VIII.

Une excursion de Mrs. Paulina Barnett.

Pendant toute la matinée, Jasper Hobson et le sergent Long

errèrent sur cette partie du littoral. Le temps s'était

considérablement modifié. La pluie avait presque entièrement

cessé, mais le vent, avec une brusquerie extraordinaire, venait de

sauter au sud-est, sans que sa violence eût diminué. Circonstance

extrêmement fâcheuse. Ce fut un surcroît d'inquiétude pour le

lieutenant Hobson, qui dut renoncer, dès lors, à tout espoir

d'atteindre la terre ferme.

En effet, ce coup de vent de sud-est ne pouvait plus qu'éloigner

l'île errante du continent américain, et la rejeter dans les

courants si dangereux qui portaient au nord de l'océan Arctique.

Mais pouvait-on affirmer que l'île se fût jamais rapprochée de la

côte pendant cette nuit terrible? N'était-ce qu'un pressentiment

du lieutenant Hobson, et qui ne s'était pas réalisé? L'atmosphère

était assez nette alors, la portée du regard pouvait s'étendre sur

un rayon de plusieurs milles, et, cependant, il n'y avait pas même

l'apparence d'une terre. Ne devait-on pas en revenir à l'hypothèse

du sergent, et supposer qu'un bâtiment avait passé la nuit en vue

de l'île, qu'un feu de bord avait apparu un instant, qu'un cri

avait été jeté par quelque marin en détresse? Et ce bâtiment, ne

devait-il pas avoir sombré dans la tourmente?

En tout cas, quelle que fût la cause, on ne voyait pas une épave

en mer, pas un débris sur le rivage. L'Océan, contrarié maintenant

par ce vent de terre, se soulevait en lames énormes auxquelles un

navire eût difficilement résisté!

«Eh bien, mon lieutenant, dit le sergent Long, il faut bien en

prendre son parti!

-- Il le faut, sergent, répondit Jasper Hobson, en passant la main

sur son front, il faut rester sur notre île, il faut attendre

l'hiver! Lui seul peut nous sauver!»

Il était midi alors. Jasper Hobson, voulant arriver avant le soir

au Fort-Espérance, reprit aussitôt le chemin du cap Bathurst. Son

compagnon et lui furent encore aidés au retour par le vent qui les

prenait encore de dos. Ils étaient très inquiets, et se

demandaient, non sans raison, si l'île n'avait pas achevé de se

séparer en deux parties pendant cette lutte des éléments.

L'entaille observée la veille ne s'était-elle pas prolongée sur

toute sa largeur? N'étaient-ils pas maintenant séparés de leurs

amis? Tout cela, ils pouvaient le craindre.

Ils arrivèrent bientôt à la futaie, qu'ils avaient traversée la

veille. Des arbres, en grand nombre, gisaient sur le sol, les uns

brisés par le tronc, les autres déracinés, arrachés de cette terre

végétale dont la mince couche ne leur donnait pas un point d'appui

suffisant. Les feuilles envolées ne laissaient plus apercevoir que

de grimaçantes silhouettes, qui cliquetaient bruyamment au vent du

sud-est.

Deux milles après avoir dépassé ce taillis dévasté, le lieutenant

Hobson et le sergent Long arrivèrent au bord de l'entaille dont

ils n'avaient pu reconnaître les dimensions dans l'obscurité. Ils

l'examinèrent avec soin. C'était une fracture large de cinquante

pieds environ, coupant le littoral à mi-chemin à peu près du cap

Michel et de l'ancien port Barnett, et formant une sorte

d'estuaire qui s'étendait à plus d'un mille et demi dans

l'intérieur. Qu'une nouvelle tempête provoquât l'agitation de la

mer, et l'entaille s'ouvrirait de plus en plus.

Le lieutenant Hobson, s'étant rapproché du littoral, vit, en ce

moment, un énorme glaçon qui se détachait de l'île et s'en allait

à la dérive.

«Oui! murmura le sergent Long, c'est là le danger!»

Tous deux revinrent alors d'un pas rapide dans l'ouest, afin de

tourner l'énorme entaille, et, à partir de ce point, ils se

dirigèrent directement vers le Fort-Espérance.

Ils n'observèrent aucun autre changement sur leur route. À quatre

heures, ils franchissaient la poterne de l'enceinte et trouvaient

tous leurs compagnons vaquant à leurs occupations habituelles.

