Deux coups de feu.
La première moitié du mois de septembre s'était écoulée. Si le
Fort-Espérance eût été situé au pôle même, c'est-à-dire vingt
degrés plus haut en latitude, le 21 du présent mois, la nuit
polaire l'aurait déjà enveloppé de ténèbres. Mais sur ce soixante-
dixième parallèle, le soleil allait se traîner circulairement au-
dessus de l'horizon pendant plus d'un mois encore. Déjà, pourtant,
la température se refroidissait sensiblement. Pendant la nuit, le
thermomètre tombait à trente et un degrés Fahrenheit (1° centigr.
au-dessous de zéro). De jeunes glaces se formaient çà et là, que
les derniers rayons solaires dissolvaient pendant le jour.
Quelques bourrasques de neige passaient au milieu des rafales de
pluie et du vent. La mauvaise saison était évidemment prochaine.
Mais les habitants de la factorerie pouvaient l'attendre sans
crainte. Les approvisionnements actuellement emmagasinés devaient
suffire et au-delà. La réserve de venaison sèche s'était accrue.
Une vingtaine d'autres morses avaient été tués. Mac Nap avait eu
le temps de construire une étable bien close, destinée aux rennes
domestiques, et en arrière de la maison, un vaste hangar qui
renfermait le combustible. L'hiver, c'est-à-dire la nuit, la
neige, la glace, le froid, pouvait venir. On était prêt à le
recevoir.
Mais après avoir pourvu aux besoins futurs des habitants du fort,
Jasper Hobson songea aux intérêts de la Compagnie. Le moment
arrivait où les animaux, revêtant la fourrure hivernale,
devenaient une proie précieuse. L'époque était favorable pour les
abattre à coups de fusil, en attendant que la terre, uniformément
couverte de neige, permît de leur tendre des trappes. Jasper
Hobson organisa donc les chasses. Sous cette haute latitude, on ne
pouvait compter sur le concours des Indiens, qui sont
habituellement les fournisseurs des factoreries, car ces indigènes
fréquentent des territoires plus méridionaux. Le lieutenant
Hobson, Marbre, Sabine et deux ou trois de leurs compagnons durent
donc chasser pour le compte de la Compagnie, et, on le pense, ils
ne manquèrent pas de besogne.
Une tribu de castors avait été signalée sur un affluent de la
petite rivière, à six milles environ dans le sud du fort. Ce fut
là que Jasper Hobson dirigea sa première expédition.
Autrefois le duvet de castor valait jusqu'à quatre cents francs le
kilogramme, au temps où la chapellerie l'employait communément;
mais, si l'utilisation de ce duvet a diminué, cependant les peaux,
sur les marchés de fourrures, conservent encore un prix élevé dans
une certaine proportion, parce que cette race de rongeurs,
impitoyablement traquée, tend à disparaître.
Les chasseurs se rendirent sur la rivière, à l'endroit indiqué.
Là, le lieutenant fit admirer à Mrs. Paulina Barnett les
ingénieuses dispositions prises par ces animaux pour aménager
convenablement leur cité sous-marine. Il y avait une centaine de
castors qui occupaient par couple des terriers creusés dans le
voisinage de l'affluent. Mais déjà ils avaient commencé la
construction de leur village d'hiver, et ils y travaillaient
assidûment.
En travers de ce ruisseau aux eaux rapides et assez profondes pour
ne point geler dans leurs couches inférieures, même pendant les
hivers les plus rigoureux, les castors avaient construit une
digue, un peu arquée en amont; cette digue était un solide
assemblage de pieux plantés verticalement, entrelacés de branches
flexibles et d'arbres ébranchés, qui s'y appuyaient
transversalement; le tout était lié, maçonné, cimenté avec de la
terre argileuse, que les pieds du rongeur avaient gâchée d'abord;
puis, sa queue aidant, -- une queue large et presque ovale,
aplatie horizontalement et recouverte de poils écailleux, -- cette
argile, disposée en pelote, avait uniformément revêtu toute la
charpente de la digue.
