XXXI

La journée du lendemain fut claire et superbe; on aurait dit que la

Manche s'était mise en frais pour les voyageurs étrangers qui lui

rendaient leur dernière visite.

La calèche qui contenait la princesse et sa petite famille roulait

rapidement sur la route d'Étretat; mais ceux qui l'occupaient

n'accordaient pas grande attention au joli pays qu'ils traversaient.

Chacun était préoccupé de ses pensées, plus noires que roses, et le

voyage se fit en silence.

La princesse commençait à se demander si depuis plusieurs mois on

ne se moquait pas d'elle, et ses soupçons se portaient non pas sur

Ariadne, ni sur Ladof, mais sur sa propre fille.

L'équipée de cette dernière à l'institut lui était revenue en

mémoire. Elle se disait que le caractère d'Olga la poussant

inévitablement vers tout ce qui était hasardeux, rien n'était plus

plausible qu'un petit complot, arrangé en cachette pour lui faire

accepter Ladof comme gendre.

Mais à quoi bon tant de détours? La princesse avait aimé son mari,

non parce qu'il était prince, mais parce qu'il était à ses yeux le

seul être digne d'être aimé. Elle eût donc consenti, sans trop de

résistance, au mariage de sa fille avec n'importe quel homme du

monde, pourvu qu'il eût les qualités morales qui commandent l'estime,

et les apparences extérieures qui justifient un mariage que les gens

avides appelleraient mal proportionné. Constantin Ladof possédait

à un degré suffisant ces qualités et ces apparences; qu'est-ce qui

pouvait empêcher Olga de dire à sa mère qu'elle le désirait pour

époux?

La princesse regardait le pâle visage d'Ariadne assise auprès d'elle,

et se demandait quelle douleur avait ravagé ses traits harmonieux.

Si elle aimait Ladof, qu'attendait-il pour se déclarer?...

Le résultat de ses réflexions fut qu'il fallait en finir le jour même.

Les voyageurs descendirent la route qui conduit au village d'Étretat.

Cette rampe douce, ornée de maisons superbes, alors désertes, bordée

de fleurs tardives dans les grands jardins en pente, les conduisit

jusqu'au fond de la vallée. Le déjeuner était commandé d'avance; on

s'assit autour de la table, mais personne ne fit honneur au repas.

Quand le dessert fut enlevé, la princesse jeta sa serviette avec un

mouvement d'impatience. Olga frémit. Elle avait appris à connaître

assez sa mère pour savoir qu'un orage terrible les menaçait.

--Allez voir la falaise, puisqu'il paraît que c'est curieux, dit la

princesse, et elle ajouta plus bas en indiquant Ariadne qui était

déjà sur le seuil de la porte: Finissez-en, monsieur Ladof, cette

situation est intolérable.

Les deux coupables sortirent la tête basse. Un moment après, la

princesse les vit partir et tourner à droite, afin de jeter un coup

d'œil d'ensemble sur la falaise opposée, avant d'aller l'examiner

en détail.

Elle ne put retenir un sourire de mère heureuse à la vue de sa fille.

Olga marchait en avant avec son pas délibéré; ses longues nattes,

qu'en voyage elle ne prenait pas la peine de relever avec un peigne,

flottaient jusque bien au delà de sa ceinture. Son pas alerte,

son port agile faisaient un étrange contraste avec l'air alangui

d'Ariadne.

Malgré les quelques mois qu'elle avait de plus, elle paraissait

un oiseau heureux et insouciant, tandis qu'Ariadne avait reçu sur

son visage et sur toute sa personne l'empreinte que la vie laisse

impitoyablement sur ceux pour lesquels elle n'a point de clémence.

--Enfin, pensa la princesse en rentrant dans l'hôtel, quand ils

reviendront, tout sera éclairci.

Constantin avait offert son bras à Ariadne, sur un signe d'Olga;

celle-ci avait accepté avec toute la réserve qu'elle apportait

désormais dans leurs relations; elle avait accepté pour éviter sous

les yeux de la princesse une explication douloureuse et superflue

que son refus n'eût pas manqué de provoquer; mais, aussitôt qu'ils

furent hors de vue, elle retira son bras, en disant qu'elle aimait

mieux marcher seule.

Un guide vint s'offrir, on le refusa; les jeunes gens voulaient

causer librement, et d'ailleurs on leur avait assuré que, de ce côté,

la falaise ne présentait aucun danger.

