--Vous ne venez pas vous coucher? Non. Et bien, bonne nuit!
Christian Dallène et moi, nous nous trouvâmes seuls près du bastingage;
Pierre Sartigues et Rives-Ribière s’éloignaient avec Williams. Ils nous
laissaient la garde de leurs chaises longues. Nous écoutions sur le
plancher du pont le bruit de leurs pas décroître jusqu’à ce qu’il se
confondît avec le ronronnement saccadé des machines. Un fanal, au-dessus
de la porte du salon «des premières», se balançait suivant le mouvement
du steamer.
--Même si je ne retire que ce spectacle de mon long voyage, dis-je, je
ne regretterai rien.
--Vous êtes donc parti en emportant des regrets? s’étonna Dallène.
--Comme tout le monde.
--Comme tout le monde? répéta Christian Dallène, après moi.--Je fais
donc exception à votre règle. Je n’ai rien laissé. Au contraire...
--Une mère? une fiancée?...
--Je n’ai plus de mère... Pas de souvenirs--ou si peu!--qu’il me plaise
de me rappeler. Ma véritable existence commence demain... Pour mieux
vous expliquer, elle est née le jour où je suis monté à bord de ce
cargo. Le reste, il me semble que cela ne m’appartient pas, que c’est
arrivé à un autre, comme une histoire qu’on m’a racontée.
--Je comprends bien, fis-je, conciliant. La vie d’études que vous venez
de vivre vous paraît encore dure et sans attrait. Et vous voulez
reprendre à partir du temps que vous croyez avoir perdu...
--Non. Pas précisément. Non...
Christian Dallène se tut. Il rêvait visiblement, tout haut. Moi-même,
j’avais cédé moins au plaisir de parler--alors que je parle peu--qu’au
besoin de faire des confidences. Ce qui est certain, c’est que je me
défendais mal contre un sentiment de charme assez étrange. Rien d’épais
ni de vulgaire auprès de ce garçon. Mais le souci gagnait tous ceux qui
l’approchaient de choisir les mots, d’être aimable avec politesse... Et
non pas la crainte d’être ridicule, mais plutôt une relative confiance,
avec la volonté de se présenter sous le meilleur jour.
--Alors, pas un ami, pas une amie, pas le regret d’un souvenir?
continuai-je.
--Si, tout de même... j’ai connu, poursuivit Dallène d’une voix un peu
lointaine, d’une voix profonde, une jeune fille. C’était une grande amie
de ma sœur.
J’écoutais, enfoncé dans ma chaise longue et je pensais: «Il faudra que
je demande à Williams comment elle est, cette sœur de Dallène, et s’il
la connaît. Qui sait? Cela m’expliquera peut-être les prévenances dont
il fait montre pour le frère ici présent.»
La ronde d’un veilleur, la chute brusque des charbons à la mer, un canot
de sauvetage qui gémissait en tirant sur ses amarres distrayaient seuls
les intervalles de cette causerie sur le pont d’un steamer, la nuit.
--Cette jeune fille, précisa Christian Dallène, ses parents voulaient
absolument lui faire épouser un jeune homme qui ne lui plaisait point.
--C’est une histoire que j’ai déjà entendue quelque part... qu’en
pensez-vous?
--Hélas, oui, acquiesça Dallène, l’histoire se répète, mais je puis m’en
tenir là...
--Au contraire, continuez, je vous en prie.
--Non, cela ne vous intéresse pas.
--Quelle erreur! Ma réflexion sur les histoires qui se répètent vous a
déplu?
--Oh! pas du tout, affirma Dallène.
--Voyons, où en étions-nous? Cette jeune fille dont vous parliez
s’entêtait à ne pas vouloir de ce jeune homme. Ses parents, de leur
côté, également, se butaient. «Ou bien tu épouseras ce garçon... ou
bien...»
--Vous devinez très bien. Je vois: vous connaissez mon histoire.
--Ou bien tu iras dans un couvent.
--Non, ou bien nous te refuserons notre consentement pour un autre
mariage, poursuivit Dallène. Et d’autres choses désagréables. Alors, en
attendant que la raison revînt à ses parents, la jeune fille prit de
l’espace...
--Elle s’en alla avec le monsieur qui lui plaisait.
--J’ai voulu dire: elle s’en alla--pas davantage.
--C’est ce que j’avais compris.