«Cette digue, madame, dit Jasper Hobson, a eu pour but de donner à
la rivière un niveau constant, et elle a permis aux ingénieurs de
la tribu d'établir en amont ces cabanes de forme ronde dont vous
apercevez le sommet. Ce sont de solides constructions que ces
huttes; leurs parois de bois et d'argile mesurent deux pieds
d'épaisseur, et elles n'offrent d'accès à l'intérieur que par une
étroite porte située sous l'eau, ce qui oblige chaque habitant à
plonger, quand il veut sortir de chez lui ou y rentrer, mais ce
qui assure, par là même, la sécurité de la famille. Si vous
démolissiez une de ces huttes, vous la trouveriez composée de deux
étages: un étage inférieur qui sert de magasin et dans lequel sont
entassées les provisions d'hiver, telles que branches, écorces,
racines, et un étage supérieur, que l'eau n'atteint pas, et dans
lequel le propriétaire vit avec sa petite maisonnée.
-- Mais je n'aperçois aucun de ces industrieux animaux, dit Mrs.
Paulina Barnett. Est-ce que la construction du village serait déjà
abandonnée?
-- Non, madame, reprit le lieutenant Hobson, mais en ce moment les
ouvriers se reposent et dorment, car ces animaux ne travaillent
que la nuit, et c'est dans leurs terriers que nous allons les
surprendre!»
Et, en effet, la capture de ces rongeurs ne présenta aucune
difficulté. Une centaine furent saisis dans l'espace d'une heure,
et parmi eux on en comptait quelques-uns d'une grande valeur
commerciale, attendu que leur fourrure était absolument noire. Les
autres présentaient un pelage soyeux, long, luisant, mais d'une
nuance rouge mêlée de marron, et sous ce pelage un duvet fin,
serré et gris d'argent. Les chasseurs revinrent au fort très
satisfaits du résultat de leur chasse. Les peaux de castor furent
emmagasinées et enregistrées sous la dénomination de «parchemins»
ou de jeunes castors, suivant leur prix.
Pendant tout le mois de septembre, et jusqu'à la mi-octobre, à peu
près, ces expéditions se poursuivirent et produisirent des
résultats favorables.
Des blaireaux furent pris, mais en petite quantité; on les
recherchait pour leur peau, qui sert à la garniture des colliers
de chevaux de trait, et pour leurs poils dont on fait des brosses
et des pinceaux. Ces carnivores, -- ce ne sont véritablement que
de petits ours, -- appartenaient à l'espèce des blaireaux-
carcajous qui sont particuliers à l'Amérique du Nord.
D'autres échantillons de la tribu des rongeurs, et presque aussi
industrieux que le castor, comptèrent pour un très haut chiffre
dans les magasins de la factorerie. C'étaient des rats musqués,
longs de plus d'un pied, queue déduite, et dont la fourrure est
assez estimée. On les prit au terrier, et sans peine, car ils
pullulaient avec cette abondance spéciale à leur espèce.
Quelques animaux de la famille des félins, les lynx, exigèrent
l'emploi des armes à feu. Ces animaux souples, agiles, à pelage
roux clair et tacheté de mouchetures noirâtres, redoutables même
aux rennes, ne sont à vrai dire que des loups-cerviers qui se
défendent bravement. Mais ni Marbre ni Sabine n'en étaient à leurs
premiers lynx, et ils tuèrent une soixantaine de ces animaux.
Quelques wolvérènes, assez beaux de fourrure, furent abattus aussi
dans les mêmes conditions.
Les hermines se montrèrent rarement. Ces animaux, qui font partie
de la tribu des martres, comme les putois, ne portaient pas leur
belle robe d'hiver, qui est entièrement blanche, sauf un point
noir au bout de la queue. Leur pelage était encore roux en dessus,
et d'un gris jaunâtre en dessous. Jasper Hobson avait donc
recommandé à ses compagnons de les épargner momentanément. Il
fallait attendre et les laisser «mûrir», pour employer
l'expression du chasseur Sabine, c'est-à-dire blanchir sous la
froidure de l'hiver. Quant aux putois, dont la chasse est fort
désagréable à cause de l'odeur fétide que ces animaux répandent et
qui leur a valu le nom qu'ils portent, on en prit un assez grand
nombre, soit en les traquant dans les trous d'arbre qui leur
servent de terriers, soit en les abattant à coups de fusil, quand
ils se glissaient entre les branches.