Ils montèrent en silence, et, une fois arrivés au point culminant,

loin des yeux et des oreilles, sans s'inquiéter du paysage, Olga

tourna le dos à la mer et s'adressa à Ariadne.

--Chère amie, lui dit-elle en lui prenant la main, je suis bien

coupable; j'ai manqué de confiance envers toi; et pourtant, plus que

personne au monde, tu méritais mes confidences. Tu me pardonneras

pourtant, car, avant d'en parler à ma mère, je veux t'apprendre que

Constantin et moi nous sommes fiancés.

Ariadne leva les yeux sur son amie, un léger tressaillement parcourut

son corps, mais elle ne donna point d'autre signe d'émotion.

--Depuis longtemps? dit-elle avec effort.

--Depuis le mois d'août dernier.

La jeune artiste regarda Ladof, qui, lui, contemplait attentivement

la mer sans la voir.

--Je vous souhaite d'être très-heureux, dit-elle doucement.

Ses lèvres avaient blanchi, ses joues étaient devenues livides. Elle

chercha du regard un appui quelconque. Une pierre était à quelques

pas, elle alla s'y asseoir.

--Je suis bien fatiguée, dit-elle; je vous demande pardon

d'accueillir avec cette froideur apparente une nouvelle que... Soyez

assurés tous les deux que je vous souhaite le bonheur du fond de mon

âme.

Elle leur tendit à chacun une main. Olga sauta impétueusement au cou

de son amie et la couvrit de caresses. Ladof prit timidement la main

offerte et la serra; il n'osait la baiser. Ariadne la leva elle-même

jusqu'à ses lèvres.

--C'est la Mellini qui vous complimente, monsieur, dit-elle avec un

faible sourire. Olga ne sera pas jalouse.

--Jalouse, moi? s'écria Olga, jalouse de toi! Jamais pareille idée ne

m'a passé par la tête! Alors tu es contente?

--Très-contente, répondit Ariadne.

Le soleil brillait sur la mer, le gazon était vert et épais, un

vent léger venu du nord agitait avec un bruit joyeux les fleurettes

desséchées du gazon d'Olympe; les amoureux s'assirent à terre. Ils se

trouvaient presque à l'extrémité de la falaise du côté nord; la haute

muraille crayeuse qui continue jusqu'à Dieppe tranchait sur le bleu

du ciel; tout était paix et joie.

--Je suis bien heureuse, reprit Olga.

Son fiancé tenait sa main emprisonnée, et vraiment le visage de la

jeune princesse exprimait le bonheur le plus complet; elle jouissait

pleinement de la vie. Ariadne se leva et fit deux pas en avant du

côté de la mer.

--N'approche pas si près du bord, lui cria Olga, tu me donnes le

vertige. Est-ce très-haut?

--Très-haut! répondit Ariadne de sa voix calme.

--Tu vois la mer?

--Oui.

--Et le fond?

--Le fond est une dalle plate et polie, toute blanche; la vague vient

régulièrement se briser contre la falaise, juste au-dessous de nous.

--Il n'y a pas de cailloux?

--Pas un seul.

--Cela doit être joli! je vais aller voir, dit Olga en voulant se

lever.

--Je t'en supplie, n'y va pas, dit Ladof en la retenant. Si tu allais

tomber!

Ariadne se retourna, c'était la première fois qu'elle les entendait

se tutoyer. Elle les regarda étonnée, puis pensa que c'était bien

naturel, et se remit à regarder le gouffre.

--Mademoiselle Ariadne, vous me faites peur, dit Ladof; venez ici, je

vous en prie!

La jeune fille lui jeta un regard que Constantin se rappela toute sa

vie.

--Que vous importe? disaient les yeux d'Ariadne, mais sans colère, je

ne suis rien pour vous, ce n'est pas moi que vous aimez!

Elle se rapprocha cependant de quelques pas.

--Écoute, Ariadne, reprit Olga, nous sommes dans une position fort

embarrassante, vois-tu. Maman s'est mis dans la tête, je ne sais à

quel propos,--la rougeur qui envahit son visage annonçait pourtant

que sa conscience lui faisait quelques reproches,--que c'est de toi

que Constantin s'occupait. Elle voudrait déjà vous voir mariés.

Ladof n'y tint pas; quittant brusquement la main d'Olga, il se tourna

vers Ariadne.

