Le cercle polaire.
L'expédition continua de s'avancer vers le nord-ouest, mais le
tirage des traîneaux sur ce sol inégal fatiguait extrêmement les
chiens. Ces courageuses bêtes ne s'emportaient plus, elles que la
main de leurs conducteurs avait tant de peine à contenir au début
du voyage. On ne pouvait obtenir des attelages que huit à dix
milles par jour. Cependant, Jasper Hobson pressait autant que
possible la marche de son détachement. Il avait hâte d'arriver à
l'extrémité du lac du Grand-Ours et d'atteindre le Fort-
Confidence. Là, en effet, il comptait recueillir quelques
renseignements utiles à son expédition. Les Indiens qui
fréquentent les rives septentrionales du lac avaient-ils déjà
parcouru les parages voisins de la mer? L'océan Arctique était-il
libre à cette époque de l'année? C'étaient là de graves questions,
qui, résolues affirmativement, pouvaient fixer le sort de la
nouvelle factorerie.
La contrée que la petite troupe traversait alors était
capricieusement coupée d'un grand nombre de cours d'eau, pour la
plupart tributaires de deux fleuves importants qui, coulant du sud
au nord, vont se jeter dans l'océan Glacial arctique. Ce sont, à
l'ouest, le fleuve Mackenzie; à l'est, la Copper-mine-river. Entre
ces deux principales artères se dessinaient des lacs, des lagons,
des étangs nombreux. Leur surface, maintenant dégelée, ne
permettait déjà plus aux traîneaux de s'y aventurer. Dès lors,
nécessité de les tourner, ce qui accroissait considérablement la
longueur de la route.
Décidément, il avait raison, le lieutenant Hobson. L'hiver est la
véritable saison de ces pays hyperboréens, car il les rend plus
aisément praticables. Mrs. Paulina Barnett devait le reconnaître
en plus d'une occasion.
Cette région, comprise dans la Terre maudite, était, d'ailleurs,
absolument déserte, comme le sont presque tous les territoires
septentrionaux du continent américain. On a calculé, en effet, que
la moyenne de la population n'y donne pas un habitant par dix
milles carrés. Ces habitants sont, sans compter les indigènes déjà
très raréfiés, quelques milliers d'agents ou de soldats,
appartenant aux diverses compagnies de fourrures. Cette population
est plus généralement massée sur les districts du sud et aux
environs des factoreries. Aussi, nulle empreinte de pas humains ne
fut-elle relevée sur la route du détachement. Les traces,
conservées sur le sol friable, appartenaient uniquement aux
ruminants et aux rongeurs. Quelques ours furent aperçus, animaux
terribles, quand ils appartiennent aux espèces polaires.
Toutefois, la rareté de ces carnassiers étonnait Mrs. Paulina
Barnett. La voyageuse pensait, en s'en rapportant aux récits des
hiverneurs, que les régions arctiques devaient être très
fréquentées par ces redoutables animaux, puisque les naufragés ou
les baleiniers de la baie de Baffin comme ceux du Groënland et du
Spitzberg, sont journellement attaqués par eux, et c'est à peine
si quelques-uns se montraient au large du détachement.
«Attendez l'hiver, madame, lui répondait le lieutenant Hobson,
attendez le froid qui engendre la faim, et peut-être serez-vous
servie à souhait!»
Cependant, après un fatigant et long parcours, le 23 mai, la
petite troupe était enfin arrivée sur la limite du Cercle polaire.
On sait que ce parallèle, éloigné de 23° 27' 57'' du pôle nord,
forme cette limite mathématique à laquelle s'arrêtent les rayons
solaires, lorsque l'astre radieux décrit son arc dans l'hémisphère
opposée. À partir de ce point, l'expédition entrait donc
franchement sur les territoires des régions arctiques.
Cette latitude avait été relevée soigneusement au moyen des
instruments très précis que l'astronome Thomas Black et Jasper
Hobson maniaient avec une égale habileté. Mrs. Paulina Barnett,
présente à l'opération, apprit avec satisfaction qu'elle allait
enfin franchir le Cercle polaire. Amour-propre de voyageuse, bien
admissible, en vérité.
