La leçon terminée, la classe tout entière s'envola dans les vastes
corridors qui servent de promenoirs, et, naturellement, la gamme
chromatique fut le sujet de tous les entretiens. Ariadne, pour la
première fois depuis sept ans qu'elle habitait l'institut, se vit
entourée et pressée de questions.
--Pourquoi as-tu chanté? Tu voulais lui faire niche, dis? Est-ce que
tu avais parié que tu chanterais?
--Non, répondit une grande brune aux yeux moqueurs; c'était pour
séduire le maître par les accents enchanteurs de sa voix.
Ariadne secoua négativement la tête.
--Je ne veux séduire personne, moi. Je sais très-bien que je n'ai
rien de séduisant, mais j'aime à chanter, cela me fait du bien, et,
quand l'envie m'en prend, c'est plus fort que moi, il faut que je
chante.
--Quelle poseuse! crièrent en chœur les compagnes charitables. Tu
sais que cela ne va pas passer comme cela. La Grabinof est allée
faire son rapport à madame l'inspectrice; tu peux t'attendre à être
mandée chez madame la directrice! On va peut-être te renvoyer!
--Je n'y peux rien! répéta la jeune fille avec son indifférence
stoïque. Elles me renverront si elles veulent; je ne puis pas les
obliger à me garder!
Ariadne Ranine n'était pas intéressante, du moment où il n'y avait ni
révolte ni parti pris dans son fait. On lui tourna le dos, et elle se
retrouva bientôt dans son délaissement habituel.
Pendant ce temps, la Grabinof, comme disaient irrévérencieusement les
demoiselles de l'institut, avait été faire son petit cancan,--dans
les maisons d'éducation cela s'appelle un rapport, ailleurs aussi,
je crois bien. Madame l'inspectrice, après s'être bien et dûment
indignée, avait pris clopin-clopant le chemin de l'appartement de
madame la directrice. Elle avait les jambes enflées; d'aucunes
prétendaient que la nature se vengeait ainsi de la torture des
brodequins à laquelle la bonne dame soumettait ses pieds depuis sa
tendre enfance.
La grande-duchesse protectrice titulaire de l'institut de N... était
représentée, fort à son détriment, par madame Batourof, veuve d'un
général aide de camp de l'empereur, mort au service, des suites de
ses blessures. Ces titres à la reconnaissance du souverain avaient
valu à la veuve le poste éminemment enviable et envié de directrice
d'un des plus beaux instituts de Russie.
Ce poste n'était pas seulement honorifique: il rapportait d'abord
de fort beaux émoluments, un logement magnifique au centre de la
ville, une voiture et des chevaux entretenus aux frais de l'État;
puis la nourriture, le bois, l'huile, le service obséquieux et
absolument gratuit d'une valetaille nombreuse, assez payée de ce
qu'elle pouvait voler pour ne pas chicaner les maigres appointements
que donne le gouvernement. De plus, la directrice avait le droit
de contrôle et de révision absolu et sans appel sur les comptes
présentés chaque mois par l'économe de l'établissement... Honni
soit qui mal y pense! D'ailleurs, depuis vingt-sept ans qu'elle
administrait l'institut,--les économes n'avaient pas la vie si dure,
et il en était mort plusieurs pendant ce laps de temps,--depuis
vingt-sept ans, jamais ce fonctionnaire et la directrice n'avaient
eu maille à partir ensemble. La directrice, dépourvue de toute
fortune personnelle, avait élevé, doté et marié trois filles; quatre
fils étaient entrés au service militaire: il faut croire qu'ils
émargeaient convenablement, car chacun d'eux avait chevaux et
équipages; de nombreuses nichées d'enfants avaient trouvé à se caser
convenablement. Où était le mal?
A vrai dire, on eût pu trouver un revers à ce brillant tableau. Les
demoiselles de l'institut étaient toutes de bonne famille, presque
toutes placées dans l'établissement par la munificence impériale, ou
tout au moins admises sur une haute recommandation, en échange d'une
belle et bonne pension; ces jeunes filles devaient avoir contracté
dans le giron maternel les habitudes de friandise et de goinfrerie
les plus révoltantes, car on les entendait se plaindre le plus
souvent possible de la mauvaise qualité et de la piètre quantité des
aliments.
On les amenait roses et potelées; sept ou huit ans après,--car la
règle de l'établissement leur interdisait le retour dans leur famille
pendant les vacances,--on les rendait aux mères étonnées, maigres,
émaciées, anémiques, douées d'appétits bizarres pour la craie ou les
pelures de concombres.
