--Est-ce qu’il va nous faire cette vie-là longtemps? demanda Williams.
--Il commence seulement.
--Ah! il s’est déjà essayé avec toi?
Rives-Ribière, qui cherchait peut-être une occasion de nouer
connaissance, crut devoir intervenir:
--Vous savez, c’est un homme très doux. On le connaît mal. Très aimable
également. Mais encore faut-il le savoir. Et quand on le sait, il vaut
mieux ne pas lui montrer qu’on le sait, car cette connaissance que l’on
témoignerait, l’affligerait et, peut-être même, l’irriterait, tant il
est susceptible. M. de Prénonne s’est montré plein d’inquiétude pour
vous et pour Monsieur--il désigna Christian Dallène qui se tenait à
l’écart--parce que vous n’arriviez pas. Maintenant, il semble se
désintéresser de votre présence, mais ce n’est qu’une attitude.
Nous écoutions moins ce que nous disait cet homme, que vingt minutes
plus tôt nous ne connaissions pas, que la façon dont il nous le disait,
d’une voix basse, pleine d’onction... Williams me regardait et ses yeux
m’avertissaient: «En voilà un avec qui, dès maintenant, il va falloir
compter».
--Tout cela est parfait, conclut Williams. Mon ami et moi, du reste,
nous n’accordons à ces incidents-là que l’importance qu’ils méritent.
Mais j’aurais bien voulu découvrir une cabine.
Les lumières de la côte que nous longions encore n’étaient plus qu’une
ligne brillante qui s’effaçait dans la nuit. Le jeune Christian Dallène
parut s’éloigner de la lisse, comme à regret, mais, sans s’approcher de
notre groupe, il déclara:
--Si c’est pour moi, la cabine, ne vous dérangez pas, monsieur Williams.
Je m’accommoderai fort bien d’un lit de camp.
C’était la deuxième fois que Christian Dallène prenait la parole depuis
son embarquement. Il s’exprimait d’un ton vif, clair, un peu chantant.
Je regardai dans sa direction et je vis les lumières du bateau qui
dansaient sur la mer et couraient le long de l’étrave. Au loin, la masse
noire du ciel et des eaux... Une brise légère s’élevait. Et sur ce fond,
drapé dans son manteau, la silhouette de ce jeune homme et son régulier
visage blanc. Ce souvenir m’est resté si précis que souvent encore,
lorsque je veux évoquer ce compagnon des jours anciens, je le revois
comme je l’aperçus cette nuit-là, sur le pont incliné d’un petit cargo.
--Mais ce n’est même pas un lit de camp que nous pouvons vous offrir.
--Tant pis! décréta Christian Dallène qui, pour ne plus entendre et
couper court à toute offre nouvelle, retourna s’accouder au parapet. A
ce moment, je regardais par hasard Rives-Ribière. Son visage témoignait
d’une telle surprise qu’on ne pouvait manquer de la croire sincère.
--En cherchant bien, dit Williams, peut-être trouverait-on quelque
chose?
Mais, tout en parlant, il surveillait Rives-Ribière. L’étonnement que
marquait notre importun ne lui avait point échappé. Sans doute Christian
Dallène en était-il la cause?...
Cependant, Rives-Ribière se souvint tout à coup qu’on l’observait. Il
fit effort sur lui-même, se rappela les dernières paroles prononcées par
Williams qu’il avait enregistrées, mais non comprises, et se hâta de
répondre:
--M. de Prénonne couche dans une sorte de placard, chez le capitaine
japonais. Et s’il n’avait craint de froisser l’aimable étranger, il
serait venu avec nous.
--Il n’y a pas de place pour lui, répliquai-je.
Williams souriait. Rives-Ribière montrait quelque ennui, mais sans
insister.
--Il a dû être fort impertinent avec toi? demanda Williams. Ne te frappe
pas, ajouta-t-il. Je le connais de réputation mieux qu’il ne peut me
connaître. C’est un ancien officier de cavalerie démissionnaire. Il est
entré dans l’industrie. Comme il ne parvenait pas à la haute situation
qu’il se croyait en droit d’attendre, il a repris du service et il est
resté à l’armée après la guerre... Mais on l’a changé de bâtiment.
Et je comprenais bien que cette édifiante histoire, Williams la contait
surtout pour Rives-Ribière, que, dès ce moment-là, à tort ou à raison,
il considérait comme un envoyé de Prénonne auprès de nous.
--Maintenant, allons nous coucher, conclut Williams.
Sur le pont, en effet, un vent mouillé, venu de la haute mer, accourait
en sifflant. Nous nous glissâmes sous la tente que les matelots japonais
avaient construite pour notre usage. Déjà, Constantin de Henne s’était
installé sur le plan de gauche. M. Sartigues, le «fonctionnaire»
mélancolique, comme je le désignais, occupait une place sur le même côté
que Constantin de Henne, et il avait réservé de l’espace pour son
compagnon, Rives-Ribière. C’est pourquoi nous nous trouvâmes ensemble,
sur le bord resté libre, Christian Dallène le taciturne, Williams et
moi.
