L'étonnement fut grand lorsque, le lendemain, on vit mademoiselle
Ranine se diriger vers la salle de musique, et plus grand encore
lorsque la Grabinof, qui voulait la retenir, reçut en pleine poitrine
cette réponse proférée à haute et intelligible voix:
--C'est par ordre de madame la supérieure, et, d'ailleurs, vous
n'êtes pas de service aujourd'hui, mademoiselle.
Mademoiselle Grabinof faillit tomber à la renverse, mais elle se
redressa pour courir aux informations. Comme, en effet, elle n'était
pas de service, attendu que, dans les instituts, les dames de classe
sont alternativement occupées un jour sur deux, elle eut tout le
temps de chercher et d'obtenir les renseignements qu'elle désirait.
Ariadne n'était pas punie, car il était impossible de considérer
comme un châtiment cette heure de chant tant désirée, qui pouvait
plutôt passer pour une récompense. Il fallait qu'il y eût quelque
chose là-dessous! Aussi mademoiselle Grabinof se promit-elle de
dépenser toute son activité pour arriver à découvrir ce qu'il pouvait
y avoir.
Au moment où les jeunes filles allaient rentrer en classe, dans le
tumulte des cinq dernières minutes, un bruit insaisissable parcourut
le promenoir de la première classe; quatre ou cinq demoiselles, parmi
les plus âgées et les plus belles, coururent au palier du grand
escalier, qui permettait de voir jusque dans le vestibule, et se
penchèrent sur la rampe.
En ce moment, deux jeunes officiers, amis d'un des fils de la
directrice, ôtaient en bas leurs paletots, avant d'entrer, pour
rendre leurs hommages à la vénérable dame.
Des regards se croisèrent, un vague sourire, quelques mouvements des
lèvres furent échangés entre les visiteurs et les jolies curieuses.
--Bonjour, monsieur Michel, cria une voix enfantine, vous êtes
adorable.
Un murmure confus de rires et de reproches enjoués couvrit la voix
de l'effrontée. Le jeune homme ainsi interpellé regarda en l'air et
répondit audacieusement:
--A votre service, mademoiselle!
--Une dame de classe! Ce mot circula dans les groupes, les rieuses
quittèrent l'escalier, mademoiselle Grabinof apparut trop tard, comme
l'autorité elle-même, roide, busquée, pincée, son couvre-pieds sous
le bras.
Au même instant, sur les marches tapissées de drap rouge de
l'escalier, Ariadne apparaissait, son cahier de musique à la main,
pâlie, fatiguée par l'exercice vocal immodéré qu'elle venait de
prendre, mais avec ce regard heureux et comme éclairé d'une flamme
intérieure qui accompagne et suit l'extase.
--Je vous y prends à faire du scandale et à parler avec les jeunes
gens qui viennent voir madame la supérieure! s'écria la Grabinof qui
avait saisi un fragment de mot échappé à une imprudente ou chuchoté
par une délatrice.
Ariadne la regarda d'un air si stupéfait, qui devint aussitôt si
dédaigneux, que la vieille fille tressaillit de rage.
--Si jamais je puis t'attraper, toi, murmura-t-elle. Et elle alla
transporter son couvre-pieds avec ses rancunes chez une autre dame de
classe également libre ce jour-là, qui demeurait au troisième étage,
avec les petites. C'était sa bonne amie, et elles prenaient le café
ensemble chez l'une ou chez l'autre, «les jours blancs», c'est-à-dire
ceux où elles n'étaient point de service.
Le premier soin de mademoiselle Grabinof fut de raconter à sa chère
Annette l'injustice dont elle était victime.
--Figure-toi, ma chère,--ces dames se tutoyaient,--que madame la
supérieure, non-seulement n'a pas puni Ranine, mais encore lui
a donné la permission de chanter pendant une heure toutes les
après-midi.
--C'est affreux! s'écria la chère Annette en ajoutant un morceau de
sucre à son café. Et qu'est-ce que tu as dit?
--Que veux-tu que j'aie dit! Je n'ai rien dit du tout, d'autant plus
que personne ne m'a rien fait savoir. C'est par cette horrible fille
elle-même que j'ai appris les ordres de madame la supérieure.
--On ne t'a rien fait dire? insista l'amie étonnée.
