Mon bon Jean Nicolas, il neige toujours plus fort et mon thermomètre a
encore baissé! Est-ce parce qu’il dit vrai ou est-ce parce qu’en le
reprenant ce matin à la fenêtre, après avoir déjeuné, il a effleuré
l’épaule de ma tante? Je ne sais plus, mais je songe à brûler mes
chaises pour augmenter le feu de ma cheminée!
Pour comble de malheur, les souvenirs des mois passés que j’avais
évoqués depuis trois jours ont dû s’échapper de ma chambre comme un vol
de chauves-souris ou de corneilles de mauvais augure, car l’aggravation
d’humeur de ma tante ne peut s’expliquer autrement, et jamais ses
prévisions d’avenir n’ont pris un tour plus aimable.
Isolement et pauvreté, car il paraît que je suis pauvre; murailles de
pierre et murailles d’oubli, elle résume tout ce qui me sépare du reste
des humains avec une joie qu’elle ne parvient pas à cacher; et quand
elle découvre dans ses paroxysmes de gaieté ses longues tablettes où la
carie met des points de dominos, il me passe entre les deux épaules un
souvenir d’ogresse que je ne domine pas.
Tout n’est pas ombre cependant dans ses prévisions; elle a des mots
charmants quand elle me trace le tableau de nos deux vies se prolongeant
indéfiniment ainsi, et s’achevant toujours ensemble, et j’ai besoin,
dans ces cas-là, pour ne pas pleurer, de regarder la fenêtre et de
m’assurer qu’on n’y a point encore mis de ces barreaux qui empêchent les
petits oiseaux de s’envoler, quand ils n’ont plus ni courage ni force
quitte à mourir faute de grain sur la grande route.
Elle a bu à l’âcre source de la déception; bon gré mal gré, elle entend
que je m’y abreuve à mon tour! Et si le sort ne se charge pas de
l’exécution, elle se réserve de me tourner de ses propres mains le
gobelet de quassia amara où toute tisane devient amère... Sans doute,
les planètes qui ont tracé mon horoscope lui semblent trop indulgentes,
car elle se promet _in petto_ d’en effacer toutes les lignes d’or, afin
de réduire ma destinée bien juste au cadre de la sienne.
Mon Dieu! les bonnes gens de la Révolution n’en demandaient pas
davantage, après tout. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement que leur
misère devînt la misère commune, et pour être plus sûrs que personne ne
dînerait les jours où ils avaient faim, ils prenaient le rôti... Mais de
là à penser qu’une demoiselle d’Épine coiffât jamais le bonnet phrygien,
il y avait un monde!...
En attendant, je me remeuble. Un hasard fortuit m’a révélé ce que je
soupçonnais depuis longtemps, à savoir que mes fauteuils les plus
douillets et mes armoires les moins délabrées ornent aujourd’hui la
chambre de ma tante. Si fermé que soit le sanctuaire, la porte en était
restée battante, et un de ces coups de vent qui éparpillent les branches
de nos arbres comme des fétus sous le battoir l’a ouverte au moment où
je passais.
C’est un petit palais.
Ma tante a dû consacrer les deux années de mon absence à ouater son nid,
tant il semble moelleux; seulement, elle l’a fait avec la laine
d’autrui, comme un oiseau pillard, et je ne cherche plus les tapisseries
de la salle à manger ni les rares coussins du salon: je sais qu’elle
leur a fait un sort!...
Dans ces conditions, la délicatesse m’a paru hors de propos; aussi, me
suis-je mise à tirer chez moi tout ce qui n’a pas excédé la force de mes
bras doublés de ceux de Benoîte: quatre bras qui en valent six! Et mes
murs se repeuplent.
En revanche, les pièces intermédiaires se vident, et de l’aile gauche à
l’aile droite, ce n’est plus qu’un vaste désert où l’on chemine en se
guidant sur le feu de nos campements des deux extrémités. La salle à
manger reste le seul terrain commun; aussi en ai-je respecté la
vaisselle plate et toutes les chaises!... Les sièges, d’ailleurs, ne me
manquent plus, et j’en ai beaucoup, sinon de très variés.