Le jeune Dallène se roula dans ses couvertures et s’étendit. Il parut
s’endormir aussitôt. Rives-Ribière, Henne et le fonctionnaire nous
souhaitèrent bonne nuit. Pour moi, allongé à côté de Williams, pensant à
mille choses et ne dormant pas, je suivais tous les mouvements du cargo.
Lorsque le roulis nous faisait descendre, je tendais d’instinct les
jambes et mes pieds s’arrêtaient à la toile qu’ils touchaient; puis, le
bâtiment s’inclinant à tribord, je me retenais pour ne pas glisser, et
cependant ma tête et mes genoux se retrouvaient tout simplement sur un
égal horizon. Ainsi bercé, sans regretter ma tranquillité terrienne, les
chauds sommeils dans ma chambre à Paris, j’y songeais cependant...
Vers minuit, la brise de la pleine mer vers laquelle nous courions,
devenue plus violente, plissa la toile de notre abri, puis les vagues
elles-mêmes commencèrent d’éclabousser le pont; des gouttes d’eau
retombaient en pluie sur la bâche tendue... Aussi, lorsque je me
soulevai pour arranger mes couvertures, ma tête heurta la toile raide
d’humidité qui plaqua sur mon front comme un linge glacé.
C’est alors, à ce moment-là seulement, au cours de cette première
veillée nocturne, sous cette tente secouée par les vents, en pleine mer
enfin, que mon départ pour l’Égypte m’apparut une chose définitive. Je
m’apercevais également que j’avais considéré jusqu’ici tout ce qui
m’était advenu comme secondaire, fondu dans le brouillard d’un rêve.
C’est que, peut-être, depuis Paris, j’avais toujours mal dormi. La
réalité des faits me manquait et la solitude également où l’on prend,
après un bouleversement, contact avec soi-même, l’évidence dont on est
peut-être le plus sûr.
J’entendais le clapotis des vagues, le ronronnement lointain des
machines et, parfois, le souffle régulier de mes compagnons. Le jeune
Dallène, près de Williams, se tournait souvent dans ses couvertures. Il
dormait cependant avec toute la pesanteur de son âge.
--J’ai bien fait d’amarrer les cordes de notre campement, me dit
Williams à voix basse. Si l’on glissait, du moins on ne descendrait pas
trop bas.
--Oui, on aurait le temps de se réveiller avant d’être envoyé à la mer.
--C’est toujours ça...
--Quel est ce jeune homme que tu as amené avec toi? tu le connais?
--Oui, dit Williams, en riant, c’est un charmant garçon... Il ne fait
pas chaud ici, ajouta-t-il.
--Non, mais demain, en vue des côtes d’Italie, le temps changera.
--Et en Égypte alors! car tous ces gens vont en Égypte, reprit-il,
heureux de voir que je le suivais dans son changement de conversation.
--Ah! tu le savais...
--On peut toujours le supposer.
--Tu ne les connais pas?
--Non.
Un petit silence. Puis Williams, à voix très basse, commença:
--Il est possible--c’est une hypothèse--que ces gens-là soient envoyés
en Égypte pour des raisons qu’il nous faudra connaître. Nous pouvons dès
maintenant nous souvenir qu’il est rare de voir un Français s’expatrier
pour courir simplement sa chance.
Où vont-ils, tous ces expatriés? Où allons-nous, nous-mêmes? Je me le
demandais sans le secours de Williams. L’un partait guidé par son
ambition ou son intérêt, l’autre pour des questions d’argent ou
d’avancement. Un Prénonne, par exemple, cachait une raison officielle;
Rives-Ribière aussi... J’en étais certain...
--Et ce garçon qui dort près de toi? demandai-je.
--Tu y reviens? Celui-là, répondit Williams, comme s’il devinait le
détour de mes secrètes pensées, est peut-être le seul--tu entends: le
seul--qui soit parti avec le désintéressement de son âge, pour voir,
apprendre, voyager...
Tandis que Williams parlait ainsi, j’entendais les pas d’un homme égaré
sur le pont; il traînait ses souliers et devait se cramponner à la
lisse... Parfois le vent meuglait et s’engouffrait très vite, d’un seul
coup, dans le cornet de prise d’air, puis c’était le bruit des machines
et le floc d’une vague qui ruisselait sur la toile tendue.
Mais Williams se taisait, tous dormaient maintenant sous la tente;
chacun rêvait qu’il s’était rendu les destins favorables et arrangeait
l’avenir à sa manière, la seule bonne, assurément, mais qui oublie trop
souvent de se produire.