Jasper Hobson dit à ses hommes qu'il avait voulu une dernière

fois, avant l'hiver, chercher quelque trace du convoi promis par

la capitaine Craventy, mais que ses recherches avaient été vaines.

«Allons, mon lieutenant, dit Marbre, je crois qu'il faut renoncer

définitivement, pour cette année du moins, à voir nos camarades du

Fort-Reliance?

-- Je le crois aussi, Marbre», répondit simplement Jasper Hobson,

et il rentra dans la salle commune.

Mrs. Paulina Barnett et Madge furent mises au courant des deux

faits qui avaient marqué l'exploration du lieutenant: l'apparition

du feu, l'audition du cri. Jasper Hobson affirma que ni son

sergent ni lui n'avaient pu être le jouet d'une illusion. Le feu

avait été réellement vu, le cri réellement entendu. Puis, après

mûres réflexions, tous furent d'accord sur ce point: qu'un navire

en détresse avait passé pendant la nuit en vue de l'île, mais que

l'île ne s'était point approchée du continent américain.

Cependant, avec le vent du sud-est, le ciel se nettoyait

rapidement et l'atmosphère se dégageait des vapeurs qui

l'obscurcissaient. Jasper Hobson put espérer, non sans raison, que

le lendemain il serait à même de faire son point.

En effet, la nuit fut plus froide, et une neige fine tomba, qui

couvrit tout le territoire de l'île. Le matin, en se levant,

Jasper Hobson put saluer ce premier symptôme de l'hiver.

On était au 2 septembre. Le ciel se dégagea peu à peu des vapeurs

qui l'embrumaient. Le soleil parut. Le lieutenant l'attendait. À

midi, il fit une bonne observation de latitude, et, vers deux

heures, un calcul d'angle horaire qui lui donna sa longitude.

Le résultat de ses observations fut:

Latitude: 70° 57';

Longitude: 170° 30'.

Ainsi donc, malgré la violence de l'ouragan, l'île errante s'était

à peu près maintenue sur le même parallèle. Seulement, le courant

l'avait encore reportée dans l'ouest. En ce moment, elle se

trouvait par le travers du détroit de Behring, mais à quatre cents

milles, au moins, dans le nord du cap Oriental et du cap du

Prince-de-Galles, qui marquent la partie la plus resserrée du

détroit.

Cette nouvelle situation était plus grave. L'île se rapprochait

chaque jour de ce dangereux courant du Kamtchatka qui, s'il la

saisissait dans ses eaux rapides, pouvait l'entraîner loin vers le

nord. Évidemment, avant peu, son destin serait décidé: ou elle

s'immobiliserait entre les deux courants contraires, en attendant

que la mer se solidifiât autour d'elle, ou elle irait se perdre

dans les solitudes des régions hyperboréennes!

Jasper Hobson, très péniblement affecté, mais voulant cacher ses

inquiétudes, rentra seul dans sa chambre et ne parut plus de la

journée. Ses cartes sous les yeux, il employa tout ce qu'il

possédait d'invention, d'ingéniosité pratique, à imaginer quelque

solution.

La température, pendant cette journée, s'abaissa de quelques

degrés encore, et les brumes qui s'étaient levées le soir, au-

dessus de l'horizon du sud-est, retombèrent en neige pendant la

nuit suivante. Le lendemain, la couche blanche s'étendait sur une

hauteur de deux pouces. L'hiver approchait enfin.

Ce jour-là, 3 septembre, Mrs. Paulina Barnett résolut de visiter

sur une distance de quelques milles cette portion du littoral qui

s'étendait entre le cap Bathurst et le cap Esquimau. Elle voulait

reconnaître les changements que la tempête avait pu produire

pendant les jours précédents. Très certainement, si elle eût

proposé au lieutenant Hobson de l'accompagner dans cette

exploration, celui-ci l'eût fait sans hésiter. Mais ne voulant pas

l'arracher à ses préoccupations, elle se décida à partir sans lui,

en emmenant Madge avec elle. Il n'y avait, d'ailleurs, aucun

danger à craindre. Les seuls animaux réellement redoutables, les

ours, semblaient avoir tous abandonné l'île à l'époque du

tremblement de terre. Deux femmes pouvaient donc, sans imprudence,

se hasarder aux environs du cap pour une excursion qui ne devait

durer que quelques heures.

Madge accepta sans faire aucune réflexion la proposition de Mrs.

Paulina Barnett, et toutes deux, sans avoir prévenu personne, dès

huit heures du matin, armées du simple couteau à neige, la gourde

et le bissac au côté, elles se dirigèrent vers l'ouest, après

avoir descendu les rampes du cap Bathurst.

Déjà le soleil se traînait languissamment au-dessus de l'horizon,

car il ne s'élevait dans sa culmination que de quelques degrés à

peine. Mais ses obliques rayons étaient clairs, pénétrants, et ils

fondaient encore la légère couche de neige en de certains endroits

directement exposés à leur action dissolvante.

Des oiseaux nombreux, ptarmigans, guillemots, puffins, des oies

sauvages, des canards de toutes espèces, voletaient par bandes et

animaient le littoral. L'air était rempli du cri de ces volatiles,

qui couraient incessamment du lagon à la mer, suivant que les eaux

douces ou les eaux salées les attiraient.

Mrs. Paulina Barnett put observer alors combien les animaux à

fourrures, martres, hermines, rats musqués, renards, étaient

nombreux aux environs du Fort-Espérance. La factorerie eût pu sans

peine remplir ses magasins. Mais à quoi bon, maintenant! Ces

animaux inoffensifs, comprenant qu'on ne les chasserait pas,

allaient, venaient sans crainte jusqu'au pied même de la palissade

et se familiarisaient de plus en plus. Sans doute, leur instinct

leur avait appris qu'ils étaient prisonniers dans cette île,

prisonniers comme ses habitants, et un sort commun les

rapprochait. Mais chose assez singulière et que Mrs. Paulina

Barnett avait parfaitement remarquée, c'est que Marbre et Sabine,

ces deux enragés chasseurs, obéissaient sans aucune contrainte aux

ordres du lieutenant qui leur avait prescrit d'épargner absolument

les animaux à fourrures, et ils ne semblaient pas éprouver le

moindre désir de saluer d'un coup de fusil ce précieux gibier.

Renards et autres n'avaient pas encore, il est vrai, leur robe

hivernale, ce qui en diminuait notablement la valeur, mais ce

motif ne suffisait pas à expliquer l'extraordinaire indifférence

des deux chasseurs à leur endroit.

Cependant, tout en marchant d'un bon pas, Mrs. Paulina Barnett et

Madge, causant de leur étrange situation, observaient

attentivement la lisière de sable qui formait le rivage. Les

dégâts que la mer y avait causés récemment étaient très visibles.

Des éboulis nouvellement faits laissaient voir çà et là des

cassures neuves, parfaitement reconnaissables. La grève, rongée en

certaines places, s'était même abaissée dans une inquiétante

proportion, et, maintenant, les longues lames s'étendaient là où

le rivage accore leur opposait autrefois une insurmontable

barrière. Il était évident que quelques portions de l'île

s'étaient enfoncées et ne faisaient plus qu'affleurer le niveau

moyen de l'Océan.

«Ma bonne Madge, dit Mrs. Paulina Barnett, en montrant à sa

compagne de vastes étendues du sol sur lesquelles les vagues

couraient en déferlant, notre situation a empiré pendant cette

funeste tempête! Il est certain que le niveau général de l'île

s'abaisse peu à peu! Notre salut n'est plus, désormais, qu'une

question de temps! L'hiver arrivera-t-il assez vite? Tout est là!

-- L'hiver arrivera, ma fille, répondit Madge avec son

inébranlable confiance. Voici déjà deux nuits que la neige tombe.

Le froid commence à se faire là-haut, dans le ciel, et j'imagine

volontiers que c'est Dieu qui nous l'envoie.

-- Tu as raison, Madge, reprit la voyageuse, il faut avoir

confiance. Nous autres femmes, qui ne cherchons pas la raison

physique des choses, nous devons ne pas désespérer là où des

hommes instruits désespéreraient peut-être. C'est une grâce

d'état. Malheureusement, notre lieutenant ne peut raisonner comme

nous. Il sait le pourquoi des faits, il réfléchit, il calcule, il

mesure le temps qui nous reste, et je le vois bien près de perdre

tout espoir!

-- C'est pourtant un homme énergique, un coeur courageux, répondit

Madge.

-- Oui, ajouta Mrs. Paulina Barnett, et il nous sauvera, si notre

salut est encore dans la main de l'homme!»

