Reconnue authentiquement, grâce à un caprice princier, comme épouse
légitime du futur sultan, Jeanne n'eut plus d'histoire. Ici, un trou
plein d'ombre dans la féerie vécue que fut la vie de la paysanne
franc-comtoise.
Sept années s'écoulent sans qu'un seul indice laisse soupçonner
l'existence, à Marrakech, d'une Française associée intimement à la
destinée de Sidi-Mohammed.
Cependant, Abd-er-Rhaman poursuivait sa politique à double face,
prodiguant les assurances officielles de son bon vouloir, encourageant
sous main l'audace d'Abd-el-Kader, dont il se méfiait au fond, comme
d'un prétendant possible, d'un chef militaire puissant et ambitieux,
jouissant d'un immense prestige parmi les populations turbulentes de
la frontière marocaine, toujours prêt à la rébellion aussi bien qu'à
la guerre sainte. En 1836, l'année même où fut capturée la famille
Lanternier, il avait fait parvenir au camp de l'émir une nouvelle qui
avait, un instant, suscité de folles espérances. Le roi de France,
disait-on, venait d'être assassiné et une révolution était sur le point
d'éclater à Paris. Il ne s'agissait, en réalité, que de Charles X,
mort en exil.
L'artificieuse diplomatie du sultan avait réussi à donner le change
à Bugeaud lui-même, à dérouter momentanément sa ferme clairvoyance:
«On assure, écrivait-il au prince de Joinville à la date du 1er août
1844, que l'Empereur lui-même est arrivé à Fez et qu'il a donné l'ordre
à son fils, qui venait de rejoindre le camp d'Aïour-Sidi-Mellouk,
d'aller immédiatement le remplacer à Maroc. Ce changement, s'il est
réel, pourrait retarder la conclusion de nos affaires, mais serait
loin, à mon avis, d'être un indice de guerre; il indiquerait plutôt
que l'Empereur craignait l'emportement de la jeunesse de son fils et
qu'il a préféré venir lui-même plus près du théâtre où la guerre est
engagée...[22].»
[Note 22: Archives du ministère de la guerre. (Correspondance
d'Algérie, 1844).]
D'autre part, les autorités françaises recueillaient des renseignements
non moins optimistes sur l'attitude des Berbères, soumis de nom au
pouvoir religieux du sultan du Maroc, un pape, a-t-on dit, plutôt qu'un
souverain temporel, mais une espèce de pape d'Avignon. Il fallait
en rabattre du fanatisme de ces populations, à la veille de faire
explosion contre la France.
Le maréchal, dans une lettre à Soult, ministre de la guerre[23],
confirmait l'impression heureuse qu'il avait transmise au prince de
Joinville:
[Note 23: _Ut suprà_, 1er août 1844.]
«... Eh bien, ce fanatisme n'était presque qu'un fantôme, puisque nos
trois petits combats l'ont fait complètement disparaître. Loin d'être
fanatiques, les populations de Fez ici résistent aux appels pour la
guerre sainte et ne soupirent qu'après la paix. Elles n'ont jamais eu
la centième partie du fanatisme qui animait les sujets d'Abd-el-Kader.
Outre que ceux-ci ne manquaient jamais aux appels du combat, ils
nous harcelaient sans cesse dans nos marches, dans nos camps. Sur le
territoire marocain, au contraire, nous nous sommes promenés à deux
reprises et chaque fois pendant plusieurs jours, sans voir un seul
cavalier du pays, sans recevoir un seul coup de fusil.
«Une seule fois, nous avons été suivis par environ cent cinquante
cavaliers, mais ils appartenaient à une tribu du désert. Il y a
plus, bon nombre des tribus des environs d'Ouchda m'ont fait faire
des ouvertures de soumission... La grande tribu des Beni-Senassem,
qui occupe tout le nord montagneux des plaines d'Ouchda, a refusé
de marcher contre nous et a déclaré qu'elle ne nous combattrait que
quand nous envahirions son territoire. Plusieurs autres grandes tribus
de l'intérieur, et notamment autour de Thaza, se sont montrées plus
disposées à la rébellion qu'à la guerre sainte, et je ne doute pas que
nous ne devions à la tiédeur des populations ce rôle purement défensif
que les généraux marocains ont adopté après le combat du 3 juillet...»
