RÉVÉLATION

--En attendant mieux, voici une tempête qui s’annonce pour cette nuit,

continuait Williams de sa même voix paisible. Heureusement que les

toiles de notre tente sont solidement amarrées. A propos, tu n’as pas

commis d’autres imprudences? Avec Prénonne, par exemple?

--C’est un ours, dis-je.

--Oui, j’en conviens. Et avec Sartigues?

--Le petit bureaucrate?

--Comment? Ah! c’est ton opinion. Eh bien, il faudra t’en choisir une

autre.

--C’est cependant Sartigues lui-même qui me l’a donnée.

--Ça ne me surprend pas de Sartigues, il s’est moqué de toi. Mon bon

Romerdy, ne t’avise pas de croire tout ce que l’on te raconte.

--J’ai eu l’impression que Sartigues était un fonctionnaire travaillant

dans un bureau. Je l’ai répété à Constantin de Henne...

Williams acheva mes explications, mais d’une façon différente de celle

que je me proposais d’apporter:

--Naturellement, Henne l’a rapporté à Sartigues qui en est à son

cinquième voyage. Et Sartigues s’est diverti à te confirmer dans tes

erreurs, comme j’avais le plaisir de le dire.

Williams, tout en parlant, m’avait entraîné sur l’arrière. Le vent

parfois rabattait sur nos visages la fumée des cheminées, d’un grand

coup, cependant que le steamer piquait de la proue, et l’on entendait

alors le souffle puissant des machines et le ronflement de l’hélice. La

sirène criait brusquement, la nuit était absolue; cependant Williams, me

retenant par le bras, me fit remarquer:

--Tiens, voici quelqu’un qui te cherche.

Il me désignait, à quelques mètres de moi, Christian qui attendait.

Lorsque je me retournai, Williams s’était déjà retiré.

--Vous saviez où j’étais?

--Non. Pas plus que vous ne m’avez attendu tout à l’heure.

Mais je ne fis guère attention au ton agressif de cette réponse. Résolu

désormais à me méfier, je me demandais: «A-t-il revu Constantin de

Henne? Sait-il ce qui vient de se passer? Quel jeu vient-il jouer ici?»

Je répondis d’un air innocent:

--Williams est venu. Je suis parti avec lui.

--Je ne vous reproche rien, je ne vous demande pas d’excuses.

--Qu’allez-vous faire maintenant? demandai-je.

--Je vais profiter de ce mauvais temps pour voir les petits Japs, à

l’arrière.

--Vous êtes fou? C’est une idée fixe? Vous y êtes déjà allé?

--Comment?

De petits paquets de mer commençait à pleuvoir sur le pont.

--Je disais: vous êtes fou.

--Qu’est-ce que cela peut vous faire? J’ai oublié un livre là-bas et je

ne veux point qu’il s’en aille à l’eau. Je ne vous demande pas de

m’accompagner.

Déjà Christian semblait prêt à partir, et cependant, on le voyait bien,

il hésitait. Le bateau, du reste, avec un grand fracas, s’inclinait sur

la droite, puis sur la gauche, et la ligne des eaux se trouvait

subitement sur le même horizon que nous-mêmes.

Dallène se dirigea sur la passerelle. Je ne croyais pas alors qu’il

mettrait son projet à exécution et je songeais à la brusque sympathie,

tempérée néanmoins par une sourde méfiance inexplicable, qui m’avait

entraîné vers ce garçon fantasque. Les conseils et les reproches d’un

bonhomme rageur, comme Constantin de Henne, étaient-ils fondés? Somme

toute, je devais l’avouer, je me sentais un peu mécontent de l’intérêt,

de l’étrange affection si l’on veut, que j’avais témoigné jusqu’ici--que

je témoignais encore, malgré que j’en aie,--à ce capricieux Christian

dont le charme ne laissait pas d’être équivoque.

Cependant Dallène, après avoir enfoncé son chapeau sur ses yeux,

s’apprêtait à descendre dans l’entrepont. Et, brusquement il dut se

décider, car je ne le vis plus. Mais lorsque je parvins à l’échelle de

fer je vis Christian arrêté sur l’avant-dernier échelon De grosses

nappes d’eau tombaient avec un choc mou.