Mademoiselle Grabinof sentit la nécessité de faire une petite
rectification.
--L'inspectrice m'a communiqué la décision de madame la supérieure.
Sans cela, crois-tu que j'aurais laissé cette grande filasse aller à
la salle de musique tantôt?
La chère Annette savait de longue main qu'il ne fallait pas prendre
absolument au pied de la lettre les assertions de son amie; aussi
n'insista-t-elle point sur cette légère erreur.
--Et, continua la bonne âme, figure-toi qu'en revenant de sa musique
elle a eu le temps d'échanger des œillades et des compliments avec
les deux Mirsky.
--Quels Mirsky?
--Les frères Mirsky; ils venaient faire visite à madame la supérieure.
La chère Annette garda un instant le silence, puis elle finit sa
tasse de café et la reposa sur la soucoupe. Au moment où elle
saisissait le manche de la cafetière pour s'en offrir une seconde,
elle leva sur son amie des yeux très-intelligents, bien que
légèrement éraillés.
--Les Mirsky viennent toujours pendant la récréation. As-tu remarqué
cela?
La Grabinof tressaillit et regarda aussi fixement son amie que si
celle-ci eût été une réduction efficace de la tête de Méduse.
--Non, fit-elle lentement, je n'avais pas remarqué; mais c'est vrai.
--Eh bien! ma chère, fais attention à cela et à beaucoup d'autres
choses.
La dame de classe fut si frappée par le ton dont son amie avait
prononcé ces paroles énigmatiques, qu'elle oublia de sucrer sa
seconde tasse de café et fit la grimace en le goûtant.
--C'est très-sérieux, reprit Annette piquée au jeu par cette grimace;
vous n'avez pas l'œil assez ouvert dans votre classe, et pourtant
vous avez là un lot de jolies filles qui ne demandent qu'à faire des
sottises.
--Ranine? fit mademoiselle Grabinof, ramenée à son idée fixe.
Annette haussa les épaules.
--Ranine n'a pas le sou et ne connaît personne. Ce ne sont pas les
filles pauvres qui font des sottises à l'institut. J'ai été aussi
dame de classe de première, et j'en ai vu de toutes les couleurs.
Mais je crois bien que tes demoiselles sont en train de t'en faire
voir de plus belles que tout ce que j'ai jamais connu.
--Madame Banz est une oie! dit mademoiselle Grabinof, caractérisant
ainsi d'un mot le caractère querelleur et bruyant, mais superficiel,
de la dame de service qui partageait avec elle l'honneur périlleux de
mener à bien la première classe.
--Ce n'est pas uniquement la faute de madame Banz. Tu as bien ta
petite responsabilité. Comment! grâce à l'excellent système de nos
instituts qui fait monter les dames de classe avec leurs élèves, tu
as vu grandir toutes tes péronnelles, tu les connais depuis l'âge de
dix ans, et tu ne sais pas reconnaître celles qui sont capables de te
jouer un mauvais tour?
--Mais, balbutia la Grabinof bouleversée de cette accusation
directe, sauf Ranine qui ne vaut absolument rien, ce sont toutes des
demoiselles bien élevées, aimables...
--Sais-tu ce qui va t'arriver un de ces quatre matins? dit Annette
impatientée. Non? Eh bien! tu perdras tes vingt-deux ans de service
et tu seras mise à la retraite avec une demi-pension!
--Pourquoi, seigneur Dieu? s'écria la malheureuse Grabinof, qui
sentit ses cheveux se dresser sous son bonnet.
--Parce que tu ne veux ou ne sais rien voir, car, en vérité, je me
demande si tu n'y mets pas de la bonne volonté, à voir le mal qu'il
faut se donner pour t'expliquer...
--Mais que se passe-t-il donc? cria la Grabinof folle de terreur, en
agitant ses bras comme un télégraphe du bon vieux temps.
Annette regarda sa chère amie, et ce coup d'œil la convainquit de
la bonne foi de la malheureuse. Alors, se penchant à son oreille,
elle lui chuchota une petite phrase très-courte, dont l'effet fut
foudroyant. Mademoiselle Grabinof se laissa retomber sur sa chaise,
aussi verte qu'un jeune concombre encore mal mûr.
--Dans ma classe, mon Dieu! fit-elle à voix basse. Dans ma classe? Et
leurs noms?
--Leurs noms! Mais c'est toi qui devrais me les dire!
Mademoiselle Grabinof se tordit les mains avec un geste tragique.
--Comment as-tu appris cela? dit-elle lorsqu'elle eut recouvré un
peu--très-peu--de sang-froid.
--Par ma femme de chambre (chaque dame de classe a sa femme de
chambre qu'elle choisit et paye, et l'on peut s'imaginer quelle
variété d'éléments haineux cette disposition introduit dans les
instituts). Févronia est au mieux avec un des soldats qui sont
chargés de veiller au service de propreté des réfectoires; elle
prétend même qu'il a l'intention de l'épouser. En attendant, il n'a
pas de secrets pour elle, et tous deux ont fait leurs gorges chaudes.
On peut dire que voilà des demoiselles bien gardées!
Mademoiselle Grabinof poussa un long soupir.
--Comment savoir leurs noms?
--Ceux des jeunes gens? Mais suppose que ce soient les deux frères
Mirsky. C'est assez plausible.
--N'y en a-t-il que deux?
Annette se mit à rire.
--Permets-moi de te faire observer encore une fois que tu intervertis
les rôles, et que c'est toi qui devrais me renseigner. Je crois
néanmoins qu'ils sont trois.
--Qui les laisse entrer?
--Tout le monde. Avec la clef d'or, tu sais!...
Elles soupirèrent ensemble, cette fois. Jamais aucune clef, ni d'or
ni d'argent, n'avait essayé d'ouvrir les grilles qui abritaient la
vertu de ces pauvres déshéritées,--déshéritées vraiment, car il leur
manquait même ce dernier charme de la femme: la bonté.
--Que faire? gémit la Grabinof. Je vais aller raconter cela à madame
la supérieure, car un tel opprobre...
Annette haussa les épaules d'un air de commisération.
--Ma pauvre amie, dit-elle avec douceur, ton malheur te fait perdre
la tête, ou bien tu n'es pas pratique. Ce système ne t'a pas assez
bien réussi avec mademoiselle Ranine pour que tu l'appliques une
seconde fois! Suppose qu'on ne veuille pas que ce soit arrivé... Que
feras-tu?
Mademoiselle Grabinof n'essaya pas de trouver ce qu'elle ferait
en pareille circonstance: elle joignit ses mains osseuses et
suppliantes, et les allongea au bout de ses bras velus jusque auprès
du cœur de son amie.
--Conseille-moi, ma chère Annette, je m'incline devant ta sagesse
supérieure à la mienne. Je ferai ce que tu me diras.
L'amie triomphante commença une série d'exhortations et de conseils
qui se prolongea jusqu'à la fin des classes.
--Et maintenant, conclut Annette au moment où un grand brouhaha,
s'élevant de partout à la fois, annonçait le départ des professeurs,
va lever les plans de bataille.
Les deux bonnes amies s'étreignirent avec la confiance et la
tendresse de deux belles âmes liguées pour une grande cause, et
mademoiselle Grabinof, semblable à une biche effarée, se hâta de
descendre vers l'étage inférieur.
V
Le dortoir de la première classe était plongé dans le calme du
premier sommeil. Les lits blancs sans rideaux, drapés dans leurs
housses immaculées, s'allongeaient à la file dans la haute salle
éclairée aux deux extrémités par des lampes-veilleuses suspendues
devant les images saintes. Les corps souples et gracieux des jeunes
filles se dessinaient à peine sous les couvertures, et les têtes
brunes ou blondes, recevant toutes la même clarté indécise, perdaient
leur personnalité dans ce vague crépuscule.
La dame de classe dormait aussi, derrière un paravent, à l'entrée
du dortoir, dans une petite chambre assez semblable à la niche de
Cerbère. Ce système devait lui permettre de surveiller les entrées
et les sorties; mais vingt ans de surveillance émoussent bien des
facultés!
Onze heures venaient de sonner à la grosse horloge placée au-dessus
de l'escalier, et le son retentissant du timbre se prolongeait
encore sous les arceaux des grands corridors voûtés; une des jeunes
dormeuses se mit sur son séant, puis posa ses pieds nus à terre,
chaussa ses pantoufles, enfila sa robe de chambre, et, sans trop se
préoccuper du bruit qu'elle pouvait faire, s'en alla délibérément à
travers le dortoir jusqu'à la porte qui donnait sur le promenoir.