Sidi-Mohammed, désigné pour surveiller les événements et s'opposer à
la marche en avant de Bugeaud, était le représentant du vieux Maroc
féodal et tyrannique. Ignorant et superstitieux, tout l'opposé du
prince Charmant, du «beau jeune homme» que M. Alby nous a dépeint dans
son récit de seconde main, il était convaincu qu'il n'avait qu'à aller
et à voir pour vaincre. Il ressemblait plutôt à l'un de ses homonymes,
le sultan bâtisseur du dix-huitième siècle, qui fit agrandir et décorer
par des ouvriers européens son palais de Maroc et dut licencier sa
garde noire, transformée en un corps de janissaires turbulents,
toujours prêts à la révolte.
Il avait apporté des fers pour enchaîner les soldats de Bugeaud, qui
ne pouvaient, croyait-il, lui tenir tête, et il pensait qu'il n'avait
qu'à lever le doigt pour rassembler trois cent mille hommes en vue de
la grande bataille qui s'approchait. On sait qu'il n'eut à Isly qu'une
soixantaine de mille hommes, en tout et pour tout; troupeau confus,
indiscipliné, mal armé, absolument impropre à une action d'ensemble.
Donc, Sidi-Mohammed allait au combat comme à une fête, avec une
ostentation ridicule et une pompe barbare. Il avait emmené de Maroc ses
sloughis, fidèlement attachés à ses pas; ses musiciens, ses sorciers;
même, dit-on, ses femmes. Jeanne Lanternier dut le suivre dans sa folle
chevauchée, au moins jusqu'à Fez et peut-être plus loin. N'était-elle
pas légitimée, sa favorite? N'éprouvait-il pas, en son cœur férocement
ingénu, un peu de ce sentiment chevaleresque qui double la valeur du
guerrier combattant sous les yeux de sa belle? Ne tenait-il pas aussi,
par un raffinement instinctif de jalousie, à justifier son choix, à
montrer à la Française la supériorité du fils du Prophète sur les
giaours ses ex-compatriotes?
Enfin, il est admissible qu'avec son caractère soupçonneux et cruel,
qui faisait, dès cette date, présager aux courtisans un régime de
rigueur et d'intimidation, il craignit de laisser derrière lui sa
favorite exposée aux rivalités et aux rancunes du harem. Un mauvais
café est si vite administré!
C'était, d'ailleurs, assez l'habitude des sultans de se séparer peu de
leurs épouses. Hugues le Roux a fort spirituellement conté l'histoire
de Mouley-Hassan, le fils et le successeur de Sidi-Mohammed. Il s'était
rendu à Tanger pour assurer le recouvrement des impôts et il s'était
fait accompagner de la sultane aimée, qui accoucha dans cette ville.
L'orthodoxie du chef des croyants s'alarma de cette coïncidence; il
crut devoir renvoyer à Fez la femme et l'héritier qu'elle lui avait
donné à l'improviste. Mais, à deux journées de Tanger, la caravane fut
assaillie et pillée par un parti de maraudeurs; la sultane et l'enfant
périrent dans la bagarre[24].
[Note 24: Hugues LE ROUX, _Journal_.]
Toutefois, aucun document n'affirme la présence de la «sultane
française» sur le champ de bataille d'Isly, et les archives de la
guerre semblent témoigner qu'aucune des femmes de Sidi-Mohammed
n'assista à sa défaite, contrairement à une légende trop aisément
acceptée par quelques voyageurs et historiens.
D'après eux,--M. Narcisse Cotte, par exemple, déjà cité,--le fils du
sultan avait avec lui ses femmes dans la tente immense où il reposa
le 14 août 1844 et qui figure aujourd'hui aux Invalides, apportée à
Paris, avec le butin de la bataille, par le colonel Eynard, aide de
camp de Bugeaud. Établie en forme de cirque, elle contenait plus de
cent personnes. Trois cent vingt mètres de toile avaient servi à la
confectionner et elle était soutenue par trois cent trente pieux.
Bugeaud y dîna à Alger, dans un banquet offert par les colons sur
l'esplanade Bab-el-Oued.
Il est infiniment probable que Sidi-Mohammed ne voulut pas hasarder
dans la mêlée ses compagnes préférées; qu'il les laissa à quelque
distance, se réservant de leur amener ses ennemis enchaînés. Et voilà
qui expliquerait en partie sa fuite précipitée et honteuse.
Consulté par moi sur cet épisode de la conquête algérienne, le
ministère de la guerre, que dirigeait alors le général de Galliffet,
m'a répondu par la lettre suivante, des plus explicites: