LES DÉCISIONS DE WILLIAMS

Je pourrais affirmer aujourd’hui, pour m’excuser moi-même, que je ne

savais rien refuser à Williams. Ce serait plus simple, pas très loin de

la vérité, et j’en aurais fini tout de suite.

Il y a ceci encore: c’est que je ne tiens pas à entrer en lutte avec un

homme que je suis exposé à rencontrer tous les jours ou presque. Or, en

ce temps-là, je voyais Williams Lecharier souvent. Et chaque fois, il me

parlait de «nos» projets de départ pour l’étranger. Jamais je n’ai

contrarié Williams sur ce point, et si je lui ai dit «oui», comme il me

l’a soutenu par la suite, ce fut, à coup sûr, sans y attacher

d’importance. Sans grand enthousiasme, non plus. Peut-être avais-je

accepté pour me donner le temps de tergiverser et d’agir ensuite à ma

guise. Ainsi, on s’imagine tout simplifier et c’est dans ces minutes-là

que l’on complique sa vie. Plus tard, je sais bien, je me suis rendu

compte que j’avais suivi Williams par amitié, pour la confiance

instinctive aussi qu’il avait su m’inspirer.

M. de Henne s’était le plus naturellement du monde assis à côté de moi,

sur les bagages entassés. Il me posait parfois quelques questions d’un

air détaché. Tout à la joie de ne pas me trouver seul et d’avoir un

auditeur, je lui dis comment j’avais connu Williams, en des jours

mémorables de deuil et d’épouvante. La nuit, lentement, s’élargissait

sur les eaux brillantes tandis que j’évoquais, pour moi surtout, ce

passé dont Williams ne consentait à parler que par prudentes allusions,

comme pour conjurer le retour d’un malheur toujours possible. Nous

disions _autrefois_, _là-bas_, _dans le temps_, sans prononcer des noms

de lieux ou de personnages.

Williams, donc, après la plus tragique aventure de notre époque--c’est

la guerre que je veux désigner--me fit entrer dans une maison de

commerce, et pour moi commença la plus calme des existences dans le plus

paisible des petits bureaux de comptabilité qu’il fût possible de

trouver. Et si je voyais bien le monotone de mes fonctions, j’en goûtais

quand même le provisoire bonheur.

De toute mon histoire il va sans dire que je ne livrais à M. de Henne

que l’essentiel, c’est-à-dire ce que je jugeais opportun. Je faisais un

tri dans mes souvenirs et composais simplement pour mon auditeur

d’occasion des morceaux choisis.

Or, Williams, qui m’avait volontairement égaré dans ce coin perdu où je

me morfondais, dut penser qu’après un aussi discret apprentissage du

repos, je devais être préparé pour de plus délicates entreprises.

--Un soir--il y a environ trois fois vingt-quatre heures--comme j’allais

me coucher, on sonna à ma porte. J’hésitais... Hésitation bien

naturelle.

«--Ouvre! Mais ouvre donc!...

--Et vous avez reconnu la voix de votre ami Williams! interrompit M. de

Henne que je distinguais assez mal à côté de moi, mais qui me prouvait

ainsi, par cette interruption, l’intérêt qu’il portait à mon récit.

J’avais reconnu en effet la voix de Williams. Mon ami se montra heureux

de me trouver chez moi. Et sitôt qu’il fut entré dans ma chambre, il

déposa sur ma table la valise qu’il tenait à la main.

--Qu’est-ce que tu fais à cette heure-ci? lui dis-je. Tu es malade?

--Ça tombe bien, déclara-t-il. Nous allons gagner huit jours. Nous

arriverons peut-être à temps...

--Où veux-tu aller? demandai-je, un peu inquiet... Rien de grave?

Je regardais Williams qui n’était pas, somme toute, coutumier de ces

visites impromptues.

--Mon vieux, prépare-toi tout de suite. Il faut partir.

--Comment?

--Prépare-toi à partir pour Suez.

--Impossible; je vais me coucher.

--Il s’agit bien de te coucher. Il faut que tu arrives à Marseille,

demain, dans la soirée.

--Je regrette, dis-je, de plus en plus inquiet, sans oser cependant

brusquer mon ami. Tu sais pourtant que demain matin je dois aller à mon

bureau. Et je ne crois pas,--tu sais comme ils sont tâtillons,--qu’ils

me permettent d’aller faire le tour par le canal de Suez et de revenir

dans la même journée.

--Je ne plaisante pas, reprit Williams, qui s’impatientait. Je te répète

que tu dois partir tout de suite. Je t’ai fait envoyer à Suez.

--Toi? Et par qui? Par une maison d’exportation? Ce n’est pas possible.

--Et tu as juste le temps de partir.

--Je regrette, mais je ne puis pas. Je ne veux pas être représentant à

l’étranger; j’ai sommeil...

--Tu dormiras dans le rapide. Habille-toi. Fais ta valise. Tu es chargé

de te rendre en Égypte.

--En Égypte!...

--C’est une surprise que je voulais te faire! Es-tu content?

Je n’osais répliquer: «Tu es fou!» parce que je le pensais. Je

commençais d’éprouver de sérieuses craintes pour la raison de Williams

et, me souvenant à propos qu’il ne fallait pas contrarier ce genre de

malades, je résolus de l’approuver sur toute la ligne, pour gagner du

temps.

--Que ferai-je à Suez? dis-je.

--Le travail que tu fais ici.

--Le même travail?

--A peu près. Tu verras bien. Tu n’as pas l’air de te rendre compte,

reprit Williams, Suez, c’est en Égypte, entre le canal et le désert. Tu

es envoyé là-bas. Alors, le plus tôt sera le mieux...

Williams se tenait devant moi. Je pensais: «Pauvre garçon! Ah! ç’a été

vite fait. Encore une victime de cette sacrée guerre!...» Et, comme nous

ne permettons pas à notre perspicacité de se trouver en défaut,

j’ajoutais pour moi-même: «Ça ne m’étonne pas du tout. Je l’avais

pressenti depuis quelques semaines.»

Après un silence, je me hasardai à voix haute:

--Oui. Eh bien, ne t’en fais pas. Si tu veux te coucher dans mon lit, je

m’étendrai sur cette chaise longue. J’ai connu des nuits plus dures. Tu

dois être fatigué... Nous avons le temps, du reste. Demain, nous en

reparlerons.

--Alors, s’écria Williams, tu refuses de partir?

--Demain tant que tu voudras. S’il me fallait m’exiler maintenant,

ajoutai-je en riant, je crois que j’aimerais mieux donner ma démission

tout de suite.

--Tu ne peux pas refuser une occasion comme ça. Ce n’est pas sérieux.

Habille-toi vite. Ne t’embarrasse pas de bagages. Prends l’essentiel: ta

pipe, ton tabac, tes gants, deux chemises, quelques mouchoirs... C’est

un long voyage, tu sais... Nous allons prendre un taxi, puis le train,

puis un bateau.

--Alors, tu viens avec moi?

--Bien entendu.

Il parlait sérieusement, comme il l’avait fait jusqu’ici, du reste.

--Nous vivrons désormais là-bas. Quelle idée!

--Non, expliqua Williams. Un voyage d’aller et retour. Comme je te

l’avais promis. Quelques semaines. Puis nous reviendrons à Paris.

Habille-toi, je t’en prie. Nous arriverons encore à temps pour le rapide

de onze heures. Mais si! J’ai les billets, les permis...

Je considérais Williams, qui avait étendu la main sur sa valise de

voyage, pour bien indiquer qu’il était prêt à partir. La tranquille

conviction de cet homme en pardessus et chapeau gris me fit un peu

douter de ma clairvoyance.

--C’est la meilleure saison, ajouta Williams. Nous arriverons fin

janvier; la chaleur sera tout à fait supportable.

--Pourquoi aller là-bas? dis-je, mal débarrassé de ma méfiance.

--Des affaires de famille.

--Ah! tu as de la famille en Égypte? Tu ne m’en avais jamais parlé.

--Mais toi aussi, tu as de la famille à Suez ou au Caire. Ne me regarde

pas avec cet air ahuri, si c’est possible. Et achève de t’habiller. Ton

chapeau... Nous allons là-bas pour des raisons que nous découvrirons en

cours de route. En réalité, nous sommes envoyés spécialement pour une

entreprise que je t’expliquerai plus tard tout au long.

«Tu ne parais pas enchanté, ajouta-t-il.

Ses yeux gris souriaient dans son visage.

--Je dormais... ou presque... Et puis, partir comme ça, tout de suite...

Je regrette Paris... Mais alors, ce n’est pas une blague? Tu ne me fais

pas marcher?...

--Je n’ai pas de temps à perdre. Dans le rapide je te montrerai l’ordre

qui nous concerne. Prends une casquette. Tu compléteras ta garde-robe au

Caire... Comprends donc que c’est une occasion exceptionnelle pour toi:

un petit voyage, quelque argent et, qui sait, au retour une proposition

nouvelle. Et tu refuserais!

--Que faudra-t-il faire là-bas?

--Rien ou presque. Tu me suivras. Je t’expliquerai... Mais il sera

bientôt onze heures... C’est très pressé, puisque je suis venu te

chercher tout de suite. En partant cette nuit, nous arriverons peut-être

pour le bateau de demain soir. J’ai retenu nos cabines par télégraphe.

«Notre départ, personne ne le sait, mais d’autres compétiteurs, des

envieux pourraient contrarier nos plans. Je connais ça: l’autorité se

ravise, envoie un contre-ordre, et retarde, pour une cause ou une autre,

l’expédition pendant deux mois, six mois, une année. Ta valise est

finie? Écris un mot pour ta concierge, qu’elle ne t’attende pas demain

soir. En route, maintenant. Nous dormirons dans le train.

--S’il y a de la place!...

--Nos couchettes sont retenues.

Devant une folie si logique en ses moindres précisions, je n’insistai

plus et me laissai conduire par Williams qui ouvrit ma porte avec

autorité.

Sous les murs de Bagdad · 第 17 / 89 题