Mes trois canapés, par exemple, sont tous pareils. Du chêne sculpté,
fouillé comme par des grignotements de souris, tant les détails des
reliefs en sont menus, et comme couverture de grandes tapisseries
vertes, où des belles dames et des chevaliers bardés de fer se débitent
des fadeurs dans un jardin dont les allées montent à pic.
Les bonnets pointus des châtelaines rejoignent souvent la cime des
arbres, et toutes les figures sont vues de profil, les faces exigeant
sans doute un travail trop difficile pour être brodées; mais l’ensemble
n’en est pas moins gai...
Je les ai rangés chacun dans un panneau, et ma chambre est si longue à
traverser, qu’en arrivant près de l’un, j’ai oublié comment était
l’autre. Depuis le premier, je devrais voir lever le soleil; du second,
je fais face au couchant, et du troisième, je verrais la lune, si la
lune se voyait encore; mais aujourd’hui, de tous les trois, je n’ai vu
que tomber la neige, et j’aurais voulu en posséder un quatrième pour
m’en aller pleurer dessus.
Mes tables ne se comptent plus; c’est ce que ma tante aime le moins, et
le choix en était innombrable. Il y en a de rondes, de carrées, de
toutes les formes et de toutes les couleurs, et «Un» qui a pris, j’en ai
peur, quelque chose de mes désirs errants, essaye sa niche sous chacune
d’elles successivement. Entre les pieds des plus petites, sa bonne
grosse carrure l’arrête, et il les entraîne avec des bonds de colère
quand il se sent pris, en faisant voler les petits tiroirs et en aboyant
comme un fou. Mais il me reviendra bientôt, je le sais, et je
retrouverai le tapis dont mes pieds n’ont jamais eu plus besoin; sans
cela, mon chien mériterait-il le nom que je lui ai donné depuis mon
retour, et qui signifie tant de choses dans son unique syllabe?
Autrefois, pendant toute sa petite enfance, je l’appelais Pataud, un nom
sans prétention que je lui avais choisi à cause de sa grâce un peu
lourde et de sa grosse tête; mais je me connais mieux en individus
aujourd’hui, et quand je me suis retrouvée ici, et qu’au bout de
quelques jours j’ai fait le compte des amis qui me restaient, qui
pensaient encore à moi et qui me le prouvaient... en tout et pour tout,
il y en avait un, un seul, et c’était lui!... De là son nom...
Pour en finir avec mon mobilier, je l’ai complété par six prie-Dieu
trouvés d’un bloc, qui ont des colonnes torses en chêne noir et des
coussins en velours cramoisi à glands d’or, où les genoux ont marqué
leur trace. Je m’abîme devant ces deux petits ronds, cherchant
l’histoire et les pensées de ceux qui les ont faits; mais je ne sens
qu’une affreuse odeur de poussière, d’où sortent des papillons qui
volent d’un air effaré, encore lourds de leur interminable
gourmandise!...
Un de ces prie-Dieu, rendu à sa destination première, est placé à
l’écart, et des autres, ma foi, j’ai dû faire tout ce qui me manquait:
des chaises basses, des chauffeuses, des rêveuses... qui ne se
distinguent d’ailleurs entre elles que par les noms que je leur donne,
mais qui me procurent l’illusion que je pourrais asseoir douze personnes
à la fois... si elles venaient.
Ma pauvre Benoîte perd son latin à tâcher de me distraire. Quand elle me
voit au dernier point de la mélancolie, elle emploie son grand moyen, et
elle me dit tout bas en guignant la porte pour se préserver des
surprises:
--Veux-tu faire des crêpes, ma Colette?
Mais je me lasse vite d’arroser le feu avec la pâte et mes doigts avec
le beurre, et je m’assieds sur l’âtre pendant qu’elle reprend ma place.
Parfois aussi elle essaye de me mettre entre les mains son tricot, une
chausse interminable dont je compte les mailles sans me déranger, mais
je n’aime pas plus à travailler qu’à cuisiner, et la bonne vieille en
vient à recommencer ses contes de nourrice pour me faire rire. «Il y
avait une fois un roi et une reine...» Mais, pour Dieu! où donc
sont-ils, ce roi et cette reine; et puisqu’ils n’avaient pas d’enfants,
que ne m’ont-ils pas adoptée pour fille?...