HENNE REPARAIT...

Une immense gerbe rouge jaillissait à intervalles réguliers du cratère

évasé, puis tout semblait s’apaiser: une flamme veillait seule sur le

Stromboli fumant; tout d’un coup, le feu se rallumait.

Depuis dix minutes je surveillais cet incendie renaissant, observé au

cours des âges, dans des nuits pareilles, par d’autres navigateurs,

lorsque j’entendis les planches du pont gémir derrière moi; quelqu’un

marchait et ce ne pouvait être que Christian. Je pris sur moi de ne pas

me retourner; cette attention lui aurait prouvé qu’en son absence le

temps m’avait paru long. A quoi bon, d’ailleurs? La nuit était très

épaisse et le matelot de service avait négligé d’allumer la lanterne que

l’on accrochait au-dessus de l’escalier pour éclairer cette partie du

pont toujours obscure.

--Nous allons entrer dans le détroit de Messine, dis-je. Nous ne verrons

pas la ville, ni Reggio, ni l’Etna. Demain, quand il fera jour, nous

serons en haute mer...

Je parlais pour rompre un silence qui menaçait de durer, car je devinais

près de moi, sur le parapet, une forme accoudée et qui semblait

attendre... Cette forme parut se redresser:

--Monsieur Blaze Romerdy, commença-t-elle, j’ai beaucoup de sympathie

pour vous. C’est pourquoi j’ai cru qu’il était de mon devoir de faire

d’abord cette démarche.

Je ne reconnaissais pas cette voix qui affectait un léger accent

britannique, et puis, je me souvins brusquement. A coup sûr, ce n’était

point Christian qui se tenait au bastingage, mais le gentleman qui

m’aborda à Marseille, après mon essai de querelle avec Prénonne: M.

Constantin de Henne.

--Je suis donc venu vous prier de ne plus vous occuper de la personne

que vous attendez en ce moment.

--Monsieur, je ne comprends pas...

--Vous comprenez fort bien, au contraire, interrompit Constantin de

Henne. Et vous savez de qui je veux parler. Pensez-vous que vos

assiduités n’ont pas assez duré? Croyez-moi, elles sont absolument

ridicules. Tous les passagers en ont fait la remarque. Je vous l’exprime

en face, à haute voix.

Les sentiments les plus divers me bouleversaient. Je me sentais pâlir de

colère contenue et de confusion. Ainsi, ma bonne camaraderie avec

Christian prêtait aux commentaires les plus sots et les plus grossiers.

--Je n’ai pas de conseils à recevoir de vous, monsieur de Henne, surtout

de vous!

--Puisque vous le prenez sur ce ton, laissez-moi vous prévenir: ce n’est

point un conseil que je suis venu vous apporter, bien que vous n’ayez

pas eu encore occasion de vous plaindre pour m’avoir écouté, le jour de

votre embarquement à Marseille.

--Ce n’est pas la même chose. Ce jour-là, vous étiez d’accord avec

Prénonne pour me faire revenir sur le cargo.

--Où avez-vous pris ça?

J’avais parlé un peu au hasard. Je fus stupéfait de l’étonnement de

Henne et ma conviction s’échafaudait: je ne m’étais pas trompé; Henne

avait agi sur le désir de Prénonne.

--Et pourquoi serais-je allé vous chercher?

--Pour éviter un scandale.

Henne se mit à rire. Il reprenait assurance:

--Vous avez raison, somme toute, monsieur Blaze Romerdy. Ce n’est pas la

même chose aujourd’hui.--Pour Marseille, croyez ce qu’il vous plaira,

mais, pour aujourd’hui, soyez persuadé que c’est un ordre.

--Je ne vous répondrai plus.

--Je ne vous y obligerai pas. Faites seulement ce que je vous demande,

bien gentiment, sans vous fâcher. Et, pour tout le reste, croyez-moi

toujours à votre service.

--Mais enfin, m’expliquerez-vous ce que cela signifie? m’écriai-je,

impatienté.

Je compris, car il convient de marquer les coups, que je venais de

commettre une première faute en posant une question qui engageait une

controverse où je risquais de ne pas avoir le dernier mot.

--A quoi bon? Imaginez... ce qu’il vous plaira... Cependant s’il vous

fallait absolument une explication...

