Une excursion de Mrs. Paulina Barnett.
Pendant toute la matinée, Jasper Hobson et le sergent Long
errèrent sur cette partie du littoral. Le temps s'était
considérablement modifié. La pluie avait presque entièrement
cessé, mais le vent, avec une brusquerie extraordinaire, venait de
sauter au sud-est, sans que sa violence eût diminué. Circonstance
extrêmement fâcheuse. Ce fut un surcroît d'inquiétude pour le
lieutenant Hobson, qui dut renoncer, dès lors, à tout espoir
d'atteindre la terre ferme.
En effet, ce coup de vent de sud-est ne pouvait plus qu'éloigner
l'île errante du continent américain, et la rejeter dans les
courants si dangereux qui portaient au nord de l'océan Arctique.
Mais pouvait-on affirmer que l'île se fût jamais rapprochée de la
côte pendant cette nuit terrible? N'était-ce qu'un pressentiment
du lieutenant Hobson, et qui ne s'était pas réalisé? L'atmosphère
était assez nette alors, la portée du regard pouvait s'étendre sur
un rayon de plusieurs milles, et, cependant, il n'y avait pas même
l'apparence d'une terre. Ne devait-on pas en revenir à l'hypothèse
du sergent, et supposer qu'un bâtiment avait passé la nuit en vue
de l'île, qu'un feu de bord avait apparu un instant, qu'un cri
avait été jeté par quelque marin en détresse? Et ce bâtiment, ne
devait-il pas avoir sombré dans la tourmente?
En tout cas, quelle que fût la cause, on ne voyait pas une épave
en mer, pas un débris sur le rivage. L'Océan, contrarié maintenant
par ce vent de terre, se soulevait en lames énormes auxquelles un
navire eût difficilement résisté!
«Eh bien, mon lieutenant, dit le sergent Long, il faut bien en
prendre son parti!
-- Il le faut, sergent, répondit Jasper Hobson, en passant la main
sur son front, il faut rester sur notre île, il faut attendre
l'hiver! Lui seul peut nous sauver!»
Il était midi alors. Jasper Hobson, voulant arriver avant le soir
au Fort-Espérance, reprit aussitôt le chemin du cap Bathurst. Son
compagnon et lui furent encore aidés au retour par le vent qui les
prenait encore de dos. Ils étaient très inquiets, et se
demandaient, non sans raison, si l'île n'avait pas achevé de se
séparer en deux parties pendant cette lutte des éléments.
L'entaille observée la veille ne s'était-elle pas prolongée sur
toute sa largeur? N'étaient-ils pas maintenant séparés de leurs
amis? Tout cela, ils pouvaient le craindre.
Ils arrivèrent bientôt à la futaie, qu'ils avaient traversée la
veille. Des arbres, en grand nombre, gisaient sur le sol, les uns
brisés par le tronc, les autres déracinés, arrachés de cette terre
végétale dont la mince couche ne leur donnait pas un point d'appui
suffisant. Les feuilles envolées ne laissaient plus apercevoir que
de grimaçantes silhouettes, qui cliquetaient bruyamment au vent du
sud-est.
Deux milles après avoir dépassé ce taillis dévasté, le lieutenant
Hobson et le sergent Long arrivèrent au bord de l'entaille dont
ils n'avaient pu reconnaître les dimensions dans l'obscurité. Ils
l'examinèrent avec soin. C'était une fracture large de cinquante
pieds environ, coupant le littoral à mi-chemin à peu près du cap
Michel et de l'ancien port Barnett, et formant une sorte
d'estuaire qui s'étendait à plus d'un mille et demi dans
l'intérieur. Qu'une nouvelle tempête provoquât l'agitation de la
mer, et l'entaille s'ouvrirait de plus en plus.
Le lieutenant Hobson, s'étant rapproché du littoral, vit, en ce
moment, un énorme glaçon qui se détachait de l'île et s'en allait
à la dérive.
«Oui! murmura le sergent Long, c'est là le danger!»
Tous deux revinrent alors d'un pas rapide dans l'ouest, afin de
tourner l'énorme entaille, et, à partir de ce point, ils se
dirigèrent directement vers le Fort-Espérance.
Ils n'observèrent aucun autre changement sur leur route. À quatre
heures, ils franchissaient la poterne de l'enceinte et trouvaient
tous leurs compagnons vaquant à leurs occupations habituelles.