--J'ai bien mal agi envers vous, mademoiselle, je le sens et j'en

suis désolé. Voulez-vous bien me dire que vous me pardonnez? Sans

cela, je n'oserais...

--Je vous pardonne, dit Ariadne.

Son regard, plein de pitié miséricordieuse, tomba sur le jeune homme

comme un rayon d'en haut; tout l'amour qu'elle avait ressenti s'y

fondit en une expression suprême de tendresse et de pardon.

--Mais ce n'est pas encore assez, reprit Olga; ma mère n'acceptera

jamais l'idée de ce mariage, après s'être figuré que c'était toi la

fiancée. Il faut que tu nous rendes un service, ma bonne Ariadne;

dis-lui, toi, que nous nous aimons, et supplie-la de consentir...

elle ne te le refusera pas: si tu savais quelle confiance elle a en

toi et combien elle t'aime! Veux-tu nous faire ce plaisir?

--Dire à la princesse que vous vous aimez? fit Ariadne lentement.

Pourquoi moi, et non toi?

--Parce qu'elle pensait que c'était toi... elle ne pourra pas se

mettre en colère contre toi, au moins! dit naïvement Olga.

Constantin ne disait rien; il était au supplice. Le visage d'Ariadne,

sur lequel Olga, dans son égoïsme inconscient, ne lisait que la

fatigue, trahissait pour lui les mouvements d'une âme désespérée.

--J'essayerai, dit doucement Ariadne; mais si j'échoue, il ne faudra

pas m'en vouloir.

Elle les quitta et retourna au bord de la falaise.

--Regardez, dit-elle, qu'est-ce que c'est que cela?

Elle indiquait une masse de brouillard blanc qui s'élevait de la mer

comme une fumée. Les fiancés tournèrent la tête; de leur place, ils

voyaient toute la falaise sur une étendue de plusieurs lieues.

La brume venait du nord et flottait lentement en apparence, mais

très-vite en réalité, poussée par une brise rapide. On eût dit les

vapeurs qui s'élèvent d'une chaudière en ébullition, mais plus dense,

plus compacte; la masse venait à eux, s'accrochant à la falaise,

cachant et découvrant par intervalles les sinuosités de la côte;

parfois elle entrait dans les terres, et, après qu'elle avait passé,

des flocons de brouillard semblables à de la laine restaient dans

les arbres des grandes fermes; une barque de caboteur, qui louvoyait

à peu de distance, se trouva prise dans le nuage; elle disparut aux

yeux des spectateurs comme si quelque géant l'avait escamotée, et la

nuée continua de s'avancer vers la pointe.

--C'est bien drôle! continua Olga. Est-ce que le brouillard va venir

ici?

--Sans doute, répondit Constantin; redescendons.

--Non, non, restons; je veux voir comment cela est de près.

Ariadne, toujours debout à l'extrémité de la falaise, détachait sur

le ciel bleu sa silhouette élégante et sévère. Les mains pressées

sur sa poitrine comme pour comprimer sa souffrance, elle regardait

le ciel, la mer, la nuée, et se demandait pourquoi tout est si beau,

si grand, si poétique, lorsqu'un être humain souffre une agonie plus

affreuse que celle de la mort.

--Dis, Ariadne, fit tout à coup Olga, est-il possible que tu aies

perdu la voix?

--Oui, répondit l'artiste sans se retourner.

--Essaye donc!

Ariadne rejeta la tête un peu en arrière, et chanta une gamme

chromatique comme celle qui avait fait scandale à l'institut, deux

ans auparavant.

La voix était aussi pure, aussi veloutée, mais on eût dit l'écho de

l'ancienne voix, tant elle était affaiblie.

--Chante: «O mon fils!» dit Olga.

Ariadne commença la cantilène; mais à la quatrième mesure elle

s'arrêta.

--Regardez le nuage, dit-elle, le voici!

En effet, tout à coup la nuée fondit sur la falaise; le jour disparut

et fut remplacé par une clarté blafarde, comme si l'on appliquait une

couche de ouate sur les vitres d'une fenêtre; un froid humide envahit

les promeneurs, et pénétra jusque sous leurs vêtements.

--Fi! dit Olga, c'est plus joli de loin que de près.

--Ainsi fait la vie, pensa Ariadne.

--Allons-nous-en! fit la voix d'Olga.

