Le lendemain, sur le pont arrière, nous causions, Williams et moi. Le
temps était doux, mais d’un calme de surface qui ne présageait rien de
bon.
--Ce n’est pas pratique, expliquait Williams. J’ai pu découvrir une
cabine, une seule, sur ce sacré bateau; nous pourrons nous retirer
quelques minutes l’un après l’autre.
--A quoi bon? répliquai-je. Nous pouvons bien faire notre toilette sur
le pont, comme les autres.
A ce moment, M. de Prénonne faisait sa ronde; il passait, un peu raide
sur ses jambes écartées, bien que le tangage fût peu sensible. M. de
Prénonne nous salua, fit mine de poursuivre sa promenade, puis il vint
vers nous, la main tendue.
Je l’examinais, tandis qu’il marchait: un long visage, un menton trop
court, des yeux alourdis de graisse, une main flottante... Et cette
démarche même, trop vive dans sa raideur, qu’il accéléra à notre vue,
comme s’il pensait effacer ses incartades de la veille. A quel moment
cet homme se laissait-il aller à son naturel? A quel moment
dissimulait-il? Hier, quand il s’attaquait à tout venant, ou ce matin
quand il s’essayait à l’amabilité? Trop impulsif pour faire un véritable
chef, pensais-je. Trop maladroit aussi. Et, comme s’il tenait à nous
administrer la preuve de ce que j’avançais, M. de Prénonne commença:
--Je ne voudrais pas revenir sur l’incident que vous savez, mais je
tiens à vous exprimer ma surprise de ne vous avoir vu qu’à la dernière
minute.
--Je croyais l’incident liquidé, répondit Williams, avec un ton que je
lui enviais. Dois-je vous répéter qu’il y va entièrement de ma faute?
Christian Dallène se trouvait avec moi. Vous savez la longueur des
formalités. Quant à Blaze Romerdy, inquiet de mon absence, il est allé à
ma recherche.
Sur ces derniers mots, le jeune Christian Dallène, qui ne devait pas
être loin de nous, se montra. Il se tenait près du bastingage. M. de
Prénonne le remarqua, et tout de suite aimable:
--Ah! ah! dit-il, voici notre jeune savant! Vous ne souffrez pas de la
mer? Vous n’en avez pourtant pas l’habitude?
Christian Dallène, qui devait mal entendre, fit mine de s’approcher. Il
avait toujours son feutre gris sur le front, et le même large manteau
qu’il portait la veille.
--Je prendrai l’habitude, répondit-il.
--J’aurais été très heureux, continuait M. de Prénonne, de présenter mes
compliments à M. Frélart.
--M. Frélart? demanda Dallène.
--Eh quoi, monsieur, me ferez-vous croire que M. Frélart, l’éminent
égyptologue, n’a point songé à accompagner son élève préféré jusqu’à
Marseille?
Christian Dallène se tourna vers Williams, et je surpris ce regard
d’intelligence. Mon ami intervint:
--M. Frélart, cet homme éminent qui fut votre professeur, est assez
malade en ce moment.
--J’aurais été heureux, poursuivit M. de Prénonne qui n’écoutait pas, de
féliciter M. Frélart d’avoir formé un homme tel que vous, si jeune
encore et d’une renommée si grande...
Christian Dallène, plein d’une modestie comme on en voit peu à cet âge,
protesta de la main--une toute petite main--s’inclina à peine et, non
sans ironie:
--Oh! je n’ai pas grand mérite, monsieur, je n’ai eu qu’à retenir son
enseignement. Exercice de mémoire.
Puis, avec une hardiesse imprévue et aussi, eût-on dit, d’un ton plein
de confusion:
--Vous connaissez beaucoup M. Frélart?
--Nous sommes de vieux camarades.
--Alors, je suis certain qu’il a dû bien souvent me parler de vous.
--Mais certainement, c’est un homme remarquable, en effet, et d’une
éducation parfaite.
--N’est-ce pas? comme vous le connaissez bien! Et vous étiez son ami?
On sentait dans ces demandes un tel accent d’impertinence souriante et
de fausse amabilité, comme seuls osent se le permettre les jeunes gens
sans expérience et les femmes malicieuses, que M. de Prénonne se tut.
Christian Dallène l’examinait. M. de Prénonne, trouvant alors que sa
présence ne s’imposait guère, se retira comme il était venu. Il marchait
en écartant les jambes, d’une manière outrée, pour se conformer aux
recommandations qu’on lui avait faites, afin de ne pas tomber au roulis
qui menaçait depuis le matin.