--J’ai fait comme cette personne, interrompit Christian Dallène.
--Comment dites-vous? Alors, sûrement, j’ai mal compris. Mais cette
jeune dame, elle est partie seule?...
--Naturellement, voyons! Elle était bien élevée.
Christian Dallène se mit à rire.
--Du reste, maintenant, elle n’est plus seule...
--Cela se conçoit.
--Vous n’y êtes pas. Elle travaille, parmi beaucoup d’autres, pour
gagner sa vie, mais elle est seule quand même.
--Dans une grande ville, n’est-ce pas? Et personne ne connaît sa
véritable histoire, ni la mésaventure de son existence encore à son
début? Et elle s’est évadée de sa province?...
--Personne ne la connaît, en effet...
--Mais quand elle rentrera chez elle, car elle y retournera, soyez-en
certain, sa famille et les gens de son entourage qui l’ont connue,
savez-vous ce qu’ils se demanderont, dans leur bienveillance habituelle?
--Qu’importe l’opinion de ces petites gens qui d’ailleurs ne sauront
jamais rien!
--Précisément. Voilà le danger! Vous savez, comme moi, ce qu’ils
inventeront pour ne pas être courts de renseignements? Ils diront ce que
la jeune personne a fait pendant son absence. Ne le sachant pas, ils
l’imagineront et ils tomberont juste, sans trop se fatiguer, du reste.
--S’il fallait tenir compte de tous les commérages, on ne ferait jamais
rien, décréta Dallène.
--On est bien forcé d’en tenir compte. Mais vous disiez que vous aviez
fait comme la jeune personne...
--Ou à peu près. Si je n’y avais pas été obligé, je ne serais pas venu
sur cette galère. Notez bien, du reste, que je ne me plains pas. Je suis
mieux ici que chez mon tuteur, par exemple, qui voulait me contraindre à
un mariage...
--Que vous ne vouliez pas, bien entendu. Et pour empêcher ce mariage,
vous n’avez pas trouvé d’autre remède que celui de la jeune fille?...
Enfin, s’il ne valait rien pour elle, il était peut-être excellent pour
vous.
--Pourquoi ce qui est exécrable pour elle deviendrait-il assez bon pour
moi?
--Ne cherchez pas dans ma boutade une insolence qui ne s’y trouve point.
Mais entendez seulement: pour vous, ce n’est pas la même chose.
--Pourquoi donc, s’il vous plaît?
--Vous êtes un homme. L’opinion vous passera toujours bien des choses et
les voyages ne sont pas inutiles à la formation intellectuelle d’un
jeune savant; ensuite...
--Ne vous moquez pas de moi. Et puis...
Pour faire diversion, j’interrogeai:
--Elle était jolie, la jeune fille que vous avez quittée sans la
prévenir de votre départ?
Dallène me regarda comme s’il n’avait pas compris. Je crus bien qu’il
allait se récrier: «Qui donc vous a conté celle-là!» Mais non, il se
retint et, de l’air le plus naturel:
--Mais oui, voyons, elle était jolie! Je ne pouvais pas la prévenir
moi-même que je m’en allais. C’eût été... impertinent. Je lui ai
écrit...
--Ah! bien!
Et ma réponse pouvait également signifier: «Je vous approuve» ou «Je ne
vous entends plus»; toutefois j’enchaînai:
--Vous aviez donc porté vos préférences sur une autre jeune fille?
--Moi? Oh non, pas du tout! En voilà une idée! Ce n’est pourtant pas une
chose obligatoire, n’est-ce pas? Enfin, ce qu’il y a de certain, c’est
que vous n’approuvez pas la conduite de cette jeune fille qui...
--Je n’ai pas à l’approuver.
--Que diriez-vous d’un garçon qui ferait comme elle?
--Permettez, cela le regarde... Et puis, je vous l’ai déjà dit: je n’ai
pas à juger ni à donner des conseils. Chacun est libre, comme on dit. En
réalité, rien n’est plus faux.
--Comment? Ce n’est pas vrai?
--Évidemment. Il y a des tas de traités secrets qui nous entourent, qui
nous lient, que nous avons passés avec notre famille, notre milieu, et
que nous n’avons pas le droit de rompre, surtout quand nous ne sommes
pas taillés--ce qui est, en effet, l’exception--pour pouvoir les rompre.