C'était Olga.
A son passage, elle frappa légèrement sur l'épaule d'une de ses
compagnes endormies, qui suivit son exemple et ne tarda pas à se
trouver debout près d'elle; une troisième les attendait et les
joignit.
Toutes trois alors, payant d'audace, ouvrirent la porte dont les
gonds bien huilés ne produisirent pas le plus léger son, et elles se
trouvèrent dans le corridor.
Un léger frisson, froid ou crainte, passa sur les trois
indépendantes, car elles se rapprochèrent instinctivement et se
prirent par la main. La clarté diminuée des grandes lampes suspendues
éclairait tristement les énormes promenoirs, le tapis de lisière
extrêmement épais éteignait le bruit des pas; cependant un léger
frôlement, comme un grignotement de souris, les fit s'arrêter plus
d'une fois pendant qu'elles se dirigeaient vers le grand escalier.
Il fallait descendre un étage, parcourir en sens inverse un autre
promenoir et entrer dans le réfectoire situé à l'extrémité du vaste
bâtiment. Tout cela fut accompli avec une précision et une assurance
qui dénotaient une certaine habitude de cette promenade.
Les trois espiègles entrèrent dans le réfectoire, et là elles
trouvèrent trois charmants garçons, tous les trois officiers de la
garde, âgés au plus de vingt ans et disposés à rire de leur mieux du
bon tour joué aux duègnes. Ils avaient couru moins de risques pour
entrer que les jeunes filles pour arriver là. Une petite porte du
réfectoire communiquait avec les cuisines, les cuisines avec la cour,
et la cour avec une grande porte cochère donnant sur la rue. Cette
porte ne fermant qu'à onze heures, et jusque-là chacun étant libre
d'aller et de venir pour rendre visite au nombreux personnel d'un tel
établissement, rien n'était plus simple que d'entrer. Pour sortir,
quelques précautions de plus étaient nécessaires; mais, en payant
bien le soldat sans armes qui gardait la porte, que n'eût-on pas
obtenu?
Chacune des trois jeunes rôdeuses avait donc son amoureux plus ou
moins bien reçu. Le réfectoire était très-peu éclairé, car toute la
lumière venait d'une lanterne sourde cachée sous un banc et tournée
du côté de la muraille; mais les couples amis n'avaient pas besoin
d'un somptueux éclairage pour s'entendre. Ils s'assirent sur des
bancs, les uns en face des autres, et la conversation commença.
On parla de bien des choses: d'abord des dames de classe, qu'on
arrangea comme il convient, puis du scandale causé par cette grande
sotte de Ranine.
--Tiens, c'est une idée, dit un des jeunes gens. Comment est-elle
faite, cette Ranine? Je serais curieux de la voir.
Cette curiosité saugrenue fut punie par une petite bouderie et une
querelle d'amoureux. Les autres jeunes filles ayant insisté sur
la nécessité d'une réconciliation, la belle offensée permit à son
chevalier de baiser sa main généreuse qui daignait pardonner, et tout
alla pour le mieux.
Les conversations tendaient à devenir plus intimes, les couples
s'étaient rapprochés, et pourtant on continuait à causer des choses
de l'institut; de quoi ces jeunes filles eussent-elles pu parler? Et
quel sujet plus bizarre et plus curieux pouvaient-elles trouver pour
alimenter la causerie?
--C'est donc bien bon, la craie? demandait un jeune homme avec un
certain dégoût mêlé de curiosité.
--C'est excellent, quand ça croque sous la dent, vous savez? Nous
prenons toujours les morceaux qui restent après la leçon, et l'on
se les partage. Nous avons bien soin de les entourer avec de belles
manchettes en papier doré découpé. Les maîtres se figurent que c'est
par politesse pour eux! Pas du tout, c'est pour que leurs vilains
doigts sales ne touchent pas à la craie, puisque nous voulons la
manger.
--Oh! vous ne me ferez pas croire, interrompit un autre officier,
que vous n'avez pas un petit faible pour quelqu'un de vos maîtres, un
joli garçon comme le professeur de chimie, par exemple...