«Vous avez déjà passé les deux tropiques dans vos précédents
voyages, madame, lui dit le lieutenant, et vous voilà aujourd'hui
sur la limite du Cercle polaire. Peu d'explorateurs se sont ainsi
aventurés sous des zones si différentes! Les uns ont, pour ainsi
dire, la spécialité des terres chaudes, et l'Afrique et
l'Australie, principalement, forment le champ de leurs
investigations. Tels les Barth, les Burton, les Livingstone, les
Speck, les Douglas, les Stuart. D'autres, au contraire, se
passionnent, pour ces régions arctiques, encore si imparfaitement
connues, les Mackenzie, les Franklin, les Penny, les Kane, les
Parry, les Rae, dont nous suivons en ce moment les traces. Il
convient donc de féliciter Mrs. Paulina Barnett d'être une
voyageuse si cosmopolite.
-- Il faut tout voir, ou du moins tenter de tout voir, monsieur
Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett. Je crois que les
difficultés et les périls sont à peu près partout les mêmes, sous
quelque zone qu'ils se présentent. Si nous n'avons pas à craindre
sur ces terres arctiques les fièvres des pays chauds,
l'insalubrité des hautes températures et la cruauté des tribus de
race noire, le froid n'est pas un ennemi moins redoutable. Les
animaux féroces se rencontrent sous toutes les latitudes, et les
ours blancs, j'imagine, n'accueillent pas mieux les voyageurs que
les tigres du Tibet ou les lions de l'Afrique. Donc, au-delà des
Cercles polaires, mêmes dangers, mêmes obstacles qu'entre les deux
tropiques. Il y a là des régions qui se défendront longtemps
contre les tentatives des explorateurs.
-- Sans doute, madame, répondit Jasper Hobson, mais j'ai lieu de
penser que les contrées hyperboréennes résisteront plus longtemps.
Dans les régions tropicales, ce sont principalement les indigènes
dont la présence forme le plus insurmontable obstacle, et je sais
combien de voyageurs ont été victimes de ces barbares africains,
qu'une guerre civilisatrice réduira nécessairement un jour! Dans
les contrées arctiques ou antarctiques, au contraire, ce ne sont
point les habitants qui arrêtent l'explorateur, c'est la nature
elle-même, c'est l'infranchissable banquise, c'est le froid, le
cruel froid qui paralyse les forces humaines!
-- Vous croyez donc, monsieur Hobson, que la zone torride aura été
fouillée jusque dans ses territoires les plus secrets en Afrique
et en Australie avant que la zone glaciale ait été parcourue tout
entière?
-- Oui, madame, répondit le lieutenant, et cette opinion me semble
basée sur les faits. Les plus audacieux découvreurs des régions
arctiques, Parry, Penny, Franklin, Mac-Clure, Kane, Morton, ne se
sont pas élevés au-dessus du quatre vingt-troisième parallèle,
restant ainsi à plus de sept degrés du pôle. Au contraire,
l'Australie a été plusieurs fois explorée du sud au nord par
l'intrépide Stuart, et l'Afrique même, -- si redoutable à qui
l'affronte, -- fut totalement traversée par le docteur Livingstone
depuis la baie de Loanga jusqu'aux embouchures du Zambèze. On a
donc le droit de penser que les contrées équatoriales sont plus
près d'être reconnues géographiquement que les territoires
polaires.
-- Croyez-vous, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, que
l'homme puisse jamais atteindre le pôle même?
-- Sans aucun doute, madame, répondit Jasper Hobson, l'homme, --
ou la femme, ajouta-t-il en souriant. Cependant, il me semble que
les moyens employés jusqu'ici par les navigateurs afin de s'élever
jusqu'à ce point, auquel se croisent tous les méridiens du globe,
doivent être absolument modifiés. On parle de la mer libre que
quelques observateurs auraient entrevue. Mais cette mer, dégagée
de glaces, si elle existe toutefois, est difficile à atteindre, et
nul ne peut assurer, avec preuves à l'appui, qu'elle s'étende
jusqu'au pôle. Je pense, d'ailleurs, que la mer libre créerait
plutôt une difficulté qu'une facilité aux explorateurs. Pour moi,
j'aimerais mieux avoir à compter, pendant toute la durée du
voyage, sur un terrain solide, qu'il fût fait de roc ou de glace.