Jasper Hobson dit à ses hommes qu'il avait voulu une dernière
fois, avant l'hiver, chercher quelque trace du convoi promis par
la capitaine Craventy, mais que ses recherches avaient été vaines.
«Allons, mon lieutenant, dit Marbre, je crois qu'il faut renoncer
définitivement, pour cette année du moins, à voir nos camarades du
Fort-Reliance?
-- Je le crois aussi, Marbre», répondit simplement Jasper Hobson,
et il rentra dans la salle commune.
Mrs. Paulina Barnett et Madge furent mises au courant des deux
faits qui avaient marqué l'exploration du lieutenant: l'apparition
du feu, l'audition du cri. Jasper Hobson affirma que ni son
sergent ni lui n'avaient pu être le jouet d'une illusion. Le feu
avait été réellement vu, le cri réellement entendu. Puis, après
mûres réflexions, tous furent d'accord sur ce point: qu'un navire
en détresse avait passé pendant la nuit en vue de l'île, mais que
l'île ne s'était point approchée du continent américain.
Cependant, avec le vent du sud-est, le ciel se nettoyait
rapidement et l'atmosphère se dégageait des vapeurs qui
l'obscurcissaient. Jasper Hobson put espérer, non sans raison, que
le lendemain il serait à même de faire son point.
En effet, la nuit fut plus froide, et une neige fine tomba, qui
couvrit tout le territoire de l'île. Le matin, en se levant,
Jasper Hobson put saluer ce premier symptôme de l'hiver.
On était au 2 septembre. Le ciel se dégagea peu à peu des vapeurs
qui l'embrumaient. Le soleil parut. Le lieutenant l'attendait. À
midi, il fit une bonne observation de latitude, et, vers deux
heures, un calcul d'angle horaire qui lui donna sa longitude.
Le résultat de ses observations fut:
Latitude: 70° 57';
Longitude: 170° 30'.
Ainsi donc, malgré la violence de l'ouragan, l'île errante s'était
à peu près maintenue sur le même parallèle. Seulement, le courant
l'avait encore reportée dans l'ouest. En ce moment, elle se
trouvait par le travers du détroit de Behring, mais à quatre cents
milles, au moins, dans le nord du cap Oriental et du cap du
Prince-de-Galles, qui marquent la partie la plus resserrée du
détroit.
Cette nouvelle situation était plus grave. L'île se rapprochait
chaque jour de ce dangereux courant du Kamtchatka qui, s'il la
saisissait dans ses eaux rapides, pouvait l'entraîner loin vers le
nord. Évidemment, avant peu, son destin serait décidé: ou elle
s'immobiliserait entre les deux courants contraires, en attendant
que la mer se solidifiât autour d'elle, ou elle irait se perdre
dans les solitudes des régions hyperboréennes!
Jasper Hobson, très péniblement affecté, mais voulant cacher ses
inquiétudes, rentra seul dans sa chambre et ne parut plus de la
journée. Ses cartes sous les yeux, il employa tout ce qu'il
possédait d'invention, d'ingéniosité pratique, à imaginer quelque
solution.
La température, pendant cette journée, s'abaissa de quelques
degrés encore, et les brumes qui s'étaient levées le soir, au-
dessus de l'horizon du sud-est, retombèrent en neige pendant la
nuit suivante. Le lendemain, la couche blanche s'étendait sur une
hauteur de deux pouces. L'hiver approchait enfin.
Ce jour-là, 3 septembre, Mrs. Paulina Barnett résolut de visiter
sur une distance de quelques milles cette portion du littoral qui
s'étendait entre le cap Bathurst et le cap Esquimau. Elle voulait
reconnaître les changements que la tempête avait pu produire
pendant les jours précédents. Très certainement, si elle eût
proposé au lieutenant Hobson de l'accompagner dans cette
exploration, celui-ci l'eût fait sans hésiter. Mais ne voulant pas
l'arracher à ses préoccupations, elle se décida à partir sans lui,
en emmenant Madge avec elle. Il n'y avait, d'ailleurs, aucun
danger à craindre. Les seuls animaux réellement redoutables, les
ours, semblaient avoir tous abandonné l'île à l'époque du
tremblement de terre. Deux femmes pouvaient donc, sans imprudence,
se hasarder aux environs du cap pour une excursion qui ne devait
durer que quelques heures.
Madge accepta sans faire aucune réflexion la proposition de Mrs.