Les martres proprement dites furent l'objet d'une chasse toute
spéciale. On sait combien la peau de ces carnivores est estimée,
quoique à un degré inférieur à la zibeline, dont la riche fourrure
est noirâtre en hiver; mais cette zibeline ne fréquente que les
régions septentrionales de l'Europe et de l'Asie jusqu'au
Kamtchatka, et ce sont les Sibériens qui lui font la chasse la
plus active. Néanmoins, sur le littoral américain de la mer
arctique se rencontraient d'autres martres, dont les peaux ont
encore une très grande valeur, telles que le wison et le pékan,
autrement dits «martres du Canada».
Ces martres et ces visons, pendant le mois de septembre, ne
fournirent à la factorerie qu'un petit nombre de fourrures. Ce
sont des animaux très vifs, très agiles, au corps long et souple,
qui leur a valu la dénomination de «vermiformes». Et, en effet,
ils peuvent s'allonger comme un ver, et conséquemment se faufiler
par les plus étroites ouvertures. On comprend donc qu'ils puissent
échapper aisément aux poursuites des chasseurs. Aussi, pendant la
saison d'hiver, les prend-on plus facilement au moyen de trappes.
Marbre et Sabine n'attendaient que le moment favorable de se
transformer en trappeurs, et ils comprenaient bien qu'au retour du
printemps, ni les wisons ni les martres ne manqueraient dans les
magasins de la Compagnie.
Pour achever l'énumération des pelleteries dont le Fort-Espérance
s'enrichit pendant ces expéditions, il convient de parler des
renards bleus et des renards argentés, qui sont considérés sur les
marchés de Russie et d'Angleterre comme les plus précieux des
animaux à fourrure.
Au-dessus de tous se place le renard bleu, connu zoologiquement
sous le nom «d'isatis». Ce joli animal est noir de museau, cendré
ou blond foncé de poil, et nullement bleu, comme on pourrait le
croire; son pelage très long, très épais, très moelleux, est
admirable et possède toutes les qualités qui constituent la beauté
d'une fourrure: douceur, solidité, longueur du poil, épaisseur et
couleur. Le renard bleu est incontestablement le roi des animaux à
fourrure. Aussi sa peau vaut-elle six fois le prix de toute autre
peau, et un manteau appartenant à l'empereur de Russie, fait tout
entier avec des peaux du cou de renard bleu, qui sont les plus
belles, fut-il estimé, à l'exposition de Londres, en 1851, trois
mille quatre cents livres sterling[4].
Quelques-uns de ces renards avaient paru aux environs du cap
Bathurst, mais les chasseurs n'avaient pu s'en emparer, car ces
carnivores sont rusés, agiles, difficiles à prendre, mais on
réussit à tuer une douzaine de renards argentés dont le pelage,
d'un noir magnifique, est pointillé de blanc. Quoique la peau de
ces derniers ne vaille pas celle des renards bleus, c'est encore
une riche dépouille, qui trouve un haut prix sur les marchés de
l'Angleterre et de la Russie.
L'un de ces renards argentés était un animal superbe, dont la
taille surpassait un peu celle du renard commun. Il avait les
oreilles, les épaules, la queue d'un noir de fumée, mais la fine
extrémité de son appendice caudal et le haut de ses sourcils
étaient blancs.
Les circonstances particulières dans lesquelles ce renard fut tué
méritent d'être rapportées avec détail, car elles justifièrent
certaines appréhensions du lieutenant Hobson, ainsi que certaines
précautions défensives qu'il avait cru devoir prendre.
Le 24 septembre, dans la matinée, deux traîneaux avaient amené
Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant, le sergent Long, Marbre et
Sabine à la baie des Morses. Des traces de renards avaient été
reconnues, la veille, par quelques hommes du détachement, au
milieu de roches entre lesquelles poussaient de maigres
arbrisseaux, et certains indices indiscutables avaient trahi leur
passage. Les chasseurs, mis en appétit, s'occupèrent de retrouver
une piste qui leur promettait une dépouille de haut prix, et, en
effet, les recherches ne furent point vaines. Deux heures après
leur arrivée, un assez beau renard argenté gisait sans vie sur le
sol.