À neuf heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge avaient franchi une

distance de quatre milles. Plusieurs fois, il leur fallut

abandonner la ligne du rivage et remonter à l'intérieur de l'île,

afin de tourner des portions basses du sol déjà envahies par les

lames. En de certains endroits, les dernières traces de la mer,

étaient portées à une distance d'un demi-mille, et, là,

l'épaisseur de l'icefield devait être singulièrement réduite. Il

était donc à craindre qu'il ne cédât sur plusieurs points, et que,

par suite de cette fracture, il ne formât des anses ou des baies

nouvelles sur le littoral.

À mesure qu'elle s'éloignait du Fort-Espérance, Mrs. Paulina

Barnett remarqua que le nombre des animaux à fourrures diminuait

singulièrement. Ces pauvres bêtes se sentaient évidemment plus

rassurées par la présence de l'homme, dont jusqu'ici elles

redoutaient l'approche, et elles se massaient plus volontiers aux

environs de la factorerie. Quant aux fauves que leur instinct

n'avait point entraînés en temps utile hors de cette île

dangereuse, ils devaient être rares. Cependant, Mrs. Paulina

Barnett et Madge aperçurent quelques loups errant au loin dans la

plaine, sauvages carnassiers que le danger commun ne semblait pas

avoir encore apprivoisés. Ces loups, d'ailleurs, ne s'approchèrent

pas et disparurent bientôt derrière les collines méridionales du

lagon.

«Que deviendront, demanda Madge, ces animaux emprisonnés comme

nous dans l'île, et que feront-ils, lorsque toute nourriture leur

manquera et que l'hiver les aura affamés?

-- Affamés! ma bonne Madge, répondit Mrs. Paulina Barnett. Va,

crois-moi, nous n'avons rien à craindre d'eux! La nourriture ne

leur fera pas défaut, et toutes ces martres, ces hermines, ces

lièvres polaires que nous respectons, seront pour eux une proie

assurée. Nous n'avons donc point à redouter leurs agressions! Non!

Le danger n'est pas là! Il est dans ce sol fragile qui

s'effondrera, qui peut s'effondrer à tout instant sous nos pieds.

Tiens, Madge, vois comme en cet endroit la mer s'avance à

l'intérieur de l'île! Elle couvre déjà toute une partie de cette

plaine, que ses eaux, relativement chaudes encore, rongeront à la

fois et en dessus et en dessous! Avant peu, si le froid ne

l'arrête, cette mer aura rejoint le lagon, et nous perdrons notre

lac, après avoir perdu notre port et notre rivière!

-- Mais si cela arrivait, dit Madge, ce serait véritablement un

irréparable malheur!

-- Et pourquoi cela, Madge? demanda Mrs. Paulina Barnett, en

regardant sa compagne.

-- Mais parce que nous serions absolument privés d'eau douce!

répondit Madge.

-- Oh! l'eau douce ne nous manquera pas, ma bonne Madge! La pluie,

la neige, la glace, les icebergs de l'Océan, le sol même de l'île

qui nous emporte, tout cela, c'est de l'eau douce! Non! je te le

répète! non! Le danger n'est pas là!»

Vers dix heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge se trouvaient à la

hauteur du cap Esquimau, mais à deux milles au moins à l'intérieur

de l'île, car il avait été impossible de suivre le littoral,

profondément rongé par la mer. Les deux femmes, un peu fatiguées

d'une promenade allongée par tant de détours, résolurent de se

reposer pendant quelques instants avant de reprendre la route du

Fort-Espérance. En cet endroit s'élevait un petit taillis de

bouleaux et d'arbousiers qui couronnait une colline peu élevée. Un

monticule, garni d'une mousse jaunâtre, et que son exposition

directe aux rayons du soleil avait dégagé de neige, leur offrait

un endroit propice pour une halte.

Mrs. Paulina Barnett et Madge s'assirent l'une à côté de l'autre,

au pied d'un bouquet d'arbres, le bissac fut ouvert, et elles

partagèrent en soeurs leur frugal repas. Une demi-heure plus tard,

Mrs. Paulina Barnett, avant de reprendre vers l'est le chemin de

la factorerie, proposa à sa compagne de remonter jusqu'au littoral

afin de reconnaître l'état actuel du cap Esquimau. Elle désirait

savoir si cette pointe avancée avait résisté ou non aux assauts de

la tempête. Madge se déclara prête à accompagner sa fille partout

où il lui plairait d'aller, lui rappelant toutefois qu'une

distance de huit à neuf milles les séparait alors du cap Bathurst,

et qu'il ne fallait pas inquiéter le lieutenant Hobson par une

trop longue absence.