Paulina Barnett, et toutes deux, sans avoir prévenu personne, dès
huit heures du matin, armées du simple couteau à neige, la gourde
et le bissac au côté, elles se dirigèrent vers l'ouest, après
avoir descendu les rampes du cap Bathurst.
Déjà le soleil se traînait languissamment au-dessus de l'horizon,
car il ne s'élevait dans sa culmination que de quelques degrés à
peine. Mais ses obliques rayons étaient clairs, pénétrants, et ils
fondaient encore la légère couche de neige en de certains endroits
directement exposés à leur action dissolvante.
Des oiseaux nombreux, ptarmigans, guillemots, puffins, des oies
sauvages, des canards de toutes espèces, voletaient par bandes et
animaient le littoral. L'air était rempli du cri de ces volatiles,
qui couraient incessamment du lagon à la mer, suivant que les eaux
douces ou les eaux salées les attiraient.
Mrs. Paulina Barnett put observer alors combien les animaux à
fourrures, martres, hermines, rats musqués, renards, étaient
nombreux aux environs du Fort-Espérance. La factorerie eût pu sans
peine remplir ses magasins. Mais à quoi bon, maintenant! Ces
animaux inoffensifs, comprenant qu'on ne les chasserait pas,
allaient, venaient sans crainte jusqu'au pied même de la palissade
et se familiarisaient de plus en plus. Sans doute, leur instinct
leur avait appris qu'ils étaient prisonniers dans cette île,
prisonniers comme ses habitants, et un sort commun les
rapprochait. Mais chose assez singulière et que Mrs. Paulina
Barnett avait parfaitement remarquée, c'est que Marbre et Sabine,
ces deux enragés chasseurs, obéissaient sans aucune contrainte aux
ordres du lieutenant qui leur avait prescrit d'épargner absolument
les animaux à fourrures, et ils ne semblaient pas éprouver le
moindre désir de saluer d'un coup de fusil ce précieux gibier.
Renards et autres n'avaient pas encore, il est vrai, leur robe
hivernale, ce qui en diminuait notablement la valeur, mais ce
motif ne suffisait pas à expliquer l'extraordinaire indifférence
des deux chasseurs à leur endroit.
Cependant, tout en marchant d'un bon pas, Mrs. Paulina Barnett et
Madge, causant de leur étrange situation, observaient
attentivement la lisière de sable qui formait le rivage. Les
dégâts que la mer y avait causés récemment étaient très visibles.
Des éboulis nouvellement faits laissaient voir çà et là des
cassures neuves, parfaitement reconnaissables. La grève, rongée en
certaines places, s'était même abaissée dans une inquiétante
proportion, et, maintenant, les longues lames s'étendaient là où
le rivage accore leur opposait autrefois une insurmontable
barrière. Il était évident que quelques portions de l'île
s'étaient enfoncées et ne faisaient plus qu'affleurer le niveau
moyen de l'Océan.
«Ma bonne Madge, dit Mrs. Paulina Barnett, en montrant à sa
compagne de vastes étendues du sol sur lesquelles les vagues
couraient en déferlant, notre situation a empiré pendant cette
funeste tempête! Il est certain que le niveau général de l'île
s'abaisse peu à peu! Notre salut n'est plus, désormais, qu'une
question de temps! L'hiver arrivera-t-il assez vite? Tout est là!
-- L'hiver arrivera, ma fille, répondit Madge avec son
inébranlable confiance. Voici déjà deux nuits que la neige tombe.
Le froid commence à se faire là-haut, dans le ciel, et j'imagine
volontiers que c'est Dieu qui nous l'envoie.
-- Tu as raison, Madge, reprit la voyageuse, il faut avoir
confiance. Nous autres femmes, qui ne cherchons pas la raison
physique des choses, nous devons ne pas désespérer là où des
hommes instruits désespéreraient peut-être. C'est une grâce
d'état. Malheureusement, notre lieutenant ne peut raisonner comme
nous. Il sait le pourquoi des faits, il réfléchit, il calcule, il
mesure le temps qui nous reste, et je le vois bien près de perdre
tout espoir!
-- C'est pourtant un homme énergique, un coeur courageux, répondit
Madge.
-- Oui, ajouta Mrs. Paulina Barnett, et il nous sauvera, si notre
salut est encore dans la main de l'homme!»
À neuf heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge avaient franchi une
distance de quatre milles. Plusieurs fois, il leur fallut
abandonner la ligne du rivage et remonter à l'intérieur de l'île,
afin de tourner des portions basses du sol déjà envahies par les
lames. En de certains endroits, les dernières traces de la mer,
étaient portées à une distance d'un demi-mille, et, là,
l'épaisseur de l'icefield devait être singulièrement réduite. Il
était donc à craindre qu'il ne cédât sur plusieurs points, et que,
par suite de cette fracture, il ne formât des anses ou des baies
nouvelles sur le littoral.
À mesure qu'elle s'éloignait du Fort-Espérance, Mrs. Paulina
Barnett remarqua que le nombre des animaux à fourrures diminuait
singulièrement. Ces pauvres bêtes se sentaient évidemment plus
rassurées par la présence de l'homme, dont jusqu'ici elles
redoutaient l'approche, et elles se massaient plus volontiers aux
environs de la factorerie. Quant aux fauves que leur instinct
n'avait point entraînés en temps utile hors de cette île
dangereuse, ils devaient être rares. Cependant, Mrs. Paulina
Barnett et Madge aperçurent quelques loups errant au loin dans la
plaine, sauvages carnassiers que le danger commun ne semblait pas
avoir encore apprivoisés. Ces loups, d'ailleurs, ne s'approchèrent
pas et disparurent bientôt derrière les collines méridionales du
lagon.
«Que deviendront, demanda Madge, ces animaux emprisonnés comme
nous dans l'île, et que feront-ils, lorsque toute nourriture leur
manquera et que l'hiver les aura affamés?
-- Affamés! ma bonne Madge, répondit Mrs. Paulina Barnett. Va,
crois-moi, nous n'avons rien à craindre d'eux! La nourriture ne
leur fera pas défaut, et toutes ces martres, ces hermines, ces
lièvres polaires que nous respectons, seront pour eux une proie
assurée. Nous n'avons donc point à redouter leurs agressions! Non!
Le danger n'est pas là! Il est dans ce sol fragile qui
s'effondrera, qui peut s'effondrer à tout instant sous nos pieds.
Tiens, Madge, vois comme en cet endroit la mer s'avance à
l'intérieur de l'île! Elle couvre déjà toute une partie de cette
plaine, que ses eaux, relativement chaudes encore, rongeront à la
fois et en dessus et en dessous! Avant peu, si le froid ne
l'arrête, cette mer aura rejoint le lagon, et nous perdrons notre
lac, après avoir perdu notre port et notre rivière!
-- Mais si cela arrivait, dit Madge, ce serait véritablement un
irréparable malheur!
-- Et pourquoi cela, Madge? demanda Mrs. Paulina Barnett, en
regardant sa compagne.
-- Mais parce que nous serions absolument privés d'eau douce!
répondit Madge.
-- Oh! l'eau douce ne nous manquera pas, ma bonne Madge! La pluie,
la neige, la glace, les icebergs de l'Océan, le sol même de l'île
qui nous emporte, tout cela, c'est de l'eau douce! Non! je te le
répète! non! Le danger n'est pas là!»
Vers dix heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge se trouvaient à la
hauteur du cap Esquimau, mais à deux milles au moins à l'intérieur
de l'île, car il avait été impossible de suivre le littoral,
profondément rongé par la mer. Les deux femmes, un peu fatiguées
d'une promenade allongée par tant de détours, résolurent de se
reposer pendant quelques instants avant de reprendre la route du
Fort-Espérance. En cet endroit s'élevait un petit taillis de
bouleaux et d'arbousiers qui couronnait une colline peu élevée. Un
monticule, garni d'une mousse jaunâtre, et que son exposition
directe aux rayons du soleil avait dégagé de neige, leur offrait
un endroit propice pour une halte.
Mrs. Paulina Barnett et Madge s'assirent l'une à côté de l'autre,
au pied d'un bouquet d'arbres, le bissac fut ouvert, et elles
partagèrent en soeurs leur frugal repas. Une demi-heure plus tard,
Mrs. Paulina Barnett, avant de reprendre vers l'est le chemin de
la factorerie, proposa à sa compagne de remonter jusqu'au littoral
afin de reconnaître l'état actuel du cap Esquimau. Elle désirait
savoir si cette pointe avancée avait résisté ou non aux assauts de
la tempête. Madge se déclara prête à accompagner sa fille partout
où il lui plairait d'aller, lui rappelant toutefois qu'une
distance de huit à neuf milles les séparait alors du cap Bathurst,
et qu'il ne fallait pas inquiéter le lieutenant Hobson par une
trop longue absence.
Cependant, Mrs. Paulina Barnett, mue par quelque pressentiment
sans doute, persista dans son idée, et elle fit bien, comme on le
verra par la suite. Ce détour, au surplus, ne devait guère
accroître que d'une demi-heure la durée totale de l'exploration.
Mrs. Paulina Barnett et Madge se levèrent donc et se dirigèrent
vers le cap Esquimau.
Mais les deux femmes n'avaient pas fait un quart de mille, que la
voyageuse, s'arrêtant soudain, montrait à Madge des traces
régulières, très nettement imprimées sur la neige. Or, ces
empreintes avaient été faites récemment et ne dataient pas de plus
de neuf à dix heures, sans quoi la dernière tombée de neige qui
s'était opérée dans la nuit les eût évidemment recouvertes.
«Quel est l'animal qui a passé là? demanda Madge.
-- Ce n'est point un animal, répondit Mrs. Paulina Barnett en se
baissant afin de mieux observer les empreintes. Un animal
quelconque, marchant sur ses quatre pattes, laisse des traces
différentes de celles-ci. Vois, Madge, ces empreintes sont
identiques, et il est aisé de voir qu'elles ont été faites par un
pied humain!
-- Mais qui pourrait être venu ici? répondit Madge. Pas un soldat,
pas une femme n'a quitté le fort, et puisque nous sommes dans une
île... Tu dois te tromper, ma fille. Au surplus, suivons ces
traces et voyons où elles nous conduiront.»
Mrs. Paulina Barnett et Madge reprirent leur marche, observant
attentivement les empreintes. Cinquante pas plus loin, elles
s'arrêtèrent encore.
«Tiens... vois, Madge, dit la voyageuse, en retenant sa compagne,
et dis si je me suis trompée!»
Auprès des traces de pas et sur un endroit où la neige avait été
assez récemment foulée par un corps pesant, on voyait très
visiblement l'empreinte d'une main.
«Une main de femme ou d'enfant! s'écria Madge.
-- Oui! répondit Mrs. Paulina Barnett, un enfant ou une femme,
épuisé, souffrant, à bout de force, est tombé... Puis, ce pauvre
être s'est relevé, a repris sa marche... Vois! les traces
continuent... plus loin il y a encore eu des chutes!...
-- Mais qui? qui? demanda Madge.
-- Que sais-je? répondit Mrs. Paulina Barnett. Peut-être quelque
infortuné emprisonné comme nous depuis trois ou quatre mois sur
cette île? Peut-être aussi quelque naufragé jeté sur le rivage
pendant cette tempête... Rappelle-toi ce feu, ce cri, dont nous
ont parlé le sergent Long et le lieutenant Hobson!... Viens,
viens. Madge, nous avons peut-être quelque malheureux à
sauver!...»
Et Mrs. Paulina Barnett, entraînant sa compagne, suivit en courant
cette voie douloureuse imprimée sur la neige, et sur laquelle elle
trouva bientôt quelques gouttes de sang.
«Quelque malheureux à sauver!» avait dit la compatissante et
courageuse femme! Avait-elle donc oublié que sur cette île, à demi
rongée par les eaux, destinée à s'abîmer tôt ou tard dans l'Océan,
il n'y avait de salut ni pour autrui, ni pour elle?
Les empreintes laissées sur le sol se dirigeaient vers le cap
Esquimau. Mrs. Paulina Barnett et Madge les suivaient
attentivement mais bientôt les taches de sang se multiplièrent et
les traces de pas disparurent. Il n'y avait plus qu'un sentier
irrégulier tracé sur la neige. À partir de ce point, le malheureux
être n'avait plus eu la force de se porter. Il s'était avancé en
rampant, se traînant, se poussant des mains et des jambes. Des
morceaux de vêtements déchirés se voyaient çà et là. C'étaient des
fragments de peau de phoque et de fourrure.
«Allons! allons!» répétait Paulina Barnett, dont le coeur battait
à se rompre.
Madge la suivait. Le cap Esquimau n'était plus qu'à cinq cents
pas. On le voyait qui se dessinait un peu au-dessus de la mer sur
le fond du ciel. Il était désert.
Évidemment, les traces suivies par les deux femmes se dirigeaient
droit sur le cap. Mrs. Paulina Barnett et Madge, toujours courant,
les remontèrent jusqu'au bout. Rien encore, rien. Mais ces
empreintes, au pied même du cap, à la base du monticule qui le
formait, tournaient sur la droite et traçaient un sentier vers la
mer.