Deux ou trois autres de ces carnivores furent encore entrevus. Les
chasseurs se divisèrent alors. Tandis que Marbre et Sabine se
lançaient sur les traces d'un renard, le lieutenant Hobson, Mrs.
Paulina Barnett et le sergent Long essayaient de couper la
retraite à un autre bel animal qui cherchait à se dissimuler
derrière les roches.
Il fallut naturellement ruser avec ce renard, qui, se laissant à
peine voir, n'exposait aucune partie de son corps au choc d'une
balle.
Pendant une demi-heure, cette poursuite continua sans amener de
résultat. Cependant l'animal était cerné sur trois côtés, et la
mer lui fermait le quatrième. Il comprit bientôt le désavantage de
sa situation, et il résolut d'en sortir par un bond prodigieux,
qui ne laissait d'autre chance au chasseur que de le tirer au vol.
Il s'élança donc, franchissant une roche; mais Jasper Hobson le
guettait, et au moment où l'animal passait comme une ombre, il le
salua d'une balle.
Au même instant, un autre coup de feu éclatait, et le renard,
mortellement frappé, tombait à terre.
«Hurrah! hurrah! s'écria Jasper Hobson. Il est à moi!
-- Et à moi!» répondit un étranger, qui posa le pied sur le renard
à l'instant où le lieutenant y portait la main.
Jasper Hobson, stupéfait, recula. Il avait cru que la seconde
balle était partie du fusil du sergent, et il se trouvait en
présence d'un chasseur inconnu, dont le fusil fumait encore.
Les deux rivaux se regardèrent. Mrs. Paulina Barnett et son
compagnon arrivaient alors et étaient bientôt rejoints par Marbre
et Sabine, tandis qu'une douzaine d'hommes, tournant la falaise,
s'approchaient de l'étranger, qui s'inclina poliment devant la
voyageuse. C'était un homme de haute taille, offrant le type
parfait de ces «voyageurs canadiens» dont Jasper Hobson redoutait
si particulièrement la concurrence. Ce chasseur portait encore ce
costume traditionnel dont le romancier américain Washington Irving
a fait exactement la description: couverture disposée en forme de
capote, chemise de coton à raies, larges culottes de drap, guêtres
de cuir, mocassins de peau de daim, ceinture de laine bigarrée
supportant le couteau, le sac à tabac, la pipe et quelques
ustensiles de campement, en un mot, un habillement moitié
civilisé, moitié sauvage. Quatre de ses compagnons étaient vêtus
comme lui, mais moins élégamment. Les huit autres qui lui
servaient d'escorte étaient des Indiens Chippeways.
Jasper Hobson ne s'y méprit point. Il avait devant lui un
Français, ou tout au moins un descendant des Français du Canada,
et peut-être un agent des compagnies américaines chargé de
surveiller l'établissement de la nouvelle factorerie.
«Ce renard m'appartient, monsieur, dit le lieutenant Hobson, après
quelques moments de silence, pendant lequel son adversaire et lui
s'étaient regardés dans le blanc des yeux.
-- Il vous appartient si vous l'avez tué, répondit l'inconnu en
bon anglais, mais avec un léger accent étranger.
-- Vous vous trompez, monsieur, répondit assez vivement Jasper
Hobson, cet animal m'appartient, même au cas où votre balle
l'aurait tué et non la mienne!»
Un sourire dédaigneux accueillit cette réponse, grosse de toutes
les prétentions que la Compagnie s'attribuait sur les territoires
de la baie d'Hudson, de l'Atlantique au Pacifique.
«Ainsi, monsieur, reprit l'inconnu, en s'appuyant avec grâce sur
son fusil, vous regardez la Compagnie de la baie d'Hudson comme
étant maîtresse absolue de tout ce domaine du nord de l'Amérique?
-- Sans aucun doute, répondit le lieutenant Hobson, et si vous,
monsieur, comme je le suppose, vous appartenez à une association
américaine...
-- À la Compagnie des pelletiers de Saint-Louis, dit le chasseur
en s'inclinant.
-- Je crois, continua le lieutenant, que vous seriez fort empêché
de montrer l'acte qui lui accorde un privilège sur une partie
quelconque de ce territoire.
