Le lendemain, à l'heure dite, dans la clarté grise du petit
jour, un peu avant le moment où les oiseaux s'éveillent, les six
conspirateurs, drapés dans leurs longs manteaux, s'avancèrent à la
rencontre les uns des autres, en deux groupes de trois.
L'herbe était humide, une bonne odeur de verdure montait du fossé,
et les combattants foulaient aux pieds, sans pitié, le plus joli
lacis de perles que jamais rosée eût étendu sur les fines toiles des
araignées d'août. Mais ils avaient en tête bien autre chose que le
ciel gris perle et les bandes roses de l'orient!
La distance fut mesurée; d'un air aussi résigné que possible,
Batourof prit l'arme qu'on lui tendait.
--Permettez, messieurs, dit le plus âgé des témoins, avant de
commettre une action irréparable, une explication n'est-elle pas
possible entre vous?
Batourof haussa les épaules, et, indiquant Ladof du bout de son
pistolet:
--Demandez-lui, dit-il, s'il sait seulement pourquoi il veut se
battre!
Le témoin se tourna vers Ladof, et reçut pour réponse:
--Tout arrangement est impossible entre nous.
Les deux adversaires prirent leurs places respectives, et un profond
silence régna dans l'attente du signal.
Batourof mâchonnait sa moustache et regardait Ladof en dessous. Ses
pensées peuvent se traduire en quelques mots:
--Nigaud, pourquoi veux-tu que je te casse un bras ou une jambe? Tu
viens te planter en face de moi sans savoir le danger que tu cours!
Je tire très-bien, vois-tu, grand imbécile, et, si je le voulais, je
te ferais passer au lit six semaines pour t'apprendre à réfléchir!
Mais je me demande pourquoi je te ferais du mal, car tu es évidemment
poussé par une main étrangère, et tu n'es pas seulement responsable
de ta sottise!
De son côté, Constantin pensa ce qui suit:
--Pauvre Batourof! Il est bien gentil pourtant, et il y a quatorze
ans que je le connais. Je portais encore des chemises de soie rouge
avec des galons d'or sur des pantalons en velours noir quand j'ai
fait sa connaissance chez ma tante, à un arbre de Noël. Mon Dieu!
qu'il y a longtemps! Je ne peux pas tuer un vieux camarade qui a
toujours été parfait pour moi. Vous l'avez voulu, cruelle Olga, je
mourrai pour vous, si le destin le veut.
--Une, deux, trois! fit le témoin en frappant dans ses mains.
Les deux coups partirent, la fumée monta lentement dans l'air humide,
et des deux côtés on entendit s'écrier:
--Il a tiré en l'air!
--Il a tiré en l'air, répétèrent Constantin et Batourof, qui
franchirent en deux bonds la distance qui les séparait, et tombèrent
dans les bras l'un de l'autre en s'appelant: «Mon cher ami!»
Cette effusion terminée, les témoins s'approchèrent, on échangea
une quantité prodigieuse de poignées de main, et, l'honneur étant
satisfait, on prit rendez-vous pour déjeuner, à onze heures, au
restaurant du Chalet; puis les témoins allèrent faire un somme
pour compléter leur nuit écourtée, pendant que les adversaires
réconciliés, plus intimes que jamais, s'en allaient bras dessus bras
dessous faire un tour dans le parc, dont les grilles s'ouvraient aux
premiers rayons du soleil.
--Voyons, dit Batourof, à présent qu'il est convenu que tout est
fini, dis-moi pourquoi tu étais si féroce hier soir, car je te jure
que, sans ton secours, je ne saurais jamais pourquoi nous avons
failli nous tuer mutuellement?
--Oh! mon ami, s'écria Ladof, je suis amoureux fou.
Batourof leva les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin que
tout était expliqué, puis il reprit le bras de Constantin et le
serra avec énergie sous le sien.
--Raconte-moi ça, fit-il avec la supériorité que donne le service
militaire.
--Vois-tu, reprit Constantin, je suis amoureux d'une étoile; elle est
infiniment plus riche que moi, elle est d'une famille...
--Ce n'est pas une grande-duchesse? interrompit Batourof inquiet.
--Non, non!
--Eh bien, alors, tu peux l'épouser; les Ladof peuvent s'allier à
tout le monde.
--C'est que sa mère est si fière... et, mon ami, après ce qui s'est
passé, j'ai peine à te le dire, mais tu n'es pas gentil avec elle! Je
sais bien qu'elle a été imprudente, mais...
--Mais qui donc? s'écria Batourof, en se plantant au milieu du
sentier; saurai-je enfin mes torts?
--Olga Orline! murmura Ladof assez embarrassé, et plus vexé qu'il ne
voulait le paraître.
--Olga Orline! Ah! je comprends, fit Batourof en riant de si bon
cœur qu'il fut obligé de s'asseoir sur un banc qui se trouvait là
tout à point. Je comprends sa colère, et la tienne... Il n'y a pas
de quoi fouetter un chat, mon cher. Mais d'abord, dis-moi la vérité,
c'est elle qui t'a envoyé pour m'expédier dans l'autre monde?
Ladof, confus, répondit par un signe de tête.
--Peste! c'est une femme qui sait se venger! Eh bien! voici la
vérité, et je te jure que c'est bien la vérité. On ne s'amusait
guère dans le noble institut de ma tante. A son jour de nom, qui se
trouvait être au mois de juillet, j'y allai passer la soirée. Après
les salutations d'usage, ma vénérable tante, qui, entre nous, ne vaut
pas le diable, avait invité ses plus jolies pensionnaires pour servir
le thé et émailler de quelques fleurs le corps enseignant. On causa;
ces demoiselles se plaignirent de mourir de faim; je proposai, par
plaisanterie, de leur apporter à manger,--les Mirsky étaient de la
partie;--la belle princesse, avec ses airs mutins que tu connais,
nous mit au défi de le faire. Je jurai d'avaler ma tante en travers
si elle osait nous en empêcher; un rendez-vous fut pris, un pari
engagé, et nous gagnâmes le pari, car nous étions au rendez-vous
avec des victuailles... C'est une très-bonne fourchette que ta
bien-aimée... elle a un joli appétit!
--Batourof! supplia Constantin.
Son ami sourit et continua:
--Eh bien! si cela te contrarie, je te dirai qu'elle ne mange rien,
c'est un sylphe; toujours est-il que le panier y passa. Tu comprends
bien que c'était une plaisanterie assez bonne pour durer, et elle a
duré,--ce que vivent les roses,--quelques semaines, jusqu'au jour où
ma redoutable tante a été avertie; et ce jour-là, ma foi, je n'ai pas
pu tenir mon imprudente gageure... C'est elle qui nous a mis à la
porte.
Constantin restait soucieux.
Batourof reprit:
--Que veut-elle, ta jolie princesse? Que je cesse de lui faire la
grimace quand je la rencontre? Rien de plus facile! Si j'avais cru
que cela la fâchât, je ne me serais pas aventuré si loin. Si cela
peut te faire plaisir, elle aura mes excuses en ta présence. Est-ce
cela?
--J'avoue, dit Ladof rasséréné, que ce sera pour le mieux.
--Eh bien! c'est entendu; quand tu voudras, je serai à tes ordres;
et maintenant, si nous voulons faire honneur au déjeuner, je crois
qu'il serait sage d'aller dormir une couple d'heures.
Les amis se séparèrent en se serrant la main plus étroitement que
jamais.