Mrs. Paulina Barnett s'élança vers la droite, mais au moment où
elle débouchait sur le rivage, Madge, qui la suivait et portait un
regard inquiet autour d'elle, la retint de la main.
«Arrête! lui dit-elle.
-- Non, Madge, non! s'écria Mrs. Paulina Barnett, qu'une sorte
d'instinct entraînait malgré elle.
-- Arrête, ma fille, et regarde!» répondit Madge, en retenant plus
énergiquement sa compagne.
À cinquante pas du cap Esquimau, sur la lisière même du rivage,
une masse blanche, énorme, s'agitait en poussant des grognements
formidables.
C'était un ours polaire, d'une taille gigantesque. Les deux
femmes, immobiles, le considérèrent avec effroi. Le gigantesque
animal tournait autour d'une sorte de paquet de fourrure étendu
sur la neige; puis il le souleva, il le laissa retomber, il le
flaira. On eût pris ce paquet pour le corps inanimé d'un morse.
Mrs. Paulina Barnett et Madge ne savaient que penser, ne savaient
si elles devaient marcher en avant, quand, dans un mouvement
imprimé à ce corps, une espèce de capuchon se rabattit de sa tête,
et de longs cheveux bruns se déroulèrent.
«Une femme! s'écria Mrs. Paulina Barnett, qui voulut s'élancer
vers cette infortunée, voulant à tout prix reconnaître si elle
était vivante ou morte!
-- Arrête! dit encore Madge, en la retenant. Arrête! Il ne lui
fera pas de mal!»
L'ours, en effet, regardait attentivement ce corps, se contentant
de le retourner, et ne songeant aucunement à le déchirer de ses
formidables griffes. Puis il s'en éloignait et s'en rapprochait de
nouveau. Il paraissait hésiter sur ce qu'il devait faire. Il
n'avait point aperçu les deux femmes qui l'observaient avec une
anxiété terrible!
Soudain, un craquement se produisit. Le sol éprouva comme une
sorte de tremblement. On eût pu croire que le cap Esquimau
s'abîmait tout entier dans la mer.
C'était un énorme morceau de l'île, qui se détachait du rivage, un
vaste glaçon dont le centre de gravité s'était déplacé par un
changement de pesanteur spécifique, et qui s'en allait à la
dérive, entraînant l'ours et le corps de la femme!
Mrs. Paulina Barnett jeta un cri et voulut s'élancer vers ce
glaçon, avant qu'il n'eût été entraîné au large.
«Arrête, arrête encore, ma fille!» répéta froidement Madge, qui la
serrait d'une main convulsive.
Au bruit produit par la rupture du glaçon, l'ours avait reculé
soudain; poussant alors un grognement formidable, il abandonna le
corps et se précipita vers le côté du rivage dont il était déjà
séparé par une quarantaine de pieds; comme une bête effarée, il
fit en courant le tour de l'îlot, laboura le sol de ses griffes,
fit voler autour de lui la neige et le sable, et revint près du
corps inanimé.
Puis, à l'extrême stupéfaction des deux femmes, l'animal,
saisissant ce corps par ses vêtements, le souleva de sa gueule,
gagna le bord du glaçon qui faisait face au rivage de l'île, et se
précipita à la mer.
En quelques brasses, l'ours, robuste nageur comme le sont tous ses
congénères des régions arctiques, eut atteint le rivage de l'île.
Un vigoureux effort lui permit de prendre pied sur le sol, et, là,
il déposa le corps qu'il avait emporté.
En ce moment, Mrs. Paulina Barnett ne put se contenir, et sans
songer au danger de se trouver face à face avec le redoutable
carnassier, elle échappa à la main de Madge et s'élança vers le
rivage.
L'ours, la voyant, se redressa sur ses pattes de derrière et vint
droit à elle. Toutefois, à dix pas, il s'arrêta, il secoua son
énorme tête; puis, comme s'il eût perdu sa férocité naturelle sous
l'influence de cette terreur qui semblait avoir métamorphosé toute
la faune de l'île, il se retourna, poussa un grognement sourd, et
s'en alla tranquillement vers l'intérieur, sans même regarder
derrière lui.
Mrs. Paulina Barnett avait aussitôt couru vers ce corps étendu sur
la neige.
Un cri s'échappa de sa poitrine.
«Madge! Madge!» s'écria-t-elle.
Madge s'approcha et considéra ce corps inanimé.
C'était le corps de la jeune Esquimaude Kalumah!