--Vous connaissiez donc M. de Prénonne? demandai-je à Christian.
--Non. Mais il connaît des gens que je connais, comme vous voyez. J’en
étais si surpris que j’ai dû bafouiller un peu...
--Vous n’avez pas trop bafouillé, assura Williams sans sourire. Et vous
n’êtes pas responsable lorsque Prénonne confond vos professeurs et ceux
de votre frère. Car ce M. Frélart fut un des maîtres de votre frère.
--Fort bien. Si je l’ai ignoré, je le saurai désormais, s’excusa Dallène
en riant.
Ce rire était jeune et franc. Il me plaisait autant que le nouveau venu
lui-même. M. de Prénonne avait voulu lui en imposer tout à l’heure, et
Christian Dallène venait de lui répondre avec adresse. C’est pourquoi le
protégé de Williams qui, la veille, me laissait indifférent, me devint
dans la minute tout à fait sympathique.
--Vous ne trouvez pas qu’il m’a minutieusement examiné? s’enquit
Dallène.
--Longuement, oui. Minutieusement, non. Il regarde, mais il est
incapable d’observer.
--Il est ainsi avec tout le monde! lâchai-je.
--Que diable s’est-il passé entre Prénonne et toi, le premier jour, à
Marseille?
Williams ne l’ignorait point, mais il s’amusait à me placer en vedette
devant Christian, et je dus conter les faits déjà exposés une première
fois. Naturellement, je fus amené à parler de M. de Henne.
--Vous le connaissez?
Ce fut la première parole que m’adressa Christian Dallène.
--Je croyais le connaître, dis-je. Je me trompais. Depuis que Williams
est arrivé, ce monsieur ne semble plus me voir...
--Bizarre, remarqua Williams Lecharier.
--Mais, tu le connais, toi?
--De nom, oui. De réputation, également. De vue, peut-être. Mais il doit
y avoir des années.
--Il te connaît bien, lui.
--Ah! s’étonna Williams.
Puis, soudain sérieux:
--Tu ne lui as rien annoncé, à cet être-là...? En principe, il faut se
méfier de tout le monde, rectifia mon ami.
--Échange de politesses, c’est tout. Mais que lui reproches-tu?
Williams semblait réfléchir. En réalité, il m’observait et se demandait
à quoi rimait ma question. Et puis, il ne devait pas être très certain
que je n’avais absolument rien confié à Constantin de Henne. Enfin, d’un
ton détaché qui eût trompé tout autre que moi, il trancha:
--Je ne lui reproche rien que ceci: il me déplaît.
--Je le trouve charmant, obligeant, très affable, sachant causer...
--Oui, c’est justement ce qui m’inquiète. Il est trop obligeant, trop
éloquent, trop charmant... Je suis en méfiance.
Je n’insistai pas, pressentant quelque trouble mystère, que Williams ne
révélerait point, selon son habitude lorsqu’il se tenait sur ses gardes,
et surtout en présence de Dallène. Celui-ci, du reste, ne savait s’il
devait rester ou s’éloigner. Enfin, il fit quelques pas pour se retirer
un peu pour jeter du pain aux mouettes, nombreuses le long des côtes,
qui tournaient et montaient, en criant, le long du bateau.
--Je ne crois pas que cet homme soit si dangereux.
--Tu peux croire ce que tu veux, répartit Williams. L’essentiel est que
tu fasses attention. Voyons, tu ne lui as rien raconté?
--Que veux-tu que je lui dise?
Cependant, je crus nécessaire d’ajouter, d’un air dégagé:
--Et si j’avais commis quelque imprudence, qu’aurions-nous à craindre?
Williams répéta ma question pour lui-même, puis il me dévisagea avant de
répondre:
--Ce que nous aurions à redouter, je ne vais pas l’exposer ici. Mais si
cette sottise a été faite, il faudrait la réparer.
--La réparer?... m’étonnai-je.
--Oui, et le plus rapidement possible.
--Je ne comprends pas.
--C’est pourtant simple, répliqua Williams, avec vivacité. Il faudrait
acheter le silence de cet individu. Te sens-tu la force et le pouvoir
d’acheter ce silence?
--A quel prix?
Williams éclata de rire, et je devais souvent, par la suite, me rappeler
cet accès de gaîté soudaine.
--Au plus juste prix.
--Comment ça?
Alors, Williams, sans même baisser la voix:
--Un accident est si vite arrivé!