Alors, au moyen d'expéditions successives, je ferais établir des
dépôts de vivres et de charbons de plus en plus rapprochés du
pôle, et de cette façon, avec beaucoup de temps, beaucoup
d'argent, peut-être en sacrifiant bien des hommes à la solution de
ce grand problème scientifique, je crois que j'atteindrais cet
inaccessible point du globe.
-- Je partage votre opinion, monsieur Hobson, répondit Mrs.
Paulina Barnett, et, si jamais vous tentiez l'aventure, je ne
craindrais pas de partager avec vous fatigues et dangers, pour
aller planter au pôle nord le pavillon du Royaume-Uni! Mais, en ce
moment, tel n'est point notre but.
-- En ce moment, non, madame, répondit Jasper Hobson. Toutefois,
les projets de la Compagnie une fois réalisés, lorsque le nouveau
fort aura été élevé sur l'extrême limite du continent américain,
il est possible qu'il devienne un point de départ naturel pour
toute expédition dirigée vers le nord. D'ailleurs, si les animaux
à fourrures, trop vivement pourchassés, se réfugient au pôle, il
faudra bien que nous les suivions jusque là!
-- À moins que cette coûteuse mode des fourrures ne passe enfin,
répondit Mrs. Paulina Barnett.
-- Ah! madame, s'écria le lieutenant, il se trouvera toujours
quelque jolie femme qui aura envie d'un manchon de zibeline ou
d'une pèlerine de wison, et il faudra bien la satisfaire!
-- Je le crains, répondit en riant la voyageuse, et il est
probable, en effet, que le premier découvreur du pôle n'aura
atteint ce point qu'à la suite d'une martre ou d'un renard
argenté!
-- C'est ma conviction, madame, reprit Jasper Hobson. La nature
humaine est ainsi faite, et l'appât du gain entraînera toujours
l'homme plus loin et plus vite que l'intérêt scientifique.
-- Quoi! c'est vous qui parlez ainsi, vous, monsieur Hobson!
-- Mais ne suis-je pas un employé de la Compagnie de la Baie
d'Hudson, madame, et la Compagnie fait-elle autre chose que de
risquer ses capitaux et ses agents dans l'unique espoir
d'accroître ses bénéfices?
-- Monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, je crois vous
connaître assez pour affirmer qu'au besoin vous sauriez vous
dévouer corps et âme à la science. S'il fallait dans un intérêt
purement géographique vous élever jusqu'au pôle, je suis assurée
que vous n'hésiteriez pas. Mais, ajouta-t-elle en souriant, c'est
là une grosse question dont la solution est encore bien éloignée.
Pour nous, nous ne sommes encore arrivés qu'au Cercle polaire, et
j'espère que nous le franchirons sans trop de difficultés.
-- Je ne sais trop, madame, répondit Jasper Hobson, qui, en ce
moment, observait attentivement l'état de l'atmosphère. Le temps
depuis quelques jours devient menaçant. Voyez la teinte
uniformément grise du ciel. Toutes ces brumes ne tarderont pas à
se résoudre en neige, et, pour peu que le vent se lève, nous
pourrons bien être battus par quelque grosse tempête. J'ai
vraiment hâte d'être arrivé au lac du Grand-Ours!
-- Alors, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett en se
levant, ne perdons pas de temps, et donnez-nous le signal du
départ.»
Le lieutenant ne demandait point à être stimulé. Seul, ou
accompagné d'hommes énergiques comme lui, il eût poursuivi sa
marche en avant, sans perdre ni une nuit ni un jour. Mais il ne
pouvait obtenir de tous ce qu'il eût obtenu de lui-même. Il lui
fallait nécessairement compter avec les fatigues des autres, s'il
ne faisait aucun cas des siennes. Ce jour-là donc, par prudence,
il accorda quelques heures de repos à sa petite troupe, qui, vers
trois heures après-midi, reprit la route interrompue.