--J’y tiendrais assez.

--Eh bien, soyez certain que cela doit être ainsi parce que cela me

plaît ainsi, voilà.

--Je vous répète, monsieur, que je n’ai ni ordre ni conseil à recevoir

de vous, affirmai-je, m’efforçant de conserver tout mon calme.

Puis, sans doute parce que l’on se doit de commettre une seconde sottise

aussitôt que la première est devenue irréparable, j’ajoutai:

--J’agirai comme il me conviendra.

Phrase malheureuse, superflue encore, puisqu’elle ouvrait de nouveau une

discussion finissante, mais j’avais tant de choses sur le cœur.

--C’est ce que nous verrons, assura Henne en s’approchant de moi.

--Quant à votre insolence, monsieur de Henne, elle ne se terminera pas

comme vous l’espérez.

--Je vous l’ai dit: tout à votre service...

Il se recula soudain de trois pas parce que je m’étais avancé sur lui, à

le toucher des épaules, mais il s’arc-bouta contre les cloisons du rouf,

et la main tendue, m’avertit ironiquement:

--Je vous assure que je ne puis aller plus loin... Calmez-vous donc,

monsieur. Écoutez mon conseil, qui est bon.

--Gardez vos conseils pour vous...

--Non, repartit cet homme entêté; vous réfléchirez. Vous êtes un garçon

intelligent, pondéré...

Il me parlait maintenant d’une voix sourde. Il semblait m’implorer.

--Vous ne ferez pas ça, poursuivait Henne. Comme ce serait imprudent! Je

suis si bien renseigné sur vous et vos amis...

--Je me moque des rapports inventés par vos espions.

--Ne vous calomniez pas. Vous avez la mémoire courte... Rappelez-vous ce

que vous m’avez confié sur le pont du cargo, à Marseille. Vous ne m’avez

pas tout dit; mais j’ai tout reconstitué. Pas malin, du reste. Les gens

qui s’embarquent comme géographes, explorateurs, égyptologues occupés de

fouilles futures... ne sont pas difficiles à identifier... Non, faites

ce que je vous dis, ce sera plus simple, et moins dangereux.

Je me taisais. L’étrange personnage continua:

--Réfléchissez, cher monsieur Romerdy. Sachez que lorsque je veux une

chose, je la veux fortement. Ne vous mettez pas sur mon chemin--c’est un

conseil, cela, un bon conseil...--car je serais aux regrets d’être

obligé...

--S’il ne vous manque qu’un témoin, je suis là, dit quelqu’un que nous

n’avions pas entendu lorsqu’il approchait.

J’exultais de joie; j’avais reconnu la voix de Williams qui, profitant

de la surprise de Henne, s’était avancé jusqu’à lui:

--Doucement, monsieur Einapopoulos, autrement dit Constantin de Henne,

on n’assassine pas les gens en pleine nuit, pour le plaisir de tenir un

serment qu’on leur a fait.

--Monsieur, vous me payerez ces injures-là.

--Je n’ai pas de chance avec vous, remarqua Williams conciliant. Vous

vous plaignez partout--je le sais--de ma discrétion à votre endroit. Et

voilà comment vous accueillez les premières paroles que je vous adresse.

Puis, sans se soucier d’Einapopoulos, Williams me prit par le bras.

--L’air de la mer ne te vaut rien.

De la chambre des machines et des escaliers montait l’odeur écœurante de

l’huile chauffée qui soulève l’estomac de l’homme le plus solide. Nous

nous dirigions sur l’arrière... Sitôt que nous fûmes seuls et certains

de ne pas être espionnés, Williams souffla:

--Pourquoi vas-tu choir dans le premier piège tendu?

--Ça m’a l’air, en effet, machiné à souhait...

--Bien sûr. D’ailleurs, je suis aussi bête que toi, puisque j’ai laissé

entendre à ce fils naturel d’une Grecque et d’un Anglais anonyme, que je

le connaissais. C’est beaucoup trop tôt pour abattre notre jeu! Tu vois

bien que j’avais raison de me méfier. Allons nous coucher. Tu verras que

nous serons forcés d’obtenir le silence de ce garçon, comme je te le

disais...

Sous les murs de Bagdad · 第 33 / 89 题