Cependant, Mrs. Paulina Barnett, mue par quelque pressentiment

sans doute, persista dans son idée, et elle fit bien, comme on le

verra par la suite. Ce détour, au surplus, ne devait guère

accroître que d'une demi-heure la durée totale de l'exploration.

Mrs. Paulina Barnett et Madge se levèrent donc et se dirigèrent

vers le cap Esquimau.

Mais les deux femmes n'avaient pas fait un quart de mille, que la

voyageuse, s'arrêtant soudain, montrait à Madge des traces

régulières, très nettement imprimées sur la neige. Or, ces

empreintes avaient été faites récemment et ne dataient pas de plus

de neuf à dix heures, sans quoi la dernière tombée de neige qui

s'était opérée dans la nuit les eût évidemment recouvertes.

«Quel est l'animal qui a passé là? demanda Madge.

-- Ce n'est point un animal, répondit Mrs. Paulina Barnett en se

baissant afin de mieux observer les empreintes. Un animal

quelconque, marchant sur ses quatre pattes, laisse des traces

différentes de celles-ci. Vois, Madge, ces empreintes sont

identiques, et il est aisé de voir qu'elles ont été faites par un

pied humain!

-- Mais qui pourrait être venu ici? répondit Madge. Pas un soldat,

pas une femme n'a quitté le fort, et puisque nous sommes dans une

île... Tu dois te tromper, ma fille. Au surplus, suivons ces

traces et voyons où elles nous conduiront.»

Mrs. Paulina Barnett et Madge reprirent leur marche, observant

attentivement les empreintes. Cinquante pas plus loin, elles

s'arrêtèrent encore.

«Tiens... vois, Madge, dit la voyageuse, en retenant sa compagne,

et dis si je me suis trompée!»

Auprès des traces de pas et sur un endroit où la neige avait été

assez récemment foulée par un corps pesant, on voyait très

visiblement l'empreinte d'une main.

«Une main de femme ou d'enfant! s'écria Madge.

-- Oui! répondit Mrs. Paulina Barnett, un enfant ou une femme,

épuisé, souffrant, à bout de force, est tombé... Puis, ce pauvre

être s'est relevé, a repris sa marche... Vois! les traces

continuent... plus loin il y a encore eu des chutes!...

-- Mais qui? qui? demanda Madge.

-- Que sais-je? répondit Mrs. Paulina Barnett. Peut-être quelque

infortuné emprisonné comme nous depuis trois ou quatre mois sur

cette île? Peut-être aussi quelque naufragé jeté sur le rivage

pendant cette tempête... Rappelle-toi ce feu, ce cri, dont nous

ont parlé le sergent Long et le lieutenant Hobson!... Viens,

viens. Madge, nous avons peut-être quelque malheureux à

sauver!...»

Et Mrs. Paulina Barnett, entraînant sa compagne, suivit en courant

cette voie douloureuse imprimée sur la neige, et sur laquelle elle

trouva bientôt quelques gouttes de sang.

«Quelque malheureux à sauver!» avait dit la compatissante et

courageuse femme! Avait-elle donc oublié que sur cette île, à demi

rongée par les eaux, destinée à s'abîmer tôt ou tard dans l'Océan,

il n'y avait de salut ni pour autrui, ni pour elle?

Les empreintes laissées sur le sol se dirigeaient vers le cap

Esquimau. Mrs. Paulina Barnett et Madge les suivaient

attentivement mais bientôt les taches de sang se multiplièrent et

les traces de pas disparurent. Il n'y avait plus qu'un sentier

irrégulier tracé sur la neige. À partir de ce point, le malheureux

être n'avait plus eu la force de se porter. Il s'était avancé en

rampant, se traînant, se poussant des mains et des jambes. Des

morceaux de vêtements déchirés se voyaient çà et là. C'étaient des

fragments de peau de phoque et de fourrure.

«Allons! allons!» répétait Paulina Barnett, dont le coeur battait

à se rompre.

Madge la suivait. Le cap Esquimau n'était plus qu'à cinq cents

pas. On le voyait qui se dessinait un peu au-dessus de la mer sur

le fond du ciel. Il était désert.

Évidemment, les traces suivies par les deux femmes se dirigeaient

droit sur le cap. Mrs. Paulina Barnett et Madge, toujours courant,

les remontèrent jusqu'au bout. Rien encore, rien. Mais ces

empreintes, au pied même du cap, à la base du monticule qui le

formait, tournaient sur la droite et traçaient un sentier vers la

mer.