--Restez ici! criai-je. J’y vais...

Mais il était déjà descendu. D’ailleurs, il ne pouvait guère m’entendre.

Il fit trois pas au moment où le cargo s’abattait sur bâbord, se

penchant d’une façon terrible sur la fosse noire de la mer, juste le

temps de ramasser une grande vague qui courut aussitôt sur les planches,

puis, le bâtiment se redressa.

--Revenez donc!

Mais Christian s’était rejeté sur l’échelle glissante, et s’accrochait

au garde-fou. Le choc fut si fort que moi-même qui m’y attendais,

cramponné à la balustrade, je sentis mes pieds manquer sous moi.

--Remontez! criai-je encore...

Mais les clameurs combinées du vent et des eaux, le grincement du

navire, tout s’accordait pour couvrir ma voix.

Un énorme paquet de mer, au moment où la proue se penchait affreusement,

s’abattit avec un bruit de tonnerre, roula sur le parquet, et, en

bondissant, coula pour se heurter à l’autre bord.

--Attention!

Nous nous rejetâmes, Christian sur son échelle, moi sur des barreaux de

fer, cependant que l’eau revenait et que le roulis du bateau la rejetait

en partie à la mer.

--On ne peut plus rester ici.

Christian qui avait sans doute, par hasard, relevé la tête, m’avait

peut-être aperçu; mais il était trop entêté pour rebrousser chemin. Un

matelot japonais, qui prenait quelque intérêt à cette scène, me

communiqua ses impressions, dans un anglais qui lui appartenait:

--_No good the Lady to walk._

D’abord je ne comprenais pas, je croyais à une plaisanterie

indéchiffrable, mais l’homme répéta, en secouant la tête:

--_No good the Lady to walk._

--_Miss?_... demandai-je, stupéfait de saisir quelque chose au langage

d’un Nippon.

--_Yes, Miss._

Et il m’indiqua Christian.

Je vis alors, et je le vis réellement pour la première fois, avec des

yeux tout neufs, mon ami Dallène qui courait dans l’entrepont, hésitant

dans sa démarche comme s’il était gêné par d’invisibles robes. Où donc

avais-je aperçu déjà ces petits pas précipités, cette course presque sur

place, ces genoux en avant?

Par une rapide association d’idées, je pensai tout de suite à certaines

actrices spécialisées dans des rôles de travestis.

Sans s’attarder sur la convention du costume, les yeux non prévenus du

Japonais avaient reconnu le subterfuge. Aussitôt se posa pour moi

l’habituelle question: Pourquoi n’y avais-je pas encore pensé?

Je descendis l’escalier de fer. J’avais hâte de savoir, j’étais anxieux

aussi, plein de crainte et de curiosité. Je rejoignis Christian, puis je

le perdis de vue. N’apercevant plus personne, je m’arrêtai près des

cages à poules, suffoqué par leur piquante odeur de ménagerie. J’appelai

sans élever la voix. Nul ne répondit. Soudain, je ne sais quel démon me

poussant, je criai:

--Christiane! Revenez donc, Christiane!

Alors, près de moi, quelqu’un répliqua:

--Qu’est-ce que vous dites? Je vous défends, vous entendez, je vous

défends de m’appeler comme ça! Pourquoi ne faites-vous pas comme tout le

monde?

--Alors, parlez-moi vous-même comme quelqu’un maître de ses nerfs.

--Retirez-vous. Je n’ai pas besoin de vos services.

J’aurais dû, somme toute, ne pas insister. Je n’étais ni son père, ni

son mari, on ne m’avait point chargé de surveiller ni de protéger cette

jeune fille. Mais, avant de m’éloigner, je pataugeais avec emphase dans

mes maladresses:

--Parlez donc comme un homme, et non comme une fillette qui a envie de

pleurer.

--J’ai envie de pleurer, moi!

Je vis, à ce moment-là, une forme qui traversait l’entrepont, gagnait

l’échelle de fer.

--Christiane, dis-je, vous me gardez rancune? Comment voulez-vous que je

vous appelle?...

--Laissez-moi! Vous me fatiguez. Oh! vous me fatiguez... comme les

autres...

Sous les murs de Bagdad · 第 35 / 89 题