Jasper Hobson ne s'était point trompé en pressentant un changement
prochain dans l'état de l'atmosphère. Ce changement, en effet, ne
se fit pas attendre. Pendant cette journée, dans l'après-midi, les
brumes s'épaissirent et prirent une teinte jaunâtre d'un sinistre
aspect. Le lieutenant était assez inquiet, sans cependant rien
laisser paraître de son inquiétude, et, tandis que les chiens de
son traîneau le déplaçaient, non sans grandes fatigues, il
s'entretenait avec le sergent Long, que ces symptômes d'une
tempête ne laissaient pas de préoccuper.
Le territoire que le détachement traversait alors était
malheureusement peu propice au glissage des traîneaux. Ce sol,
très accidenté, raviné par endroits, tantôt hérissé de gros blocs
de granit, tantôt obstrué d'énormes icebergs à peine entamés par
le dégel, retardait singulièrement la marche des attelages et la
rendait très pénible. Les malheureux chiens n'en pouvaient plus,
et le fouet des conducteurs demeurait sans effet.
Aussi le lieutenant et ses hommes furent-ils fréquemment obligés
de mettre pied à terre, de renforcer l'attelage épuisé, de pousser
à l'arrière des traîneaux, de les soutenir même, lorsque les
brusques dénivellements du sol risquaient de les faire choir.
C'étaient, on le comprend, d'incessantes fatigues que chacun
supportait sans se plaindre. Seul, Thomas Black, absorbé,
d'ailleurs, dans son idée fixe, ne descendait jamais de son
véhicule, car sa corpulence se fût mal accommodée de ces pénibles
exercices.
Depuis que le Cercle polaire avait été franchi, le sol, on le
voit, s'était absolument modifié. Il était évident que quelque
convulsion géologique y avait semé ces blocs énormes. Cependant,
une végétation plus complète se manifestait maintenant à sa
surface. Non seulement des arbrisseaux et des arbustes, mais aussi
des arbres se groupaient sur le flanc des collines, là où quelque
encaissement les abritait contre les mauvais vents du nord.
C'étaient invariablement les mêmes essences, des pins, des sapins,
des saules, dont la présence attestait, dans cette terre froide,
une certaine force végétative. Jasper Hobson espérait bien que ces
produits de la flore arctique ne lui manqueraient pas lorsqu'il
serait arrivé sur les limites de la mer Glaciale. Ces arbres,
c'était du bois pour construire son fort, du bois pour en chauffer
les habitants. Chacun pensait comme lui en observant le contraste
que présentait cette région relativement moins aride, et les
longues plaines blanches qui s'étendaient entre le lac de
l'Esclave et le Fort-Entreprise.
À la nuit, la brume jaunâtre devint plus opaque. Le vent se leva.
Bientôt la neige tomba à gros flocons, et, en quelques instants,
elle eut recouvert le sol d'une nappe épaisse. En moins d'une
heure, la couche neigeuse eut atteint l'épaisseur d'un pied, et,
comme elle ne se solidifiait plus et restait à l'état de boue
liquide, les traîneaux n'avançaient plus qu'avec une extrême
difficulté. Leur avant recourbé s'engageait profondément dans la
masse molle, qui les arrêtait à chaque instant.
Vers huit heures du soir, le vent commença à souffler avec une
violence extrême. La neige, vivement chassée, tantôt précipitée
sur le sol, tantôt relevée dans l'air, ne formait plus qu'un épais
tourbillon. Les chiens, repoussés par la rafale, aveuglés par les
remous de l'atmosphère, ne pouvaient plus avancer. Le détachement
suivait alors une étroite gorge, pressée entre de hautes montagnes
de glace, à travers laquelle la tempête s'engouffrait avec une
incomparable puissance. Des morceaux d'icebergs, détachés par
l'ouragan, tombaient dans la passe et en rendaient la traversée
fort périlleuse. C'étaient autant d'avalanches partielles, dont la
moindre eût écrasé les traîneaux et ceux qui les montaient. Dans
de telles conditions, la marche en avant ne pouvait être
continuée. Jasper Hobson ne s'obstina pas plus longtemps. Après
avoir pris l'avis du sergent Long, il fit faire halte. Mais il
fallait trouver un abri contre le «chasse-neige», qui se
déchaînait alors. Cela ne pouvait embarrasser des hommes habitués
aux expéditions polaires. Jasper Hobson et ses compagnons savaient
comment se conduire en de telles conjonctures. Ce n'était pas la
première fois que la tempête les surprenait ainsi, à quelques
centaines de milles des forts de la Compagnie, sans qu'ils eussent
une hutte d'Esquimaux ou une cahute d'Indien pour abriter leur
tête.