--Ce sont les fortes études, disaient les dames de classe souriantes:
ces chères enfants ont tant travaillé pour passer de brillants
examens! Elles ont outre-passé leurs forces!
En réalité, les jeunes filles n'avaient ni plus ni moins travaillé
que d'autres, mais elles avaient si peu mangé à l'époque de la
croissance que deux ou trois années ne suffisaient pas toujours à
faire disparaître les teints de cire et les yeux cernés des jeunes
«institutes». Par contre, la Providence étendait visiblement sa
main sur la famille de madame la directrice: onze petits enfants,
joufflus et superbes, venaient le dimanche lui apporter leurs
hommages et s'asseoir à sa table somptueusement servie.
La Grabinof et l'inspectrice trouvèrent madame la directrice dans
son cabinet, à la place où depuis vingt-sept ans elle écoutait les
doléances de ses subordonnées. La même placidité régnait sur son
visage grassouillet, où la ruse avait creusé un cercle de fines rides
alentour des yeux; le regard avait cette invariable expression de
bienveillance banale et voulue, derrière laquelle on trouvait, sans
beaucoup creuser, la plus froide indifférence, le cynisme du _moi_ le
plus effroyable; mais, parmi ceux qui avaient l'honneur de fréquenter
madame la directrice, bien peu étaient capables de déchiffrer son
regard, et moins encore auraient osé le faire.
--Eh bien! ma chère, que me voulez-vous? proféra madame Batourof de
sa voix grasseyante et un peu enrouée, aussitôt qu'elle aperçut la
Grabinof. Quelles nouvelles de notre première classe?
L'essaim de dames de classe en robes bleues qui entourait le fauteuil
directorial s'entr'ouvrit pour laisser passer la nouvelle venue et
se referma sur elle.
--Un incident fâcheux a marqué cette après-midi la leçon du
professeur d'histoire. Ranine s'est mise à chanter tout à coup. Vous
jugez le scandale, Votre Excellence! C'était inouï!
Un murmure d'horreur, respectueusement contenu par la présence
auguste de la directrice, accueillit cette étrange nouvelle.
--Asseyez-vous donc, ma chère, fit madame Batourof en indiquant
seulement alors un siége à l'inspectrice, qui souffrait le martyre
sur ses pieds gonflés et serrés.
--Elle a chanté? reprit-elle en s'adressant à la Grabinof. Et
qu'est-ce qu'elle a chanté? Des paroles inconvenantes?
--Non, Votre Excellence; une gamme seulement.
Les assistantes en robes bleues, toutes debout, toutes coiffées de
bonnets à rubans bleus, levèrent les yeux au ciel. Le ciel ne sembla
point s'en émouvoir.
--Une gamme? répéta la directrice; une simple gamme?
--Chromatique, Votre Excellence, rectifia la Grabinof.
Les mains des dames de classe se levèrent presque toutes d'un commun
accord vers les astres absents, puis retombèrent avec l'expression du
désespoir.
--Que donne-t-elle pour raison? demanda la directrice après avoir
réfléchi un moment.
--Elle dit que ce n'est pas sa faute, et qu'une impulsion
irrésistible la pousse à chanter... C'est une très-mauvaise élève,
Votre Excellence.
--Oui, je sais, dit l'Excellence lentement, en réfléchissant; une
fille pauvre, orpheline; pas de famille, pas d'aptitudes... Elle est
jolie, blonde?
--Oui, Votre Excellence, blonde; pour jolie... je ne sais pas, je
ne la trouve pas jolie; nous avons dans la première classe des
demoiselles qui sont véritablement des beautés de premier ordre:
Rozof, Naoumof, Orline...
--Oui, je sais, interrompit la directrice avec un sourire caustique,
les représentantes de nos plus grandes familles sont des beautés
parfaites; mais parmi les demoiselles pauvres il y a aussi de jolies
personnes. Il est même bon qu'il y en ait. Ranine est jolie. Une voix
superbe?
--Oui, Votre Excellence, dit obséquieusement la Grabinof, qui n'osait
plus contredire.
--Elle chante à la chapelle et participe aux leçons de chant?
--Oui, Excellence.
Madame Batourof réfléchit un moment, puis, congédiant du geste la
dame de classe ébahie:
--Vous me l'enverrez après le thé, dit-elle. Je veux lui parler
moi-même.
La Grabinof sortit; si une telle expression n'était pas absolument
bannie du langage bienséant, nous dirions qu'elle était totalement
interloquée.