Les fiancés ne s'étaient pas quittés, mais ils ne voyaient plus

Ariadne, debout à quelques pas seulement.

--Ne bougeons pas! s'écria Constantin. Nous ne verrions pas où nous

allons; ce serait la mort à coup sûr! La mer est de trois côtés!

--Que c'est ennuyeux d'attendre! Je suis gelée! fit Olga d'un ton

boudeur.

--Mademoiselle Ariadne, ne bougez pas, répéta Ladof. Ce nuage va

passer, c'est l'affaire d'un moment; vous, surtout, vous êtes si près

du bord. M'entendez-vous?

--Oui, répondit Ariadne.

Sa voix semblait venir de très-loin.

Elle pensait:

--Je suis de trop en ce monde, et Olga évidemment a été placée sur

mon chemin pour me l'apprendre; une première fois, j'ai souffert pour

elle; aujourd'hui, l'homme que j'aimais l'a choisie. Je suis un être

inutile... L'art m'a trompée... Je ne puis plus chanter... Quelle

sera ma vie?...

Une idée superstitieuse s'empara d'elle.

--Mon heure est venue. Je vais connaître ma destinée; si je dois

vivre, mon étoile me conduira vers le salut; si je dois mourir...

Elle n'acheva ni sa phrase ni sa pensée. Elle fit deux ou trois pas

dans la brume opaque, les mains en avant, comme pour écarter les

obstacles...

--Ariadne! cria Olga.

Rien ne lui répondit.

Le brouillard s'éclaircissait; on voyait déjà une lueur jaune dans le

ciel qui indiquait l'endroit où brillait le soleil.

--Ariadne! cria la voix plus mâle de Constantin.

La brume s'enleva de terre, légère et molle, en tournoyant sur

elle-même; les deux jeunes gens furent debout en un clin d'œil;

leurs regards se tournèrent vers la place où la silhouette d'Ariadne

se détachait sur le ciel... Il n'y avait plus rien...

Glacé d'horreur, Constantin se traîna, en rampant sur le gazon,

jusqu'au bord de la falaise.

--Va-t'en! va-t'en! cria-t-il à Olga, qui voulait le suivre. Va-t'en!

--Elle est morte! dit celle-ci en se cramponnant à lui.

Constantin recula un peu, s'assit sur le gazon, et, passant sa main

sur ses yeux hagards et ses cheveux hérissés:

--Nous l'avons tuée! dit-il.

La marée baissait; quand les deux jeunes gens eurent atteint l'hôtel,

quand la princesse les eut vus revenir seuls, et que les pêcheurs,

pleins de pitié, eurent fait le tour de la falaise alors presque à

sec, on trouva Ariadne étendue sur la grande dalle blanche et polie

qu'elle avait admirée. La vague pieuse avait rassemblé ses vêtements

autour d'elle, et son visage portait ce sourire navré qu'on avait si

souvent vu sur ses lèvres depuis quelque temps.

La princesse apprit d'un seul coup la catastrophe et l'amour de sa

fille pour Ladof; tout avait jailli ensemble des lèvres d'Olga avec

les sanglots.

--Vous croyez que c'est un accident, vous? dit-elle aux jeunes gens

avec mépris; et je vous dis, moi, que vous l'avez tuée! J'aimerais

mieux avoir eu pour fille celle qui est là morte, que l'enfant

égoïste et sans cœur que Dieu m'a donnée!

Cependant toute mère pardonne, et les deux amoureux revinrent en

Russie, quelques jours après, ostensiblement fiancés.

Ariadne dort dans le petit cimetière d'Étretat. Abandonnée pendant sa

vie, elle devait l'être après sa mort. La princesse paye un jardinier

pour entretenir richement sa tombe; mais il n'y met des fleurs que

pendant la saison des bains. A quoi bon soigner en hiver une tombe

que personne ne visite?

Morini a reçu le prix de ses leçons, et il a juré qu'il ne ferait

plus d'élèves. Il pleure toutes les fois qu'il parle d'Ariadne.

Une si belle voix! dit-il, et tant de talent! Une si belle âme! mais

pas faite pour le théâtre!

De temps en temps Ladof se souvient d'Ariadne. Il est très-heureux

avec Olga, mais il y a des jours où il pense que celle qui est morte

savait mieux aimer.

Ariadne · 第 37 / 38 题