--Lui? repartit vivement la perverse innocente, non, pas lui, il est
trop timide; mais notre maître d'allemand! on l'adore, celui-là: il
a reçu au moins dix-huit déclarations l'hiver dernier. C'était une
coqueluche! toute la classe y a passé!
--Ah! Et vous aussi sans doute? repartit l'amoureux d'un ton de belle
humeur.
Il reçut pour sa peine un petit soufflet,--pas trop petit,--et de ce
côté-là il fallut aussi faire la paix.
--Et vous? demanda à voix basse le troisième visiteur à son amie
qui croquait à belles dents un sac entier de pralines. Inutile de
dire que nos jeunes gens n'étaient pas venus les mains vides; une
grande corbeille pleine de provisions de toute espèce avait fait son
apparition dès le commencement et gisait presque vide aux pieds des
causeurs.
--Moi? quoi, moi?
--Avez-vous adoré quelque professeur de musique?
--Non, répondit la jeune gourmande; j'ai adoré notre diacre l'année
dernière; il était si beau avec ses longs cheveux châtains bien ondés
sur ses épaules! il ressemblait au Christ qui est sur la porte de
l'iconostase, vous savez! Et puis il avait une manière si imposante
de dire à la messe: «Priez le Seigneur!» Ça me résonnait là!
La jeune fille mit la main, non sur son cœur, mais sur ce qu'on
appelle vulgairement le creux de l'estomac. C'est peut-être là
que, toute sa vie, elle était appelée à ressentir les plus fortes
impressions.
--Et maintenant? continua l'amoureux, non sans un peu de jalousie.
--Maintenant, naturellement, c'est vous que j'adore!
Une semblable assertion en un pareil moment méritait bien quelques
paroles de tendresse qui ne se firent pas attendre.
Cependant, ces jeunes gens dont le plus âgé n'avait pas vingt ans,
avons-nous dit, ces jeunes filles que leur genre de vie livrait pieds
et poings liés à la séduction, ne franchissaient pas les limites
d'une gaminerie un peu forte. Ils étaient amenés là non par un
amour idéal, non même par un entraînement moins pur, mais simplement
par révolte contre la loi, la règle, par amour du fruit défendu,
par plaisir de tromper qui de droit. C'était le triomphe de la
perversité, mais de la perversité enfantine.
--Il est temps de remonter, dit Olga; c'est l'heure où madame Banz
éternue.
Il fallut expliquer comment madame Banz éternuait,--ce qui prit
quelques minutes,--puis on se fit des adieux, plus légers que
tendres. Les jeunes filles bâillaient sans se gêner, la politesse
seule empêchait les messieurs d'en faire autant.
--Que faut-il vous apporter la prochaine fois?
--Des harengs salés et des oignons,--beaucoup d'oignons. Et puis,
douchka[1], apportez-nous du champagne.
[1] Expression caressante qui signifie mot à mot: «petite âme.»
--C'est cela, du champagne et un pâté de foies gras; nous souperons
ensemble.
Sur cette noble résolution, le groupe se sépara.
En remontant à leur dortoir, les jeunes filles, fatiguées par le
manque de sommeil, n'étaient pas aussi légères qu'à leur premier
passage. L'une d'elles se heurta dans l'escalier, et la croix de
baptême en or qu'elle portait sur sa poitrine, au bout d'une chaîne
assez longue, suivant l'usage, heurta la rampe.
A ce bruit, la tête longue et menue de la Grabinof se glissa à
l'étage supérieur.
Elle avait aussi passé la nuit hors de son lit, mais nul motif
attrayant n'avait écarté le sommeil de ses yeux, et elle s'était
endormie sur la marche de l'escalier. A la lueur de la lampe, elle
reconnut les trois coupables, et un tressaillement d'horreur la
secoua de la tête aux pieds.
--Les trois meilleures, se dit-elle, les trois plus jolies, les trois
plus nobles et plus riches. Seigneur, où allons-nous?
Sans attendre la réponse du Seigneur, elle alla se coucher dans son
propre lit, où elle jouit d'une insomnie affreuse, fruit de ses
tristes pensées. Hâtons-nous d'ajouter qu'elle ne souffrit pas autant
qu'on aurait pu le craindre, soutenue par deux éléments divers: le
petit à-compte sur sa nuit qu'elle avait pris sur l'escalier, et la
joie qu'elle éprouverait à dévoiler à tous la stupidité de madame
Banz.