée.
--Tu ne trouves pas que Christian pousse ce souci instinctif un peu
loin?
Je songeai que si j’avouais à Williams la vérité, il en serait un peu
scandalisé. Mais non, je n’avais aucune raison de lui dire que je fus
tout d’abord conquis par le charme équivoque du jeune Dallène qu’il fit
admettre sur le bateau. Car, lui non plus, il ne concevrait guère que je
n’aie point découvert Christiane sous Christian. Il penserait donc que
je cherche à plaisanter un peu lourdement ou que je suis atteint d’une
certaine faiblesse d’esprit. Aurait-il tout à fait tort?
--Tu ne lui parles donc plus, insista Williams.
--Je ne puis pas. Elle est toujours avec Constantin de Henne.
--Elle se tient seule quelquefois.
C’était exact. Elle lisait alors un livre, sous la tente, à l’abri du
soleil déjà chaud. Mais si, par hasard, je me dirigeais de son côté,
Christiane, dès qu’elle m’apercevait, se levait et s’éloignait, sans
trop d’affectation, mais en témoignant quand même d’une certaine
contrariété. Je ne crus pas nécessaire de cacher ce manège à Williams,
d’autant plus qu’il l’avait peut-être déjà observé.
--Tu existes toujours pour elle, me répondit-il, puisqu’elle paraît te
fuir. La véritable indifférence s’exprime d’une autre façon. N’y attache
pas d’intérêt. Tout s’arrangera. Nous en reparlerons.