C’est surtout vrai pour une jeune fille.
--Cette opinion-là est un peu forte! Mais enfin que lui diriez-vous, à
cette jeune fille, si vous la rencontriez, par hasard?
--Ma réponse dépendrait de bien des choses... D’abord, je ne la connais
pas, cette jeune fille, je ne l’ai pas rencontrée, je ne tiens même pas
à la trouver sur mon chemin.
Dallène tourna vers moi son beau visage au nez busqué:
--Supposons que vous l’ayez rencontrée, appuya-t-il.
--Eh bien, puisque vous y tenez, je lui dirais, à cette jeune personne
que j’imagine intelligente, instruite, spirituelle aussi, élégante même,
jolie, bien entendu, mais un peu trop impulsive--c’est bien ainsi que
vous l’imaginez?--je lui dirais: «Vous êtes une charmante petite
sotte...»
Christian Dallène fit la moue, haussa les épaules.
--Pour moi, insistai-je, vous êtes un peu sotte, mais si charmante, d’un
charme rococo. Quant aux autres, comment vont-ils vous juger? Y
avez-vous réfléchi?
--Mais qu’importent les autres? interrompit Dallène, répliquant pour la
jeune fille.
--Pardon, lui dirais-je encore, c’est parmi les autres que se trouve
peut-être votre véritable fiancé. Je déclarerais donc à votre jeune
personne: «O vous qui voulez vivre à votre fantaisie, vous venez de
détruire tout un passé d’honnêteté et de sagesse pour fuir un fiancé
déplaisant et vous avez découragé les candidats futurs... N’y avait-il
pas des manières moins brutales pour éloigner ce soupirant ou vous en
éloigner? Vous avez donné une preuve d’une rare imprudence... en vous
précipitant dans une solution désespérée. Nul ne vous croira désormais;
on ne vous jugera que sur votre réputation.» Voilà ce que je lui dirais,
sans doute à cette jeune personne si j’étais son ami, si je la
rencontrais, si...
--Vous êtes un bel échantillon d’ami, murmura Dallène. Et un étrange
spécimen de moraliste. Prenez garde! C’est le pavé de l’ours que vous
maniez là! Et vous êtes d’une rare gaîté avec votre sincérité! Tenez; je
crois que vous ne devez rien comprendre aux femmes...
--Vous avez raison, j’en conviens. Je ne sais comment j’agirais devant
cette personne. Ainsi que je viens de vous le résumer ou autrement.
Cependant, ma conduite, celle que je viens de définir, ne me déplairait
pas. Elle est pleine de ma sincérité d’aujourd’hui, comme on la pratique
assez souvent entre hommes, sur ces questions-là.
--Ah! et entre femmes?
--Je ne sais pas. Je ne crois pas, du moins. Et vous?
--Et entre un homme et une femme?
--Absolument impraticable, vous le savez bien!
--Non. Et vous-même? Vous parlez d’expérience, d’après votre petite
expérience.
--Hélas! Mon Dieu, oui, répliquai-je, un peu sec. Je sais toutefois
qu’un homme et une femme, s’ils agissaient différemment, ce ne serait
pas un vrai homme, ni elle, une véritable femme...
--Et en ce moment, vous avez conscience d’être un homme vrai, sincère?
--Autant qu’il m’est possible, puisque je m’adresse à un autre homme
aussi sincère que moi, j’en suis persuadé et pour lequel, du reste,
j’éprouve une réelle sympathie. C’est de vous que je parle en ces termes
et à qui j’exprime sans ambages toute ma pensée. Mais, vous, que lui
avez-vous conté, à cette jeune aventureuse?
Dallène me regarda longuement, se tourna dans sa chaise longue, parut
contempler les vagues:
--Oh! moi, vous savez, je ne fais pas de morale à l’usage des gens qui
n’en demandent point.
Je fus sur le point de riposter: «Pourquoi me faites-vous des réponses
de petite fille vexée?» Je ne sais par quelle bizarre retenue je gardai
pour moi cette remarque, et, haussant les épaules, je constatai, la main
en abat-jour sur les yeux, comme si je pouvais distinguer quelque chose
dans la mer houleuse:
--Mais le temps va changer, ma parole. Nous ferions bien de rentrer nos
chaises sous l’escalier du salon et d’aller nous étendre dans notre
dortoir...