«Aux icebergs! aux icebergs!» cria Jasper Hobson.
Le lieutenant fut compris de tous. Il s'agissait de creuser dans
ces masses glacées des «snow-houses», des maisons de neige, ou,
pour mieux dire, de véritables trous dans lesquels chacun se
blottirait pendant toute la durée de la tempête. Les haches et les
couteaux eurent vite fait d'attaquer la masse friable des
icebergs. Trois quarts d'heure après, une dizaine de tanières à
étroites ouvertures, qui pouvaient contenir chacune deux ou trois
personnes, étaient creusées dans l'épais massif. Quant aux chiens,
ils avaient été dételés et abandonnés à eux-mêmes. On se fiait à
leur sagacité, qui leur ferait trouver sous la neige un abri
suffisant.
Avant dix heures, tout le personnel de l'expédition était tapi
dans les «snow-houses». On s'était groupé par deux ou par trois,
chacun suivant ses sympathies. Mrs. Paulina Barnett, Madge et le
lieutenant Hobson occupaient la même hutte.
Thomas Black et le sergent Long s'étaient fourrés dans le même
trou. Les autres à l'avenant. Ces retraites étaient véritablement
chaudes, sinon confortables, et il faut savoir que les Indiens ou
les Esquimaux n'ont pas d'autres refuges, même pendant les plus
grands froids. Jasper Hobson et les siens pouvaient donc attendre
en sûreté la fin de la tempête, en ayant soin, toutefois, que
l'entrée de leur trou ne s'obstruât pas sous la neige. Aussi
avaient-ils la précaution de le déblayer de demi-heure en demi-
heure. Pendant cette tourmente, à peine le lieutenant et ses
soldats purent-ils mettre le pied au dehors. Fort heureusement,
chacun s'était muni de provisions suffisantes, et l'on put
supporter cette existence de castors, sans souffrir ni du froid ni
de la faim.
Pendant quarante-huit heures, l'intensité de la tempête continua
de s'accroître. Le vent mugissait dans l'étroite passe et
découronnait le sommet des icebergs. De grands fracas, vingt fois
répétés par les échos, indiquaient à quel point se multipliaient
les avalanches. Jasper Hobson pouvait craindre avec raison que sa
route entre ces montagnes ne fut, par la suite, hérissée
d'obstacles insurmontables. À ces fracas se mêlaient aussi des
rugissements sur la nature desquels le lieutenant ne se méprenait
pas, et il ne cacha point à la courageuse Mrs. Paulina Barnett que
des ours devaient rôder dans la passe. Mais très heureusement, ces
redoutables animaux, trop occupés d'eux-mêmes, ne découvrirent pas
la retraite des voyageurs. Ni les chiens, ni les traîneaux enfouis
sous une épaisse couche de neige, n'attirèrent leur attention, et
ils passèrent sans songer à mal.
La dernière nuit, celle du 25 au 26 mai, fut plus terrible encore.
La violence de l'ouragan devint telle que l'on put redouter un
bouleversement général des icebergs. On sentait, en effet, ces
énormes masses trembler sur leur base. Une mort affreuse eût
attendu les malheureux pris dans cet écrasement de montagnes. Les
blocs de glace craquaient avec un bruit effroyable, et déjà, par
de certaines oscillations, il s'y creusait des failles qui
devaient en compromettre la solidité. Cependant, aucun éboulement
ne se produisit. La masse entière résista, et vers la fin de la
nuit, par un de ces phénomènes fréquents dans les contrées
arctiques, la violence de la tourmente s'étant épuisée subitement
sous l'influence d'un froid assez rigoureux, le calme de
l'atmosphère se refit avec les premières lueurs du jour.