Mrs. Paulina Barnett s'élança vers la droite, mais au moment où

elle débouchait sur le rivage, Madge, qui la suivait et portait un

regard inquiet autour d'elle, la retint de la main.

«Arrête! lui dit-elle.

-- Non, Madge, non! s'écria Mrs. Paulina Barnett, qu'une sorte

d'instinct entraînait malgré elle.

-- Arrête, ma fille, et regarde!» répondit Madge, en retenant plus

énergiquement sa compagne.

À cinquante pas du cap Esquimau, sur la lisière même du rivage,

une masse blanche, énorme, s'agitait en poussant des grognements

formidables.

C'était un ours polaire, d'une taille gigantesque. Les deux

femmes, immobiles, le considérèrent avec effroi. Le gigantesque

animal tournait autour d'une sorte de paquet de fourrure étendu

sur la neige; puis il le souleva, il le laissa retomber, il le

flaira. On eût pris ce paquet pour le corps inanimé d'un morse.

Mrs. Paulina Barnett et Madge ne savaient que penser, ne savaient

si elles devaient marcher en avant, quand, dans un mouvement

imprimé à ce corps, une espèce de capuchon se rabattit de sa tête,

et de longs cheveux bruns se déroulèrent.

«Une femme! s'écria Mrs. Paulina Barnett, qui voulut s'élancer

vers cette infortunée, voulant à tout prix reconnaître si elle

était vivante ou morte!

-- Arrête! dit encore Madge, en la retenant. Arrête! Il ne lui

fera pas de mal!»

L'ours, en effet, regardait attentivement ce corps, se contentant

de le retourner, et ne songeant aucunement à le déchirer de ses

formidables griffes. Puis il s'en éloignait et s'en rapprochait de

nouveau. Il paraissait hésiter sur ce qu'il devait faire. Il

n'avait point aperçu les deux femmes qui l'observaient avec une

anxiété terrible!

Soudain, un craquement se produisit. Le sol éprouva comme une

sorte de tremblement. On eût pu croire que le cap Esquimau

s'abîmait tout entier dans la mer.

C'était un énorme morceau de l'île, qui se détachait du rivage, un

vaste glaçon dont le centre de gravité s'était déplacé par un

changement de pesanteur spécifique, et qui s'en allait à la

dérive, entraînant l'ours et le corps de la femme!

Mrs. Paulina Barnett jeta un cri et voulut s'élancer vers ce

glaçon, avant qu'il n'eût été entraîné au large.

«Arrête, arrête encore, ma fille!» répéta froidement Madge, qui la

serrait d'une main convulsive.

Au bruit produit par la rupture du glaçon, l'ours avait reculé

soudain; poussant alors un grognement formidable, il abandonna le

corps et se précipita vers le côté du rivage dont il était déjà

séparé par une quarantaine de pieds; comme une bête effarée, il

fit en courant le tour de l'îlot, laboura le sol de ses griffes,

fit voler autour de lui la neige et le sable, et revint près du

corps inanimé.

Puis, à l'extrême stupéfaction des deux femmes, l'animal,

saisissant ce corps par ses vêtements, le souleva de sa gueule,

gagna le bord du glaçon qui faisait face au rivage de l'île, et se

précipita à la mer.

En quelques brasses, l'ours, robuste nageur comme le sont tous ses

congénères des régions arctiques, eut atteint le rivage de l'île.

Un vigoureux effort lui permit de prendre pied sur le sol, et, là,

il déposa le corps qu'il avait emporté.

En ce moment, Mrs. Paulina Barnett ne put se contenir, et sans

songer au danger de se trouver face à face avec le redoutable

carnassier, elle échappa à la main de Madge et s'élança vers le

rivage.

L'ours, la voyant, se redressa sur ses pattes de derrière et vint

droit à elle. Toutefois, à dix pas, il s'arrêta, il secoua son

énorme tête; puis, comme s'il eût perdu sa férocité naturelle sous

l'influence de cette terreur qui semblait avoir métamorphosé toute

la faune de l'île, il se retourna, poussa un grognement sourd, et

s'en alla tranquillement vers l'intérieur, sans même regarder

derrière lui.

Mrs. Paulina Barnett avait aussitôt couru vers ce corps étendu sur

la neige.

Un cri s'échappa de sa poitrine.

«Madge! Madge!» s'écria-t-elle.

Madge s'approcha et considéra ce corps inanimé.

C'était le corps de la jeune Esquimaude Kalumah!

Le pays des fourrures · 第 37 / 54 题