-- Actes! privilèges! fit dédaigneusement le Canadien, ce sont là
des mots de la vieille Europe qui résonnent mal en Amérique.
-- Aussi n'êtes-vous point en Amérique, mais sur le sol même de
l'Angleterre! répondit Jasper Hobson avec fierté.
-- Monsieur le lieutenant, répondit le chasseur en s'animant un
peu, ce n'est point le moment d'engager une discussion à ce sujet.
Nous connaissons quelles sont les prétentions de l'Angleterre en
général et de la Compagnie de la baie d'Hudson en particulier au
sujet des territoires de chasses; mais je crois que, tôt ou tard,
les événements modifieront cet état de choses, et que l'Amérique
sera américaine depuis le détroit de Magellan jusqu'au pôle Nord.
-- Je ne le crois pas, monsieur, répondit sèchement Jasper Hobson.
-- Quoi qu'il en soit, monsieur, reprit le Canadien, je vous
proposerai de laisser de côté la question internationale. Quelles
que soient les prétentions de la Compagnie, il est bien évident
que dans les portions les plus élevées du continent, et
principalement sur le littoral, le territoire appartient à qui
l'occupe. Vous avez fondé une factorerie au cap Bathurst, eh bien,
nous ne chasserons pas sur vos terres, et, de votre côté, vous
respecterez les nôtres, quand les pelletiers de Saint-Louis auront
créé quelque fort, en un autre point, sur les limites
septentrionales de l'Amérique.»
Le front du lieutenant se rida. Jasper Hobson savait bien que,
dans un avenir peu éloigné, la Compagnie de la baie d'Hudson
rencontrerait de redoutables rivaux jusqu'au littoral, que ses
prétentions à posséder tous les territoires du North-Amérique ne
seraient pas respectées, et qu'un échange de coups de fusil se
ferait entre les concurrents. Mais il comprit aussi, lui, que ce
n'était point le moment de discuter une question de privilèges, et
il vit sans déplaisir que le chasseur, très poli d'ailleurs,
transportait le débat sur un autre terrain.
«Quant à l'affaire qui nous divise, dit le voyageur canadien, elle
est de médiocre importance, monsieur, et je pense que nous devons
la trancher en chasseurs. Votre fusil et le mien ont un calibre
différent, et nos balles seront aisément reconnaissables. Que ce
renard appartienne donc à celui de nous deux qui l'aura
véritablement tué!»
La proposition était juste. La question de propriété touchant
l'animal abattu pouvait être ainsi résolue avec certitude.
Le cadavre du renard fut examiné. Il avait reçu les deux balles
des deux chasseurs, l'une au flanc, l'autre au coeur. Cette
dernière était la balle du Canadien.
«Cet animal est à vous, monsieur», dit Jasper Hobson, dissimulant
mal son dépit de voir cette magnifique dépouille passer à des
mains étrangères.
Le voyageur prit le renard, et, au moment où l'on pouvait croire
qu'il allait le charger sur son épaule et l'emporter, s'avançant
vers Mrs. Paulina Barnett:
«Les dames aiment les belles fourrures, lui dit-il. Peut-être, si
elles savaient au prix de quelles fatigues et souvent de quels
dangers on les obtient, peut-être en seraient-elles moins
friandes. Mais enfin elles les aiment. Permettez-moi donc, madame,
de vous offrir celle-ci en souvenir de notre rencontre.»
Mrs. Paulina Barnett hésitait à accepter, mais le chasseur
canadien avait offert cette magnifique fourrure avec tant de grâce
et de si bon coeur, qu'un refus eût été blessant pour lui.
La voyageuse accepta et remercia l'étranger.
Aussitôt celui-ci s'inclina devant Mrs. Paulina Barnett; puis il
salua les Anglais, et, ses compagnons le suivant, il disparut
bientôt entre les roches du littoral.
Le lieutenant et les siens reprirent la route du Fort-Espérance.
Mais Jasper Hobson s'en alla tout pensif. La situation du nouvel
établissement fondé par ses soins était maintenant connue d'une
compagnie rivale, et cette rencontre du voyageur canadien lui
laissait entrevoir de grosses difficultés pour l'avenir.